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Quand l'Allemagne nazie exterminait ses malades mentaux

Claude Quétel explique comment des scientifiques racistes de l'Allemagne nazie ont théorisé des idées conduisant à l'élimination des "vies sans valeurs" et des "esprits morts". Extraits de "Histoire de la folie" (2/2).

Atrocités

Publié le

Les historiens font commencer le XXe siècle après la Grande Guerre. En matière d’histoire de la psychiatrie, on peut se demander si ce n’est pas plutôt le lendemain de la Seconde Guerre mondiale qu’il faut choisir, lorsqu’on mesure à quel point le sort des malades mentaux pendant la guerre apparaît non comme le commencement d’une ère, mais comme la fin d’une autre. [...]

Quand Hitler arrive au pouvoir, l’eugénisme est admis à des degrés divers partout dans le monde occidental. Ce qui s’est appelé d’abord « l’eugénique » vise à améliorer et protéger la « race » (autre terme parfaitement accepté alors), de façon « positive » en favorisant la reproduction des plus aptes, mais aussi « négative » en « entravant la multiplication des inaptes ». Parmi ceux-ci, les arriérés et les malades mentaux. Les États-Unis donnent l’exemple en procédant à des stérilisations forcées, mais les barrières démocratiques, la jurisprudence, l’opinion publique en limitent beaucoup l’usage.

[...]

Carrel publie en 1935 L’Homme, cet inconnu, vendu à 200 000 exemplaires à la fin de 1939. « Il y a encore le problème non résolu de la foule immense des déficients et des criminels. Le coût des prisons et des asiles d’aliénés, de la protection du public contre les bandits et les fous, est, comme nous le savons, devenu gigantesque. Un effort naïf est fait par les nations civilisées pour la conservation d’êtres inutiles et nuisibles. Les anormaux empêchent le développement des normaux. Pourquoi la  société ne disposerait-elle pas des criminels et des aliénés d’une façon plus économique ? […] Un établissement euthanasique, pourvu de gaz appropriés, permettrait d’en disposer de façon humaine et économique. Le même traitement ne serait-il pas applicable aux fous qui ont commis des actes criminels ? »

L’Allemagne nazie, hantée par le spectre de « la mort de la race » (Volkstod), se lance dans une politique biomédicale qui commence par des stérilisations massives, à partir de véritables « tribunaux de santé ». 200 000 déficients mentaux et 150 000 aliénés ou épileptiques hospitalisés y sont promis, mais aussi des malformés physiques, voire des sourds ou des aveugles héréditaires. La nazification de la médecine, conjuguant enthousiasme eugénique et terreur à l’encontre de ceux et celles qui veulent garder leur poste, va permettre d’aller beaucoup plus loin, et de passer à « l’euthanasie », c’est-à-dire au meurtre médical direct. L’idée n’était pas nouvelle, puisqu’elle s’appuyait notamment sur un ouvrage de 1920, Die Freigabe der Vernichtung Lebensunwerten Lebens (« Le droit de supprimer la vie indigne de vivre »). Les deux auteurs étaient d’éminents universitaires, l’un juriste, l’autre psychiatre.

Au congrès du Parti en 1937, Hitler déclare : « La plus grande révolution réalisée en Allemagne a été la mise en œuvre d’initiatives systématiques visant à l’amélioration de la race et de la santé du peuple, jusqu’à la création de l’homme nouveau. » Il n’est cependant jamais parlé explicitement d’extermination des retardés et malades mentaux. Ni l’opinion publique, ni les médecins, ni les Églises ne sont prêts, même si les stérilisations ont été admises. À partir de 1933, toutefois, les crédits des hôpitaux psychiatriques sont radicalement diminués et leur situation devient rapidement critique. Médecins et infirmiers sont incités à ne plus soigner leurs patients. La population assiste à des projections « documentaires » où sont montrés des malades mentaux lourdement atteints. La propagande nazie entend ainsi démontrer l’inutilité de leur vie, tout comme elle leur reproche de vivre dans des « palais », comparés aux modestes logements des ouvriers qui, eux, travaillent. En même temps, les universitaires eugénistes (chaque université a sa chaire) répandent leurs sinistres thèses. Le professeur H. W. Krantz évoque la nécessité d’éliminer un million de « sujets inférieurs ».

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Extrait de "Histoire de la folie, de l'Antiquité à nos jours", les éditions Tallandier.

 
Commentaires

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  • Par Un déserteur - 26/08/2012 - 14:21 - Signaler un abus Nous sommes très mal placés

    Nous sommes très mal placés pour critiquer les nazis, nous qui avortons d'enfants non conformes, de trisomiques, et même sans raison objective... En quoi sommes-nous différents ?

  • Par kronfi - 26/08/2012 - 16:56 - Signaler un abus d'avoir laisse certains malades mentaux nous gouverner...

    on voit le résultat...

  • Par Salvatore Migondis - 26/08/2012 - 18:25 - Signaler un abus Monsieur Quétel..

    Pousse l'honnêteté jusqu'à vouer aux gémonies Alexis Carrel, prix Nobel de médecine, dont il oublie au passage de nous rappeler qu'il fut (entre autres avancées majeures) le père de la pompe à perfusion.. une technnologie qui a permis notamment les greffes d'organes et la chirurgie à cœur ouvert..! Vu le nombre de personnes qui lui doivent la vie, et qu'il n'est pas là pour se défendre, cela méritait quand même d'être souligné. Il faut dire qu'un "historien" qui ose suggérer sans rire que les dirigeants nazis (rassurez-vous, je ne suis pas socialiste..) aient pu mettre en place une politique d'extermination à grande échelle SANS JAMAIS EN PARLER explicitement (on fera vous savez quoi.. à vous savez qui..) m'incite à pointer mon fureteur sur des sources un tantinet plus crédibles. Quel est l'intérêt d'Atlantico dans cette sombre histoire..?

  • Par kronfi - 26/08/2012 - 19:51 - Signaler un abus remarque en effet

    pertinente raz le c...ul des articles sur le nazisme.....

  • Par Anemone - 26/08/2012 - 19:53 - Signaler un abus « Le droit de supprimer la

    « Le droit de supprimer la vie indigne de vivre » Un malade ou une personne âgée, va bientôt (septembre, je crois) être jugée indigne de vivre et l'euthanasie va être légalisée (soit disant selon les désirs de ceux qui se jugent indignes de vivre...mais qui, en réalité, ne voient plus l'amour dans les yeux de de leur famille ou de leurs "amis".) Aujourd'hui, ce ne sont plus les malades mentaux qui sont indignes de vivre, mais les gens qui souffrent. Autrefois la douleur était synonyme de sacrifice , de courage, de grandeur. Aujourd'hui, la douleur est une indignité et en cela passible de l'euthanasie. C'est ça l'humanisme. Que beau pas vers l'humanité, que vont faire là les nouveaux dirigeants de la France.

  • Par Satan - 26/08/2012 - 20:30 - Signaler un abus Et pourtant il en reste...

    Suffit de lire les commentaires sous le mien:

  • Par joan cetelem - 26/08/2012 - 23:04 - Signaler un abus Une distinction s'impose

    Attention à ne pas confondre, il y a "eugénisme" et "eugénisme"... Par là je veux dire qu'on parle d'eugénisme au sens strict que lorsque ce terme désigne une politique: On parle alors d'eugénisme étatique et c'est ce dernier qui est prohibé! certes, le diagnostic pré-natal et pré-implantatoire réveillent en nous tous le spectre de cet eugénisme mais il faut nuancer: Le droit de vie et de mort sur l'enfant à naître repose sur les parents et non sur le pouvoir politique... Il ne s'agit en aucun cas d'améliorer l'espèce humaine en évitant la naissance de trisomiques 21 ou autres mais cet eugénisme que nous qualifierons d'individuel repose sur la conception que le couple se fait de la parentalité!

  • Par Djamar - 27/08/2012 - 09:50 - Signaler un abus Une distinction s'impose ?!

    Il y a donc eugénisme et eugénisme ! C'est un magnifique apport sémantique qu'apprécieront beaucoup tous les trisomiques et autres personnes malformées qui, par (mal?)chance sont passées au travers de ce tri sélectif.

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Claude Quétel

Claude Quétel est historien, spécialiste entre autres de l'étude des structures et des processus mentaux conduisant à la décision ou à l’événement.

Il a notamment écrit "
Histoire de la folie - de l'Antiquité à nos jours", publié chez Tallandier.

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