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Ce qu’Emmanuel Macron ne comprend pas à l’Allemagne

Jeudi, le chef de l'Etat français ne s'est pas montré tendre envers le voisin d'outre-Rhin, lors de son discours prononcé à Aix-la-Chapelle à l’occasion de la remise du Prix Charlemagne.

Weiss es nicht

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Ce qu’Emmanuel Macron ne comprend pas à l’Allemagne

 Crédit John MACDOUGALL / AFP

Atlantico : Emmanuel Macron, à l’occasion de la remise du Prix Charlemagne a eu des mots inhabituellement durs, dont le fameux : « réveillez-vous, la France a changé ! » adressé à l’Allemagne ! Qu’en pensez-vous ?

Bruno Alomar : Sur la forme, c’est d’abord une faute diplomatique : se rendre en Allemagne pour insulter les Allemands et leur faire la leçon ! C’est aussi la démonstration d’une impatience et d’une frustration. Mais ceci n’est pas aussi étonnant qu’on semble le croire. D’abord, parce qu’Emmanuel Macron a fait de la rapidité de mouvement un élément tactique. C’est le cas au niveau international comme au niveau national. Ensuite, plus profondément, parce qu’étant le chef de l’exécutif français, comme Nicolas Sarkozy lors de la gestion de la crise des dettes souveraines, le Président français a naturellement tendance à s’exaspérer que Berlin ne décide pas aussi vite que Paris.

Mais c’est bien comme cela que l’Allemagne a été rebâtie à dessein après 1945.

Sur le fond, il a doublement tort. Tort, car évidemment la France n’a pas changé. Elle a engagé des réformes, qu’on peut juger bonnes ou mauvaises, mais qui n’ont pas encore produit de changements substantiels : le chômage reste élevé, la compétitivité extérieure dégradée. Surtout, à l’aune des critères que la France elle-même a définis avec l’Allemagne il y a vingt ans (dette publique, déficit public), la France n’a pas changé. L’Allemagne, elle, a changé et les chiffres le montrent : elle est en excédent budgétaire, sa dette publique reviendra d’ici quelques semestres sous les 60% du PIB. Par ailleurs, la scène politique allemande d’après Deuxième Guerre Mondiale, largement du fait de la décision folle prise dans le domaine migratoire en 2015, dont on ne dira jamais assez combien elle a été un coup majeur pour l’Europe, est fracturée pour longtemps.

Emmanuel Macron a-t-il raison de brusquer l’Allemagne ?

Emmanuel Macron est le pur produit d’élites administratives et politiques qui ont vécu dans l’admiration de l’Allemagne, et disons-le, qui ont été complices - par leur absence de réaction et leur incapacité à mener des réformes  - de l’accroissement phénoménal de l’influence de l’Allemagne dans les institutions européennes. En ce sens, l’on est parfois surpris, y compris Outre-Rhin, que la France, créatrice de l’Europe, puissance diplomatique et militaire, tape du poing sur la table. Il faut plutôt s’en réjouir car l’on ne dira jamais assez cette vérité d’évidence, qu’Emmanuel Macron ne peut méconnaître et qui explique aussi son impatience : c’est l’Allemagne qui a le plus à perdre d’une éventuelle dislocation de l’Union européenne.

Pour le reste, c’est plutôt Emmanuel Macron qui rêve quand il regarde l’Allemagne. Il ne sait pas/ ne veux pas voir, sans doute les deux, ce que sont les allemands. Ceci se résume assez simplement.

D’abord, les Allemands, par culture et par construction institutionnelle, prennent les sujets avec plus de rationalité, et donc de lenteur, que nous-même. Pascal dirait que l’esprit de géométrie est plus fort chez eux que l’esprit de finesse. Ceci est fondamental : la crédibilité perdue par la France en deux décennies ne peut pas se reconquérir en un an ! Les Allemands attentent des résultats ! Or d’une part, ces résultats exigent du temps. D’autre part, l’Allemagne, et avec elle tous ceux qui veulent bien porter un regard froid sur l’état de la France, se rend à l’évidence : l’amélioration de la situation économique française tient largement à un effet de cycle, indépendant de l’arrivée d’Emmanuel Macron ; surtout, et c’est l’essentiel, tel l’éléphant au milieu du magasin de porcelaine, la France n’a pas attaqué son problème économique central : la dépense publique. Il y a urgence.

 
Commentaires

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  • Par vingttroisavril - 12/05/2018 - 11:56 - Signaler un abus esprit de finesse

    Il intéresse les allemands pour les "vacances" , autrement ils le rejettent . La rigueur allemande étant pour eux une vertu cardinale ils ne l'abandonneront jamais et c'est à nous de nous en imprégner pas seulement dans nos choix d'achats de qualité mais dans la production de nos biens . Nous innovons mais nous produisons mal , les allemands observent les innovations d'autrui et produisent plus grand et plus solide . C'est rageant mais c'est ainsi et Emmanuel Macron va buter sur le fait .Le mal aimé François Fillon avait tout compris mais on sait depuis Béard que le premier qui dit la vérité doit être exécuté

  • Par Beredan - 12/05/2018 - 12:37 - Signaler un abus C’est bien mal parti ...

    ... pour le Gorbatchev du Parti socialiste français .

  • Par OlympeA - 12/05/2018 - 13:03 - Signaler un abus Excellent article

    Il semblait en effet bien présomptueux que notre pays ne respectant pas les règles sur les déficits et n’appliquant pas les mesures majeures et prioritaires sur son déficit public, puisse se positionner comme leader d’une réforme et ’une amélioration indipensables du fonctionnement technocratique de l’Europe. Difficile d’être pris au sérieux, et d’être acceptés comme donneurs de leçons

  • Par Deudeuche - 12/05/2018 - 14:43 - Signaler un abus Avec 2millions de fonctionnaires en trop

    On ne peut être crédible !

  • Par raslacoiffe - 12/05/2018 - 18:19 - Signaler un abus Bon article.

    Enfin un propos qui sort de la doxa convenue serinée à longueur de journées par nos médias mainstream. Merci à l'auteur et merci à Atlantico de nous offrir d'autres champs de réflexion. Tout à fait d'accord avec Vingttrois avril.

  • Par tunemar - 12/05/2018 - 19:07 - Signaler un abus Ce qui se conçoit bien...

    Merci à l'auteur pour cette analyse, excellente leçon de choses à l'adresse d'Emmanuel Macron, avec en même temps une conclusion laissant au Président français le bénéfice de disposer au moins du sens tactique.

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Bruno Alomar

Bruno Alomar, économiste, ancien haut fonctionnaire à la Commission européenne, auteur de Grandes Questions Européennes (Armand Colin, 4em Edition), professeur à Sciences Po

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