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Procès des commissionnaires de Drouot : l'incroyable business des voleurs en série qui sévissaient au sein de l'hôtel de ventes depuis des lustres

Un étonnant procès vient de s’ouvrir à Paris : celui d’une quarantaine de commissionnaires de l’hôtel des ventes de Drouot. Tous soupçonnés de vol. Des petits objets à des peintures de Courbet ou de Chagall. Un trafic qui durait depuis des lustres. Avec parfois la négligence pour ne pas dire la bienveillance de quelques commissaires-priseurs qui sont également sur le banc des prévenus. Le procès va durer un peu moins de trois semaines.

Caverne d'Ali Baba

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Procès des commissionnaires de Drouot : l'incroyable business des voleurs en série qui sévissaient au sein de l'hôtel de ventes depuis des lustres

Pendant des décennies, l’hôtel  Drouot, la célèbre salle des ventes de Paris a été la forêt de Bondy. Comme au temps de Victor Hugo. On volait. On pillait. On se servait comme si on était chez soi. Le "on" , ce sont les commissionnaires, les fameux cols rouges chargés de récupérer toutes sortes d’objets et de les donner aux commissaires-priseurs pour qu’ils procèdent aux ventes aux enchères. Un petit jeu très ancien qui a permis à ces cols rouges, surnommés les Savoyards, parce qu’originaires de la vallée de la Maurienne et aux commissaires- priseurs de s’enrichir indûment.

 Résultat : ils sont une quarantaine à se retrouver depuis 48 heures, pour une durée de près de trois semaines sur les bancs du tribunal correctionnel de Paris. Motif : association de malfaiteurs en vue d’un ou plusieurs crimes,  et vols en bande organisée. Soit en tout une cinquantaine, parmi lesquels quelques commissaires-priseurs connus. Et qui se sont montrés plus que légers. Les commissionnaires vont devoir s’expliquer sur les larcins qu’ils ont commis pendant des dizaines d’années. Ici, en s’appropriant  trois lithographies de Chagall, trouvées « au cul d’un camion »  en déchargeant de la marchandise Drouot, là, de la verrerie Art- Déco volé chez… un commissaire-priseur de La Rochelle, là encore quelques caisses de vins de Bordeaux de très grand cru… Sans oublier des lingots d’or que l’on a retrouvés chez quelques commissionnaires indélicats.

Tout commence le 16 février 2009, lorsque un informateur anonyme révèle à l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels qu’un commissionnaire, membre d’une corporation qui existe depuis 1832-Union des commissionnaires de l’Hôtel des ventes (UCHV), se nommant Morgan Prina, détenait une toile de Courbet visiblement dérobée lors de  l’ouverture d’une succession. L’informateur, très bien renseigné, faisait savoir aux policiers de l’ Office que la toile en question allait être présentée sur le marché de l’ art par la fiancée de Prina. Sitôt le tuyau reçu, le Parquet de Paris diligente une enquête préliminaire. De fil en aiguille, les enquêteurs vont apprendre, à l’occasion d’une succession, que le tableau du célèbre peintre,  n’a jamais appartenu au commissionnaire. Et pour cause : elle provient de l’héritage d’un certain M. Bone qui l’avait transmise à son neveu Olivier Bone… Or, bizarrement, alors que l’estimation du tableau prenait du temps, il avait été stocké dans un local à Bagnolet, à quelques encablures du périphérique… Bagnolet, c’est là on le verra, où  de nombreux objets seront retrouvés. Pour en savoir un peu plus sur ce commissionnaire, Morgan Prina, la police le place sous écoutes. Moisson fructueuse. D’abord, la police découvre que chaque commissionnaire porte un numéro. Prina porte le numéro 106. Et que le numéro 106, plutôt bavard au téléphone,  laisse entendre que les détournements d’objets sont monnaie courante au sein de la corporation, UCHV. Les écoutes révèlent aussi que deux commissionnaires sont loin d’être dans le besoin, puisqu’ils roulent, l’un, en Porsche 911, l’autre en BMW Cabriolet, dernier cri. Décidément très payantes, ces écoutes apprennent aux enquêteurs que le 106 (Prina)  est en cheville avec le 51, un dénommé Christophe Carrier et un individu qui se fait appeler « la Truie » ! Leur travail : le détournement d’objets anciens trouvés dans un appartement. Plus le temps passe, plus les enquêteurs sont intrigués. Ne viennent-ils pas d’apprendre que Morgan Prina se trouve en en contact avec  un mystérieux Tonio qui habite à Los Angeles ? 

Au bout de quelques semaines de surveillance, les limiers de l’office de lutte contre le trafic des biens culturels ont la certitude  que les vols des commissionnaires constituent une pratique habituelle, voire institutionnelle. La preuve : les objets détournés, lors des déménagements, sont transportés dans des camions, propriété de l’ UCHV pour être tantôt stockés à Drouot tantôt entreposés dans leur dépôt à Bagnolet. Autre découverte faite par les enquêteurs : un commissaire-priseur, Eric Caudron, semble bien négligent. En effet, selon l’ordonnance de renvoi de la juge d’instruction, il fermerait les yeux sur la marchandise détournée par les commissionnaires… Marchandise qui est ensuite revendue en salle des ventes à Drouot.

 
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  • Par Ganesha - 17/03/2016 - 09:37 - Signaler un abus Notaires

    La question que l'on se pose en lisant cet article, c'est : ''Comment les propriétaires, les vendeurs de ces objets, ne se sont-ils aperçus de rien ? '' La réponse est probablement que les voleurs ne s'attaquaient qu'à des dispersions de successions, où les héritiers n'étaient pas très vigilants... ou faisaient confiance à un notaire, qui lui aussi touchait sa commission !

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Gilles Gaetner

Gilles Gaetner est journaliste d'investigation chez Atlantico. Il a été journaliste aux Echos, à la Vie française, au Point et de 1986 à 2009, rédacteur en chef adjoint à l'Express, chargé de l'investigation.

 

Il est l'auteur de La République des copains (Flammarion, 2005), Réglements de comptes pour l'Elysée et La Manipulation Clearstream dévoilée (Oh! Editions, 2006, avec Jean-Marie Pontaut), et La République des imposteurs (L'Archipel Editions, 2014).

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