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Printemps arabes, 5 ans plus tard : la liberté avait-elle vraiment une chance de s’imposer ?

Le 14 janvier 2011, Zine El-Abidine Ben Ali était contraint de fuir en Arabie saoudite suite au soulèvement du peuple tunisien. Si le bilan des printemps arabes est un véritable échec pour certains pays et est toujours mitigé pour d'autres, des éléments rendent compliqué le fonctionnement d'une démocratie pluraliste.

Anniversaire de la chute de Ben Ali

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Printemps arabes, 5 ans plus tard : la liberté avait-elle vraiment une chance de s’imposer ?

Atlantico : Cinq ans après la chute de Ben Ali, quel bilan peut-on tirer des révolutions des Printemps arabes ? Comment expliquer l'échec (à l'exception de la Tunisie peut-être) de ces mouvements ?

Philippe d'Iribarne : Se révolter contre un pouvoir tyrannique et corrompu, célébrer sa chute dans l’enthousiasme quand elle se produit, est une chose. Construire un système politique démocratique, à la fois dans la dimension de souveraineté du peuple - des élections libres - et dans celle de respect des libertés individuelles, de la liberté de la presse à la liberté de conscience, en est une autre. Un peuple peut très bien aspirer à la démocratie, dans ces deux composantes, et avoir du mal à faire fonctionner des institutions démocratiques.

Pour les printemps arabe, le bilan très provisoire que l’on peut faire aujourd’hui (pensons au temps qu’il a fallu pour que la Révolution française débouche sur une démocratie stabilisée) est très contrasté. En Tunisie, mais aussi en Egypte, on a bien eu la mise en place d’élections libres. Le fait qu’en Tunisie les islamistes, qui avaient conquis le pouvoir dans les urnes, l’ait effectivement quitté quand, aux élections suivantes, ils ont été battus a déjà quelque chose de remarquable. En Egypte, le processus qui a conduit à chasser les islamistes du pouvoir a été plus discutable d’un point de vue des procédures démocratiques, mais a bien correspondu à la volonté populaire. Et, en Tunisie, le fait que, dans la constitution de janvier 2014, l’Etat s’engage à "interdire les campagnes d’accusation d’apostasie", campagnes dont la menace pesait gravement sur la liberté de conscience, représente une réelle avancée des libertés démocratiques. Ce n’est, me semble-t-il qu’en Lybie et en Syrie que l’on peut parler vraiment d’échec. 

Quelles sont les causes (religieuses, sociétales, etc) expliquant la difficulté à faire émerger les démocraties libérales dans le monde arabo-musulman ?

L’écrivain Tahar Ben Jelloun, s’exprimant dans Libération, me paraît bien exprimer ce qui entre en jeu : "dans le monde arabo-musulman, l’émergence de l’individu n’a pas eu lieu. Ce qui compte, c’est l’Oumma (nation musulmane), le clan, la tribu et la famille. On fait corps avec cette notion qui englobe tout le monde". 

L’aspect tribal dépend beaucoup des pays. Essentiel en Lybie, sorte de rassemblement artificiel de territoire tribaux, il ne paraît pas jouer un rôle significatif en Tunisie et en Egypte. En Syrie l’aspect multiconfessionnel (entre sunnites, alaouites, druzes et chrétiens) ne facilite pas le fonctionnement d’une démocratie pluraliste. Les minorités craignent en bonne part qu’une prise de pouvoir de la majorité sunnite les place dans une situation encore plus difficile que le pouvoir d’un dictateur tel que Bachar El Assad.

Il y a par ailleurs un aspect religieux plus commun à ces pays. Selon le Coran la vérité dont il témoigne est assortie de "preuves", preuves "éclatantes", "décisives", "manifestes", etc. Référence est faite sans cesse à ce qui est parfaitement clair, devant lequel la seule réaction sensée est d’accepter l’évidence. L’intelligence relève totalement de la capacité à s’incliner devant les preuves que l’on reçoit et en rien de celle d’entreprendre une démarche critique. La clarté des enseignements reçus rend toute division illégitime. "Ne soyez pas comme ceux qui se sont divisés et qui se sont opposés les uns aux autres après que les preuves décisives leur sont parvenues. Voilà ceux auxquels un terrible châtiment est destiné" (III 105) est-il dit. Cette vision, associant certitude et unité, a marqué de manière durable le monde musulman, bien au-delà de la sphère proprement religieuse.

 
Commentaires

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  • Par Mike Desmots - 15/01/2016 - 09:37 - Signaler un abus Réponse aucune ...! le "printemps arabes" est une conception...>

    > occidentale idyllique.... de sa vision étroite sur le monde arabe ...dans les pays arabes , la dictature militaire s'est toujours substituée à la dictature religieuse ...ou inversement un mixte des deux ...et sa donne dans le pire des cas ... Daech dans sa forme " militaro/religieuse " brutale... où autres variantes, l'Iran et ,l'Arabie Saoudite dans une forme moyenâgeuse ,mais plus acceptable ...pour les intérêts occidentaux...

  • Par Anguerrand - 15/01/2016 - 16:35 - Signaler un abus A Mike desmots

    Votre analyse est totalement pertinente, l'Occident n'a jamais compris l'Orient, l'Afrique et sa façon de raisonner à travers en particulier le Coran, la peur de l'interdit. Pour l'oriental le chef doit être fort, très fort et faire peur, il ne comprend pas en dehors des élites le sens de la democratie, de l'égalité en un mot les droits de l'homme et bien sûr de la femme. La France est particulièrement responsable avec sa pensée socialisante ( tous partis compris). De plus une signature sur un document n'engage même pas son signataire. Je reste 5 mois/ an au Maroc, et d'ici je constate " l'océan" qui nous sépare quand aux mentalités. Expliquer que l'on peut marier 2 homos est non seulement impensable et leur fait considérer notre civilisation comme totalement dégénérée. Il ne faut pas s'étonner que des frustrés sexuels considèrent nos femmes comme des putains, alors en gros elles cherchent bien à etre violées ou violentées. Elles n'ont qu'à se voiler où se terrer au foyer.

  • Par tubixray - 15/01/2016 - 17:25 - Signaler un abus Printemps pourri

    Au mieux, le bilan est neutre pour la Tunisie et l'Egypte qui ont frôlé l'islamisation pure et dure bien que le danger continue de roder.... Pour la Libye pour laquelle N. Sarkozy avait tant fait, le résultat est catastrophique, il aurait mieux fait de continuer à recevoir Kadhafi dans sa tente plutôt que de provoquer sa chute .... "vive l'amitié entre la France et la Libye" a t-il lancé après la chute du régime = sa pire erreur en 5 ans de mandat ..... Quant à la Syrie, Hollande et -bien plus tard - Fabius ont fini par comprendre que mieux valait laisser œuvrer le charmant El Assad que de recréer une Libye bis ! Bilan de ce printemps pourri = Daesch .... l'horreur.

  • Par DESVESSIESPOURDESLANTERNES - 15/01/2016 - 23:24 - Signaler un abus analyses pertinentes

    de nos commentateurs mais comment se peut il que nos services consulaires et autres -installés a grand frais- n'aient rien vu venir en cas d'intervention modifiant les rapports de force locaux . En Lybie ,et en Syrie;..... on peut considérer que la France ne disposait pas de tous les renseignements pertinents quant à l'évolution de la situation .Grosse faute et carton rouge !

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Philippe d'Iribarne

Diplômé de l'école X-Mines, Philippe d'Iribarne est directeur de recherche au CNRS spécialisé dans la diversité des cultures politiques. Auteur de quatorze ouvrages, dont L'islam devant la démocratie (Gallimard 2013), il a notamment travaillé pour le Secrétariat général de la Présidence de la République.

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