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Le pouvoir de l’électorat gris : après le Brexit, que réservent encore les baby-boomers aux générations qui leur survivront ?

La faible participation des jeunes combinée au poids démographique et électoral de la génération du baby-boom pose un problème démocratique majeur quand les décisions qui sont tranchées dans les urnes sont structurantes pour l'avenir du pays. Une problématique qui a été révélée au grand jour par le référendum sur le Brexit et qui se pose également en France.

La politique à la papy

Publié le - Mis à jour le 1 Juillet 2016
Le pouvoir de l’électorat gris : après le Brexit, que réservent encore les baby-boomers aux générations qui leur survivront ?

Atlantico : Alors que les plus de 65 ans ont voté à 58% pour le Brexit, ils vivront pendant en moyenne 16 ans les conséquences d'une telle décision. A l'inverse, les 18-24 ans, qui ont voté à 64% pour le maintien dans l'UE, subiront en moyenne pendant 69 ans les conséquences économiques et sociales de la sortie de l'Union. Quelles ont été les motivations du vote de la génération du baby-boom en faveur du Brexit ? Le vote du Brexit est-il révélateur d'une accentuation du clivage générationnel ?

Jérôme Fourquet : On constate effectivement une très forte polarisation des votes lors du référendum britannique selon les générations : la génération du baby-boom a massivement voté pour un retour à une souveraineté nationale pleine et entière et la jeunesse a massivement pour la poursuite de l'aventure européenne. 

Cette grande linéarité des résultats selon l'âge est le symptôme, la marque d'un phénomène profond : contrairement à ce qui s'est passé sur le continent, notamment en France, l'aventure européenne est une histoire relativement récente en Grande-Bretagne.

Les gens qui ont aujourd'hui 65 ans avaient aux alentours de 20 ans en 1973 au moment de l'entrée de la Grande-Bretagne dans la CEE. A ce moment de leur vie, leurs opinions politiques et références étaient déjà largement formées. Pour toute cette génération, c'est toujours et encore le cadre et la grille de lecture nationale qui s'impose. 

Plus on descend en âge, plus l'évidence de l'appartenance à l'Union européenne fait sens. Le processus d'évolution s'effectue donc au rythme du renouvellement des générations. 

Ce clivage est ancien, il a simplement été révélé au grand jour de manière spectaculaire par le référendum. 

La promesse de campagne du camp du Brexit – le rapatriement de l'argent versé à l'Union européenne vers le NHS - a pu influencer le vote de la génération du baby-boom. Sans aller jusqu'à faire un parallèle ou une association d'idée entre une promesse d'amélioration du système de santé et une partie du corps électorale plus sensible à cette thématique de par son âge, le thème du rapatriement de l'argent britannique correspond à la façon de penser de Margaret Thatcher. En effet, au début des négociations européennes lorsqu'elle était Premier ministre, elle a déclaré "I want my money back". Pour ces générations, l'Europe apparait à ces générations comme quelque chose de totalement extérieur qui vient ponctionner de l'argent à l'édifice britannique. Les vieilles générations voient le rapport à l'UE comme devant être donnant-donnant, et c'est d'ailleurs assez cocasse car depuis le début, la Grande Bretagne reçoit plus qu'elle ne contribue au budget du fait des dérogations et du statut spécial que Margaret Thatcher avait négociés. Pour autant, demeure cette idée que l'Europe coûte plus cher à la Grande-Bretagne qu'elle n'en bénéficie. 

Ce rapport générationnel très spécifique à l'Europe ne se retrouve pas forcément sur le continent. Si le mécanisme du domino se mettait en place avec des référendums en série un peu partout en Europe, je ne suis pas convaincu que les scores seraient similaires avec des graphiques aussi linéaires selon la pyramide des âges. En France, les générations les plus âgées sont les plus europhiles, on le voit notamment au travers des enquêtes d'opinion sur la question de la sortie de l'euro : les générations les plus jeunes, et notamment les actifs, sont les plus tentés par une sortie alors que les seniors français (mais aussi espagnols ou italiens) sont les plus rétifs. Sur le continent, le clivage générationnel fonctionne donc de façon inversée : ce sont les générations les plus âgées qui sont le plus attachées, de manière sincère ou intéressée, à la poursuite de l'édifice et de la construction européenne, qui apparaît à leurs yeux comme garante de la stabilité économique et monétaire. Ces générations ont un "réflexe de rentier" qui vise à une stabilité monétaire pour garantir la valeur du patrimoine et des actifs tandis que les générations d'âge intermédiaire –qui sont des actifs- sont beaucoup plus critiques vis-à-vis de l'Europe et de l'euro, d'une part parce qu'elles ont moins de patrimoine, et d'autre part, parce que le rapport à l'euro est davantage influencé par les politiques d'ajustement structurel, la mise en concurrence des salariés de toute l'Union européenne, et éventuellement l'adaptation à la baisse du modèle de protection sociale pour s'adapter à l'ouverture des frontières. 

L'argument monétaire et financier ne s'exprime pas du tout de la même manière en France et en Grande-Bretagne car les Britanniques n'étaient pas dans l'euro. En France, sortir de l'Europe veut dire sortir de l'euro, ce qui est très anxiogène pour ceux qui ont un capital. Il s'agit là d'une première différence avec les Britanniques. Deuxièmement, contrairement aux Britanniques, quand les baby-boomers français ont eu 20 ans, cela faisait déjà une quinzaine d'années que le marché commun existait et que la France était rentrée dans l'Europe. Ils avaient donc un sentiment européen plus mature. 

Pour revenir sur l'argument monétaire, le cas du référendum écossais sur l'indépendance est très intéressant car il reproduit en miniature la même problématique : les enquêtes ont montré que le clivage générationnel était marqué mais avec une structuration du vote similaire à celle du continent et non similaire à celle du Royaume-Uni au moment du Brexit. Les jeunes Ecossais ont majoritairement voté pour une sortie et les Ecossais les plus âgés pour le maintien dans le Royaume-Uni. On peut y voir des effets de génération, le nationalisme écossais étant monté en puissance dans les années 1980-1990 (les générations écossaises les plus âgées sont certainement culturellement attachées à la Couronne). Mais l'argument économique a pesé au moins autant : les retraités écossais étaient opposés à une sortie de l'Ecosse du Royaume-Uni car ils craignaient que les banques britanniques et d'autres retirent massivement leurs avoirs, ce qui aurait provoqué une instabilité économique majeure en Ecosse. 

Jean-Baptiste Soufron : Quelles que soient les perceptions, le Royaume-Uni est un important lieu de brassage économique, culturel et politique. Il ne faut pas oublier que le mot "Angleterre" vient des Angles, une tribu germanique arrivée sur l’ile au 5e siècle après JC en même temps que les Saxons et les Jutes. Dans le même ordre d’idées, on ne peut pas sérieusement affirmer qu’un pays qui laisse 300 000 français habiter sa capitale serait xenophobe. Le Brexit est d’abord un résultat surprenant car le précédent référendum sur le maintien du Royaume-Uni datait de 1975 et avait été marqué par un vote positif à 67%. En fait, ce sont peut être les mêmes personnes qui avaient votés oui à l’époque et qui ont voté non aujourd’hui. L’évolution vers l’idée du Brexit a commencé à être évoquée de façon informelle au sein de la droite anglaise en 1993 au moment de la création de l’Union Européenne. Et ce qui était une idée en l’air a fini par devenir au fil des années un scénario envisageable. Il faut faire attention au pouvoir des idées. Mais in fine, ce qui a sans doute décidé l’élection n’est sans doute pas tant le vote massif des catégories les plus agés pour le Brexit, que le relatif désintérêt des jeunes pour le fait de rester. Alors que 43% des 18-25 ans s’étaient déplacés pour voter lors des dernières élections générales de 2015, ils n’ont été que 36% à le faire pour le référendum. Il est du coup compliqué de laisser dire que les personnes âgées ont condamné les plus jeunes. Si le référendum avait été aussi important pour la jeune génération qu’on l’affirme, ils auraient été voter.

Charles Consigny : Pour de bonnes et de mauvaises raisons, la jeune génération est naturellement plus portée à accepter de participer et d'être soumise à une structure politique supranationale. Pour de bonnes raisons : parce qu'elle voyage, habite des villes cosmopolites, est en contact avec des étrangers sur les réseaux sociaux, regarde des films et lit des livres de tous les pays, et tout simplement est née dans la mondialisation ; il lui paraît par exemple naturel que certains produits soient fabriqués dans d'autres pays que le sien pour qu'ils soient moins chers, même si ça se traduit d'un côté par la désindustrialisation et de l'autre par l'exploitation d'ouvriers mal payés. Pour de mauvaises raisons : la jeune génération est dans l'ensemble peu cultivée. Elle ne connaît pas l'histoire de son pays, donc n'en voit pas la grandeur. ​Elle est ainsi prête à sacrifier l'échelon national, mais pas en connaissance de cause : par ignorance. 

 
Commentaires

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  • Par Ganesha - 30/06/2016 - 09:56 - Signaler un abus Ramadan

    Mr Soufron semble, heureusement, nettement plus capable de prendre en compte cette donnée de base, qui a bien du mal à pénétrer dans le cerveau de mr. Fourquet : seul 36 % des jeunes de 18-25 ans ont voté pour le Référendum. Un autre aspect : comme en France, la proportion d'anglais ''issus de l'immigration'' est nettement plus élevée dans les jeunes générations : dans nos deux pays, respectivement 26,6 et 24,4 % des 25-54 ans sont issus de l'immigration 1ère ou 2ème génération, alors que les citoyens âgés, sont eux encore ''de souche''. Les jeunes étaient trop affaiblis par le Ramadan pour aller voter ? https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9mographie_du_Royaume-Uni#Migration

  • Par Oyentin - 30/06/2016 - 10:16 - Signaler un abus S'ilsne votent pas:

    C'est qu'ils n'en n'ont rien à f...re, donc il n'y a pas de problème.

  • Par cauchoise - 30/06/2016 - 10:51 - Signaler un abus Génération Tanguy

    Evidemment, si les "jeunes" ne se déplacent pas pour voter, ils ne peuvent pas se plaindre que les "vieux" prennent les décisions à leur place ! La plupart ont été beaucoup trop couvés par leurs parents (l'enfant-roi), il leur manque la maturité suffisante pour se projeter dans l'avenir.

  • Par abracadarixelle - 30/06/2016 - 11:16 - Signaler un abus Ne pas se déplacer pour voter ???

    Cette génération doit attendre le vote par Internet ou smartphone , moins contraignant ! Tant pis pour elle et que ses représentants ne viennent pas pleurer, on ne récolte pas ce que l'on n'a pas semé ( vieux diction agricole remanié) !

  • Par pasdesp - 30/06/2016 - 15:15 - Signaler un abus Depuis quand une classe d'âge présente un problème de démocratie

    Voila une bien singulière conception !

  • Par Alain Proviste - 30/06/2016 - 16:55 - Signaler un abus QUESTION UN PEU DEBILE :

    "Dans quelle mesure le fait que l'offre politique soit conçue pour la génération du baby-boom explique-t-il ce désengagement des jeunes ?" La réponse n'est-elle pas contenue dans la question ? Les réponses hargneuses ci-dessus en disent long et expliquent un certain désenchantement.

  • Par gerint - 30/06/2016 - 19:15 - Signaler un abus Et si les seniors pensaient avaient vraiment pensé aux juniors?

    En effet ils ont plus de recul et souvent de culture et voient bien que l'UE n'apporte aux jeunes que chômage extensif et misère.

  • Par Leucate - 01/07/2016 - 00:09 - Signaler un abus Les 18-24 ans

    On peut dire plusieurs choses au sujet de cette tranche d'âge. D'abord son immaturité et sa méconnaissance de la vraie vie. Il n'est pas anodin de rappeler qu'en France l'âge pour être électeur était 21 ans et cela datait de longtemps, des époques où l'adolescent était confronté très tôt aux difficultés de la vie qui étaient souvent rudes. Une partie de cette tranche d'âge poursuit encore des études, des formations ou fait des "petits boulots", c'est à dire qu'elle n'est pas encore considérée comme "adulte" pédagogiquement par la Formation Professionnelle - définition de l'Adulte selon la FPA: celui qui a au moins travaillé deux ans dans une structure professionnelle et donc déjà acquis une expérience. Une grande partie de la tranche d'âge des 18-24 ans relève plutôt de la Formation initiale. Conclusion: ce sont des citoyens-enfants en devenir dont l'avis finalement ne vaut la valeur que l'on veut bien lui accorder. Il en est tout autrement de la tranche d'âge suivante c'est à dire celle des 25-30 ans. Elle est jeune mais c'est la première tranche d'électeurs totalement impliqués dans ce qu'on appelle la "vie active". Ce sont vraiment des "Adultes" au sens de la FPA.

  • Par cloette - 01/07/2016 - 07:25 - Signaler un abus Il est évident

    Que ceux qui ont le plus de recul sont les seniors . Et pour la France il faut tenir compte pour ces jeunes ( 18- 24 ) de la donnée suivante : la faillite de l'école ( à l'exception d'un petit nombre d'établissements souvent privés ) , la plupart des jeunes sont bel et bien les victimes de l'Education Nationale , c'est triste .

  • Par A M A - 14/07/2016 - 15:05 - Signaler un abus Les jeunes qui ont voté

    Les jeunes qui ont voté contre le Brexit seront vieux un jour et pourrait regretter leur vote de 2016 ou tout au moins se réjouir de ne pas avoir gagner." Peut-être bien que grand-père avait raison et que grâce à lui on l'a échappé belle". Les jeunes bouillonnent d'envie d'aller vite, mais les vieux connaissent le chemin.

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Jérôme Fourquet

Jérôme Fourquet est directeur du Département opinion publique à l’Ifop.

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Jean-Baptiste Soufron

Ancien Secrétaire Général du Conseil National du Numérique et Directeur du Think Tank de Cap Digital, Jean-Baptiste Soufron est aujourd'hui avocat chez FWPA Avocats

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Charles Consigny

Charles Consigny est éditorialiste au Point. 

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