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Pourquoi Tinder est plus le reflet que la cause des nouvelles relations “amoureuses”

Si Vanity Fair accuse l'application Tinder d'avoir modifié en profondeur les habitudes en matière d'amour et de séduction, c'est dans une certaine dénégation de certaines composantes économiques, sociales et historiques qui ont pu permettre aux notions de couple, de sexualité et d'amour d'évoluer jusqu'à aujourd'hui.

Amour 2.0

Publié le - Mis à jour le 21 Août 2015
Pourquoi Tinder est plus le reflet que la cause des nouvelles relations “amoureuses”

Le magazine américain Vanity Fair a accusé l’application de détruire fondamentalement notre rapport au couple et à la séduction.  Crédit Reuters

Atlantico : Récemment, Tinder a fait  l’objet d’une polémique : le magazine américain Vanity Fair a accusé l’application de détruire fondamentalement notre rapport au couple et à la séduction. Faut-il y voir une analyse réaliste et cohérente ou s’agit-il d’un parti pris idéologique ? Est ce que Tinder est une cause, ou simplement le symptôme d'une modification des mœurs ?

Nathalie Nadaud-Albertini : Il est difficile d’imputer à un objet médiatique la responsabilité d’un changement de mœurs. Ce genre de propos ne relève pas plus d’une analyse réaliste que d’un parti pris. Il s’agit davantage d’une norme touchant à la façon de considérer les médias.

Depuis le XIXème, il est d’usage de les dépeindre comme une menace pour la société et l’individu. En effet, la Révolution Industrielle et l’essor des médias ont été concomitants, de sorte qu’avec l’exode rural on a craint qu’extrait des liens de sa communauté d’origine l’individu ne se retrouve atomisé dans un univers anonyme, menaçant et déshumanisé, et de fait livré au règne tout-puissant des médias qui lui injecteraient directement leurs idées dans le cerveau. Sans la possibilité d’esprit critique que permettent les échanges au sein du groupe de pairs. On s’inquiétait donc de la disparition de l’humain, de sa Raison et de sa capacité à entretenir des relations avec autrui.

Le cas de Tinder s’inscrit dans cette norme. En effet, au fond c’est la disparition de ce qui fait l’humain et de certaines règles régissant les relations humaines que l’on redoute lorsque l’on parle d’une destruction de notre rapport au couple et à la séduction. Donc, selon moi, la polémique à propos de Tinder est avant tout un héritage de normes fortes structurant notre perception collective des médias.

Dans quelle mesure poser les réseaux sociaux et les sites de rencontre en grands responsables des évolutions de notre modèle de séduction, correspond à nier les raisons qui nous y ont mené ? Et quelles sont-elles ?

Les réseaux sociaux et les sites de rencontres ne sont pas plus responsables des évolutions du rapport à la séduction que les annonces matrimoniales du Chasseur Français l’étaient du changement des normes relatives au mariage. Lors de la création de ce support de presse à la fin du XIXème siècle, elles mettaient l’accent sur la situation financière, délaissant le sentiment amoureux. Puis avec la Première Guerre Mondiale, elles ont révélé la difficulté de la situation des "gueules cassées" et des veuves de "poilus". Au fil du temps, elles ont évolué en incluant de plus en plus une description physique et en évoquant la vie intime et sexuelle.

De la même façon, les réseaux sociaux et les sites de rencontres actuels prennent en charge les évolutions du rapport à la séduction. Plusieurs facteurs entrent en ligne de compte.

Tout d’abord, l’individualisme contemporain qui somme l’individu d’être l’inventeur de sa propre vie. Par rapport au modèle normatif qui a eu cours jusqu’aux années 60, et dans lequel les institutions assignaient à l’individu une place en fonction de son milieu d’origine, l’individu gagne en autonomie. Mais cette liberté a une contrepartie : il faut tout inventer soi-même, vie professionnelle comme personnelle, ce qui engendre une lourde responsabilité et parfois une souffrance importante. Les sites de rencontres servent alors de béquille à l’individu qui cherche à inventer sa vie affective en lui fournissant des occasions et un vecteur de rencontres.

 
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Nathalie Nadaud-Albertini

Nathalie Nadaud-Albertini est docteure en sociologie de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et correspondante au Centre de Recherche sur les Médiations de l’Université de Lorraine. 

 

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