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Pourquoi la santé chancelante du roi d’Arabie saoudite est une question qui nous concerne de près

L'Arabie saoudite se prépare à voir Salman ben Abdelaziz accéder au trône. Si ses anciennes positions permettent d'en savoir davantage sur le rôle qu'aura le royaume face à l'EI, et sur les prix du pétrole, ses marges de manœuvres politiques et militaires demeurent limitées. La défense de son territoire et des 800 kilomètres de frontières en commun avec l'EI demeurera la première attention du souverain.

Futur roi du pétrole

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Pourquoi la santé chancelante du roi d’Arabie saoudite est une question qui nous concerne de près

Le roi Abdallah ben Abdelaziz al-Saoud Crédit Reuters

Atlantico : A quelle action de la part du futur souverain du Royaume d'Arabie saoudite peut-on s'attendre contre l'Etat islamique ?

David Rigoulet-Roze : Dans la mesure où l’actuel roi Abdallah, âgé de 90 ans, est hospitalisé depuis le 31 décembre 2014 au King Faysal Hospital de Riyad pour une pneumonie et se trouve sous assistance respiratoire, se profile la montée sur le trône du successeur désigné, le "prince héritier" (wali al haad) en titre depuis le 18 juin 2012, en l’occurrence Salman bin Abdulaziz Ibn Saoud (1) (Les notes se trouvent en dernière page ndlr), âgé de 79 ans.

Alors que certaines rumeurs disent le roi Abdallah mourant, sinon déjà décédé (2) -, d’autres évoquent son abdication imminente (3) au profit du prince Salman comme le rapporte une dépêche du quotidien al-Chaab ("Le peuple"), citant la chaine égyptienne, Al-Nahar ("Le jour"). Selon cette dépêche, le prince Muqrin bin Abdulaziz Ibn Saoud - âgé de 68 et le plus jeune des fils encore vivants du roi fondateur Ibn Saoud -, actuel vice-prince héritier depuis un décret royal du 27 mars 2014, deviendrait le nouveau "prince héritier" et le fils du prince Salman, Mohammad bin Salman occuperait le poste de ministre de la Défense (4).

C’est sans doute ce contexte qui a conduit, selon le site en ligne rai-al-youm.com du journaliste palestinien Abdel Bari Atwan, le prince héritier saoudien à s’entretenir par téléphone de l’état de santé du roi Abdallah avec les dirigeants arabes de la région, comme le roi du Maroc, le président djiboutien, le président soudanais, le Premier ministre libanais et l’ancien président Michel Sleimane de l’état de santé du roi Abdallah. Le 6 janvier 2015, le prince Salman avait prévenu les Saoudiens, à l’occasion d’une intervention lors du Majlis al-Shura ("Assemblée consultative") du royaume, que leur pays faisait face à des défis régionaux sans précédent, consécutifs aux crises aigües auxquelles sont confrontées plusieurs pays voisins et tout particulièrement la Syrie et l’Irak.

Le problème de cette configuration inhérente aux modalités du système successoral saoudien (5), réside dans le fait qu’elle risque d’être éphémère compte tenu de l’âge déjà avancé du futur roi putatif et du fait qu’il souffrirait de la maladie d’Alzeihmer. De fait, le régime saoudien se trouve sans doute aujourd’hui face à un double défi transitionnel en termes d'horloge biologique autant que politique. Depuis la mort d'Ibn Saoud en 1953, ses descendants se sont en effet succédé sur le trône selon des modalités particulièrement complexes régies par un principe de transmission horizontale entre les fils du fondateur - de frère à frère par ordre décroissant (voie "adelphique") - mais en combinant un ordre de primogéniture de chacun des lignages issus des différentes épouses, un modèle induit par la logique utérine de la descendance polygame et donc prolifique du souverain fondateur. Ce modèle s’est avec le temps révélé largement dysfonctionnel parce qu’il fait désormais accéder au trône des vieillards cacochymes plus ou moins bien portant - quand ils y parviennent (pas moins de deux "princes héritiers" - le prince Sultan décédé le 22 octobre 2011 à 83 ans, puis le prince Nayef décédé le 16 juin 2012 à 78 ans, deux "frères germains" (chakik) - de même père et de même mère - de l’actuel prince héritier Salman - sont décédés avant même d’avoir pu succéder à l’actuel roi Abdallah.

C’est d’ailleurs ce qui avait conduit à réformer partiellement le mécanisme successoral avec l'adoption de la Loi fondamentale du royaume du 1er mars 1992 durant le règne de feu le roi Fahd bin Abdulaziz Ibn Saoud, mort à 84 ans le 1er août 2005. Cette loi décidait de combiner à la fois deux logiques : la logique préexistante, donc horizontale par voie "adelphique" (de frère à frère, par ordre d’âge décroissant) mais également par primogéniture, en respectant préalablement l’ordre des aînés de chacune des épouses légitimes, avec une logique verticale - primogéniture agnatique où les fils du roi peuvent primer sur les oncles qui se trouvent être les frères du père. Ainsi s'ouvrait la possibilité de l'accession au trône au "plus capable" des impétrants de la toute relative "jeune" génération - certains des petit-fils du roi fondateur sont déjà peu ou prou plus âgés que le plus jeune des fils encore vivants d'Ibn Saoud, en l'occurrence le prince Muqrin susnommé, nommé vice-prince héritier pour sécuriser le processus successoral.

C’est dire que cette succession du prince Salman risque de n’être qu’une transition avant le véritable "saut dans l’inconnu" représenté par le passage à la deuxième génération du fait des sourdes rivalités opposant les différents "candidats au trône. En arrière-plan se profilent déjà deux princes, d’une part, le prince Mitab bin Abdullah bin Abdulaziz Ibn Saoud, le fils de l’actuel roi Abdallah, âgé de 62 ans, qui se trouve être depuis le 28 mai 2013 également le ministre en titre de la "Garde nationale" (al Hars al Watani), également appelée "Garde royale" et véritable "garde prétorienne" du régime (6), que son père avait lui-même dirigée durant plus de 40 ans ; d’autre part, Muhammad bin Nayif bin Abdulaziz Ibn Saoud, âgé de 55 ans et puissant et efficace ministre de l’Intérieur depuis le 5 novembre 2012 et neveu de l’actuel prince héritier Salman qui avait succédé à son frère, feu le prince Nayef, en tant que "prince héritier. Or, tout oppose les deux princes hormis l’impératif d’assurer la pérennité du régime saoudien. Le règne putatif du prince Salman qui est loin d’apparaître comme l’homme providentiel dont le royaume aurait besoin, risque donc d’être d’emblée parasité par ces rivalités sous-jacente.

De Salman, les médias occidentaux ont tendance à retenir généralement l'image d'un "libéral", de quelqu’un de plutôt modéré et disposé à l’adoption de certaines réformes - à l’image de l’actuel roi Abdallah - par opposition à son défunt frère le redoutable et craint prince Nayef, wahhabite affirmé. Le prince Salman est le fondateur en 1978 du grand quotidien arabe publié à Londres, Asharq Al-Awsat ("Le Moyen-Orient"), aujourd’hui dirigé par soin fils Faisal bin Salman bin Abdulaziz Ibn Saoud.

De fait, après les attentats du 11 septembre 2001, le prince Salman avait été remarqué pour sa fermeté dans la lutte contre la menace représentée par Al-Qaïda ce qui signifierait donc une distance délibérée par rapport au complexe islamo-djihadiste. Mais les choses sont sans doute plus complexes à l’image du royaume saoudien d’obédience wahhabite revendiquée qui l’a vu naître. On peut ainsi rappeler qu’avant les attentats du 11 septembre 2001, soit au début des années 1980, le prince Salman, en sa qualité de gouverneur de Riyad, avait partie liée avec le financement du djihad anti-soviétique en Afghanistan puisqu’il était à la tête d’un comité de soutien et de financement des moudjahidines arabes (7). A ce titre, il gérait la collecte et la redistribution du zakat ("impôt religieux" qui constitue un des cinq piliers de l’islam). Selon l’ancien membre de la CIA, Robert Baer, le prince Salman gérait cette manne d’une main de fer via de grandes organisations caritatives comme l’IIRO (l’International Islamic Relief Organization/l’Organisation du secours islamique international), qui est elle-même une ramification de la LIM (Ligue islamique mondiale (8)) : "Quand, au début des années 1980, l’Arabie saoudite décida de financer les moudjahidines afghans, l’IIRO se révéla parfaite, à la fois canal de financement et instrument plausible de dénégation" (9).La situation est naturellement tout autre aujourd’hui. Le royaume se veut résolument engagé depuis l’année 2014 dans la lutte contre "l’Etat islamique" ultime avatar djihadiste contemporain de l’extrémisme sunnite (10), au moins autant sinon plus parce que le régime saoudien se sent directement menacé que parce qu’il est en soi un problème.

Quels sont les moyens militaires de l'armée d'Arabie saoudite ? Ces dernières pourraient-elles être davantage utilisées dans la lutte contre Daesh, où pour d'autres opérations de stabilisation de la région ?

Les forces armées saoudiennes sont, à l’instar de la plupart des armées du monde, constituées d’une armée de terre (la Royal Saudi Land Force) (11), d’une marine (la Royal Saudi Navy) (12), d’une armée de l’air (la Royal Saudi Air Force ou al-Quwwât al-jawwiyya al-malakiyya al-sa‘ûdiyya) (13), ainsi que d’une défense aérienne (la Royal Saudi Air Defense) (14) qui lui est associée mais aussi, et peut-être surtout, une "garde nationale" (la Saudi Arabian National Guard ou al-Haras al-watanî) qui a un statut très particulier dans la défense du royaume (15), sans compter un contingent de forces spéciales (la Saudi Emergency Force) (16), le total des effectifs se montant à environ 235 000 personnels d’active. Il s’agit donc d’une armée importante si on rapporte ses effectifs à la taille de la population saoudienne (près de 28 millions d’habitants en 2011). L’Arabie saoudite est ainsi au 24e rang dans la liste des armées nationales en fonction des effectifs (représentant quelque 0,8 % de la population du pays) (17). Les dépenses de défense et de sécurité ont considérablement augmenté depuis les années 90 et notamment dans le prolongement de la première "guerre du Golfe" de 1991 qui avait révélé la menace militaire incarnée par le régime de Saddam Hussein. L’Arabie saoudite se classe aujourd’hui parmi le top 10 dans le monde pour les dépenses du gouvernement pour son armée, ce qui représente près de 10% de son PIB, son matériel militaire étant essentiellement fourni par les États-Unis et la Grande-Bretagne. Ses dépenses militaires avaient augmenté de 30 % entre 2011 et 2013. Rien qu’en 2013, les dépenses militaires du royaume ont cru de 14 % pour un montant de quelque 67 milliards de dollars, ce qui place l’Arabie saoudite au 4ème rang des pays ayant les plus gros budgets militaires derrière les Etats-Uns, la Chine, et la Russie, mais devant le Royaume-Uni, le Japon, et la France (18). L’Arabie saoudite entend même augmenter encore ses dépenses militaires de 18 milliards de dollars au cours des cinq prochaines années (19).                                          

 
Commentaires

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  • Par Texas - 20/01/2015 - 10:45 - Signaler un abus Excellent article

    Qui donne , entre autre , une meilleure compréhension du système successoral Saoudien . J' enregistre le PDF .

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David Rigoulet-Roze

David Rigoulet-Roze est chercheur rattaché à l'Institut français d'analyse stratégique (IFAS) et rédacteur en chef de la revue Orients Stratégiques (L'Harmattan).

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