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Pourquoi les Occidentaux ont eu tant de mal à admettre que la rébellion sunnite syrienne était dominée par des fanatiques

Les auteurs de cet essai démontrent que le chaos syrien est devenu l'épicentre d'un conflit désormais globalisé qui oppose à la fois les musulmans sunnites aux chiites, et le nationalisme à une utopie califale aux ambitions planétaires. Extrait de "Le chaos syrien", de Randa kassis et Alexandre del Valle, publié chez Dhow éditions (1/2).

Bonnes feuilles

Publié le - Mis à jour le 16 Décembre 2014
Pourquoi les Occidentaux ont eu tant de mal à admettre que la rébellion sunnite syrienne était dominée par des fanatiques

Le Modus operandi de Da’ech ou du "jihadisme 2.0"

« Le modus operandi des jihadistes « dernière génération », idoles des Mohammed Merah et autre Mehdi Nemmouche, est toujours le même : avant d’être égorgé puis décapité en direct, le captif « infidèle » est forcé à prononcer un bref discours culpabilisateur et humiliant pour lui et pour son camp. Tel un virus lancé de la bouche du sacrifié, le message funèbre consiste à rendre responsable de son triste sort non pas les barbares islamistes qui jouent au football avec des têtes coupées – au contraire, présentés comme des « victimes » des « croisés » –, mais son propre camp occidental, coupable d’« agresser les musulmans ».

Le double but n’est donc pas de tuer pour tuer, ce qui reviendrait à méconnaître les lois du terrorisme, mais plutôt de provoquer un « syndrome de Stockholm[2] » chez les publics terrorisés, puis de susciter une fascination lugubre au sein de la minorité active d’êtres humains hélas fascinés par la barbarie. Nous devons en effet garder toujours présent à l’esprit que la guerre livrée par le totalitarisme islamiste est au moins autant psychologique et médiatique que militaire ou terroriste. L’extrême efficacité marketing de ces insoutenables mises en scène ne doit jamais être sous-estimée ou mise sur le compte de la simple folie, car cette stratégie de la sidération explique pourquoi des villes et villages entiers de Syrie et d’Irak ont été conquis par l’EI très souvent sans que les jihadistes n’aient eu à combattre[3].

Le but des égorgeurs de Da’ech est avant tout de saper le moral de l’ennemi et de faire parler d’eux au maximum grâce au pouvoir multiplicateur quasi infini des réseaux sociaux. Cette stratégie de guerre sémantique et psychologique est fondée sur de vieilles méthodes connues de tous les manipulateurs-désinformateurs : sidération de la proie, retournement sémantique, renversement des rôles, culpabilisation et diabolisation de la cible et de ses alliés. Elle ne doit surtout pas être sous-estimée par des Occidentaux complexés et réceptifs aux arguments d’autres islamistes, quant à eux apparemment plus « modérés », qui leur assènent chez nous la même propagande subversive et culpabilisante selon laquelle il y aurait un « complot occidental » contre le monde musulman. L’« islamophobie » des Occidentaux d’aujourd’hui n’aurait d’égal, selon nombre de progressistes fascinés par l’exotisme vert, que la judéophobie d’hier qui déboucha sur la Shoah… Hélas, cette vulgate victimiste, carburant de tous les totalitarismes, pénètre non seulement depuis des décennies les pays musulmans, mais aussi les sociétés d’Occident qui offrent d’ailleurs en pâture leurs propres citoyens musulmans aux prédicateurs barbus, eux-mêmes appuyés et formés par nos étranges « amis » du Golfe et autres « alliés » obscurantistes, fabricants de fanatiques.

Comme on le voit en Syrie, dans les pays arabo-musulmans, en terre occidentale ou ailleurs, les premières victimes de la barbarie islamiste, qui commence par le jihad* du Verbe des fameux « islamistes modérés », sont les musulmans eux-mêmes. Intimidées, contraintes à respecter l’ordre de la charià et à marcher au pas de la Oumma*, ou tout simplement manipulées par le venin du ressentiment, ces premières victimes de l’islamisme radical doivent prendre conscience qu’aujourd’hui les vrais producteurs d’islamophobie sont les islamistes eux-mêmes et leurs caricatures sanguinaires jihadistes. De leurs côtés, si ces derniers croyaient en leur propre propagande nourrie de lutte contre l’islamophobie, ils ne passeraient pas leur temps à tuer des musulmans, en Syrie, en Irak, en Algérie, etc., ou des travailleurs humanitaires occidentaux, amis de leur civilisation, comme ce malheureux guide de haute montagne, Hervé Gourdel, qui a été égorgé en Kabylie le 24 septembre 2014 après avoir été vendu à des terroristes algériens qui l’ont obligé à dire : « Hollande, tu as suivi Obama » afin de rendre le gouvernement français responsable de son supplice. Mais le pire est que nombre d’intellectuels – et pas seulement des masses passives dépourvues d’outils d’analyse – tombent régulièrement dans ce genre de piège lorsqu’ils affirment que les prises d’otages et égorgements d’Occidentaux en Syrie, en Algérie, au Yémen, en Somalie, en Afghanistan ou en Irak ne seraient que les conséquences des « nouvelles croisades » occidentales « contre les musulmans ».

La Syrie n’est pas la Libye…

L’aveuglement idéologique et psychologique décrit plus haut explique pourquoi nombre d’Occidentaux ont eu le plus grand mal – jusqu’à l’avènement de l’Etat islamique – dont la capitale est basée à Raqqa en Syrie – à admettre que la rébellion sunnite syrienne est dominée, et ceci depuis le début de l’insurrection armée, par des fanatiques : la dérive jihadiste de la révolte sunnite ne serait d’ailleurs pour nombre d’entre eux qu’une « réaction » à la violence première du régime de Bachar. De ce fait, si l’on avait eu le « courage » de renverser le dictateur syrien et si l’on avait mis l’Etat baathiste hors d’Etat de nuire, la rébellion islamiste serait restée « raisonnable » et majoritairement « modérée »…

Démenti flagrant à cette vision à la fois naïve et dangereuse des relations internationales fondée sur le regime change, les précédents de l’Irak (2003) et de la Libye (2011) ont pourtant montré que le renversement, par des bombardements aériens meurtriers, de dictatures qui persécutent leurs opposants islamistes n’a jamais eu pour effet de rendre ces derniers plus pacifiques, ni même de calmer leur « colère » qui trouve d’ailleurs toujours de nouveaux prétextes… De ce fait, et fort des douloureuses expériences régionales passées, nous estimons qu’une intervention militaire occidentale déclenchée, même au tout début de l’insurrection anti-Assad, aurait été contre-productive et aurait au contraire accéléré le chaos. Pareille intervention aurait, à n’en point douter, trouvé en Syrie une bien plus grande résistance de la part de l’ensemble de la population et aurait probablement conduit, à l’instar de la guerre en Libye, à l’instauration d’un régime chariatique bien moins favorable aux minorités, au pluralisme et à la démocratie que le régime, certes dictatorial, du parti Baath et du clan Assad.

 
Commentaires

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  • Par Nicolas V - 29/11/2014 - 11:23 - Signaler un abus Desinformation

    Vous êtes des naïfs ou quoi exactement ? Vous savez fort bien que le Nouvel Ordre Mondial a prévu d'instaurer "le grand califat " et s'y emploie vigoureusement. Hollande, ce que vs appelez "l'Occident " : OTAN, UE, Turquie, Israël etc ... Les USA parachutent armes, radars, vivres , médicaments à l'EI et évacuent les blessés sur des hôpitaux turcs , on va bientôt avoir des Ricains au sol en Syrie. Dites-le ... On a les sources et vous pas ? Même les Ricains parlent, vous n'entendez pas ?

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Alexandre Del Valle

Alexandre del Valle est un géopolitologue et essayiste franco-italien. Ancien éditorialiste (France Soir, Il Liberal, etc), il intervient pour le groupe Sup de Co La Rochelle et des institutions patronales et européennes et est chercheur associé au CPFA (Center of Foreign and Political Affairs). Il a publié plusieurs essais en France et en Italie sur la faiblesse des démocraties, les guerres balkaniques, l'islamisme, la Turquie, la persécution des chrétiens, la Syrie et le terrorisme.

Il est notamment auteur des livres Le Chaos Syrien, printemps arabes et minorités face à l'islamisme (Editions Dhow 2014), Pourquoi on tue des chrétiens dans le monde aujourd'hui ? : La nouvelle christianophobie (éditions Maxima), Le dilemme turc : Ou les vrais enjeux de la candidature d'Ankara (Editions des Syrtes) et Le complexe occidental, petit traité de déculpabilisation (Editions du Toucan).

 

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Randa Kassis

Anthropologue et opposante syrienne, Randa Kassis est fondatrice du Mouvement de la société pluraliste et ancienne membre du Conseil national syrien.

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