Atlantico, c'est qui? c'est quoi ?
Samedi 30 Juillet 2016 | Créer un compte | Connexion
Extra

Pourquoi il ne faut pas négocier avec la Russie de Poutine

L’idée que la négociation est toujours possible fait partie des croyances diplomatiques communes. Certes, en principe, la négociation est toujours préférable à la guerre. Cette idée connaît toutefois de nombreuses exceptions, et la Russie de Vladimir Poutine en est une, particulièrement dramatique.

Illusion

Publié le
Pourquoi il ne faut pas négocier avec la Russie de Poutine

Depuis la crise géorgienne en 2008, l’agression russe contre l’Ukraine, qui a débuté en 2014, et le soutien sans faille au régime criminel de Bachar al-Assad, suivi par l’intervention directe en Syrie, les pays occidentaux n’ont cessé de prétendre négocier avec la Russie. Or, ces négociations n’ont abouti à rien, ou presque, et n’ont fait que conforter la puissance russe dans sa politique d’agression.

Cette erreur provient à la fois d’un oubli des principes de la négociation et d’une méconnaissance – ou d’une mise entre parenthèses volontaire – de la nature du régime russe qui explique sa stratégie.

Elle met en cause la crédibilité des puissances censées défendre le droit international, la liberté et les droits fondamentaux.

Les illusions de la négociation

Les prétendues négociations avec la Russie se sont soldées par un marché de dupes. En 2008, après l’attaque contre la Géorgie, la négociation s’est soldée par l’annexion de fait de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie, sans contrepartie autre que la fin des hostilités : la Russie avait atteint ses buts de guerre. En 2015, les accords dits de Minsk 2 ont conduit, de facto, à geler la sphère d’influence russe à l’Est de l’Ukraine, limitant la souveraineté du gouvernement de Kiev. Certes, ils ont permis de diminuer l’intensité des combats et donc d’épargner des vies humaines dans un conflit qui avait déjà coûté plus de 9 000 vies.

Or, outre que le cessez-le-feu n’est pas entièrement respecté par les Russes, ces accords ne traitent pas de la Crimée, annexée illégalement par la Russie et où le nouveau gouvernement se livre à une politique d’épuration ethnique à l’encontre de la minorité tatare. De surcroît, Minsk 2 ne règle pas la situation de l’Ukraine et n’apporte aucune garantie de sécurité durable.

La situation en Syrie est plus tragique encore : outre que la Russie a, depuis 2011, toujours soutenu Assad, faisant obstacle, avec la Chine, à toute résolution du Conseil de sécurité des Nations unies qui aurait permis d’éviter le génocide, elle a à nouveau « sauvé » le gouvernement syrien en 2013, négociant une fin de l’utilisation de certaines armes chimiques contre une absence d’intervention occidentale. Les crimes d’Assad, depuis lors, se sont élevés à plus de 100 000 victimes.

À la suite de son intervention militaire en Syrie, la Russie a fait échouer les négociations de Genève en janvier 2016 et l’accord de cessez-le-feu obtenu à Munich le 12 février dernier confortera les avancées du régime soutenu par la Russie et l’Iran, ne mettra pas un terme aux bombardements indiscriminés sur les civils et les rebelles modérés et vise à prolonger un régime coupable de génocide.

Les règles de base de la bonne négociation

Ce rappel conduit à rappeler quelques règles. D’abord, on ne négocie pas avec celui qui dispose des moyens d’imposer sa paix faute de puissance en face résolue à intervenir. Ce n’est pas alors une négociation, mais une capitulation. Certes, le Munich de 2016 n’est pas celui de 1938, mais il met aux prises deux acteurs dont l’un est assuré de sa puissance, l’autre prêt à tout pour ne pas s’engager dans une guerre. Les États-Unis, à Genève comme à Munich, et depuis le début du conflit, ont voulu un accord à tout prix, ce qui est la première ligne de faiblesse.

 

 

En Géorgie déjà, nul n’était prêt à intervenir pour rétablir les frontières officielles. À Minsk, la France et l’Allemagne ont pris l’initiative de la négociation parce que ni les États-Unis, ni l’Europe n’étaient prêts à s’engager militairement pour protéger l’intégrité de l’Ukraine. Première règle donc : une négociation ne peut aboutir à un résultat équilibré lorsqu’une des parties ne montre pas de manière crédible qu’elle peut recourir à la force. La négociation est le résultat de rapports de forces et, au-delà de la puissance réelle, de la détermination à agir.

 

Vladimir Poutine et François Hollande, le 6 juin 2014, lors des commémorations du 70ème anniversaire du Débarquement. France Diplomatie/Flickr, CC BY-NC-SA

Ensuite, une négociation n’est valide que lorsque les deux parties ont intérêt à recourir à un compromis. Cela peut être le cas dans une guerre civile qui dure infiniment, si un médiateur a suffisamment de poids pour imposer un compromis. On peut l’imaginer pour un conflit entre deux États également de bonne foi – ce fut le cas, un bref moment, à Oslo, entre Israël et l’autorité palestinienne. Mais la Russie n’a jamais eu intérêt à un compromis.

Elle a toujours considéré ses avancées comme non négociables : l’« indépendance » des deux provinces géorgiennes, le « retour » de la Crimée à la Russie, le maintien d’Assad ou de ses fidèles au pouvoir. Les puissances occidentales ont utilisé le mantra diplomatique classique : « nous condamnons », « exprimons notre très vive préoccupation », « demandons instamment », « exigeons », et ont mis en place un appareil de sanctions – rien de suffisamment convaincant pour le Moscou.

Enfin, que signifie, du point de vue des exigences de la loi internationale, du droit de la guerre et des droits de l’Homme, une négociation qui entérinerait leur abandon ? C’est ce qui est arrivé en Géorgie, est en train de se passer en Ukraine et se démontre avec abjection en Syrie. Sur les territoires comme sur la protection des populations, il n’y a rien à négocier avec la Russie. Cela signifierait abandonner toute volonté de rétablir la loi et d’utiliser pour ce faire les instruments de la puissance. Si l’on continue ainsi, demain, d’autres pays seront menacés.

Moscou : un régime, une stratégie

Prétendre négocier avec Poutine serait se méprendre sur la nature de sa stratégie, pourtant de plus en plus explicite avec la publication, fin décembre, de sa stratégie de sécurité nationale. Celle-ci est liée à la nature de son régime et à son fonctionnement.

Premièrement, l’agression contre la liberté n’est pas que physique, mais aussi idéologique. Au nom de la spiritualité russe, Poutine pourfend les valeurs de liberté dans leur principe et il craint que les « révolutions de couleur » et toute avancée d’un pays, a fortiori voisin comme l’Ukraine, vers plus de démocratie n’ait un effet de contagion en Russie. Dans son pays, la répression contre les défenseurs de droit, de l’intimidation à l’assassinat, se renforce. Démanteler l’Europe, comme il en exprime le projet, finançant pour ce faire tous les partis ou groupes pouvant saper les valeurs européennes, est autant un projet idéologique que géopolitique.

En deuxième lieu, et il en use systématiquement dans sa communication internationale et lors de négociation, le régime vise à saper toute distinction entre le vrai et le faux, appliquant à la lettre la stratégie orwellienne déjà mise en œuvre en Union soviétique : il n’y a pas de soldats russes en Ukraine (démenti ensuite), la Russie ne bombarde pas les civils en Syrie, nous n’avons pas assassiné Litvinenko, etc. Elle refuse tout régime de la preuve, d’où son blocage de toute enquête internationale sur la destruction du vol MH17.

Enfin, ses outils de propagande visent à réécrire l’histoire afin de créer sinon un environnement plus favorable à la négociation, du moins à entretenir un doute. La Russie ne cible pas ainsi que les extrémistes, mais aussi les modérés. Voyons comment se diffuse le mythe de l’humiliation dont la Russie aurait été victime…

Est-il possible de négocier avec un partenaire qui utilise systématiquement le mensonge et la fausseté et dont toute l’entreprise consiste à dissimuler le réel ?

La légitimité du monde libre

Continuer prétendre négocier avec la Russie serait faire courir aux idéaux de liberté et à ceux qui la propagent un risque considérable. Si nous voulons aider les dissidents russes qui luttent contre l’oppression, nous n’avons pas le droit de renforcer le régime en lui cédant sur tout et en faisant mine de considérer que c’est un partenaire responsable. Pour la même raison, nous devons renforcer les sanctions, non pas les lever.

Ensuite, si nous entendons marquer un coup d’arrêt à l’expansion russe et à sa guerre idéologique, les négociations doivent s’arrêter et nous devons être résolus à nous engager dans une épreuve de force. Pour l’Europe et les États-Unis, c’est une question de crédibilité vis-à-vis de leurs alliés. C’est plus encore une question de légitimité pour le monde libre.

Enfin, arrêter les négociations c’est faire droit aux victimes et les respecter. En se prêtant à des simulacres de négociation, les États-Unis ont non seulement entériné le droit de massacrer des centaines de milliers de personnes, mais ils ont aussi barré tout espoir pour que cesse l’oppression. Les mascarades de Genève et de Munich sont indignes et insupportables pour les victimes des crimes de guerre du régime syrien et de la Russie.

Sans doute, à long terme, faut-il cultiver un espoir. L’intérêt bien compris tant de l’Europe que de la Russie n’est pas celui de la confrontation mais de la coopération. Avant 2000, cet espoir était réel. Mais pour qu’adviennent des dirigeants russes qui comprennent que la politique d’agression joue contre la Russie et font autant le malheur des peuples voisins que du leur, il faut une autre politique. Les négociations avec la Russie doivent s’arrêter aujourd’hui.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 
Commentaires

Nos articles sont ouverts aux commentaires sur une période de 7 jours.
Face à certains abus et dérives, nous vous rappelons que cet espace a vocation à partager vos avis sur nos contenus et à débattre mais en aucun cas à proférer des propos calomnieux, violents ou injurieux. Nous vous rappelons également que nous modérons ces commentaires et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à nos conditions d'utilisation.

  • Par cloette - 19/02/2016 - 12:06 - Signaler un abus un avis

    sur les révolutions colorées tellement spontanées en Ukraine ? Heureusement qu'il y a Poutine, beaucoup de Français de tout bord en sont convaincus !

  • Par GP13 - 19/02/2016 - 12:21 - Signaler un abus Malaise

    Le point de vue de l'auteur ne fait pas l'économie de la caricature. Il y a donc un malaise à le suivre. Assad n'est pas un enfant de choeur, pas plus que Moubarak, Sissi, Erdogan et tant d'autres au Moyen-Orient. Mais il y a pire qu'Assad et rien ne peut justifier les crimes de ses adversaires. Quant à l'affaire d'Ukraine, elle évoque tout à fait l'affaire des missiles de Cuba, l'Otan et l'Union européenne y tenant le rôle que jouait à Cuba l'Union soviétique. Pourquoi ce qui fut tenu pour une bonne attitude des américains, deviendrait détestable quand il s'agit des russes ?

  • Par Camtom - 19/02/2016 - 12:39 - Signaler un abus Et ça bosse à Sciencepo!!!

    Et ça bosse à Sciencepo!!! "Est-il possible de négocier avec un partenaire qui utilise systématiquement le mensonge et la fausseté et dont toute l’entreprise consiste à dissimuler le réel?" ça me fait plutôt penser à notre pr!!!

  • Par brennec - 19/02/2016 - 13:11 - Signaler un abus Et allez donc!

    "Certes, en principe, la négociation est toujours préférable à la guerre" si je comprends bien donc avec la russie la guerre est préférable, et pour la préparer il faut s'asseoir sur les promesses qui lui ont été faites de ne pas intégrer dans l'OTAN les anciens pays limitrophes. On peut aussi, tenant compte du fait que la zone d'influence de la russie compte de nombreux pays musulmans, soutenir al-nosra ou daech en espérant qu'ils iront porter le djihad dans ces régions. Quand aux sanctions économiques qui nous font aussi mal qu'a la russie, ce n'est pas grave il est bon de mourir pour la bonne cause. Pour l'idéal de liberté depuis la chute du mur il en a pris un coup, surtout en france. Dommage que le journaliste n'ait pas éprouvé le besoin de nous expliquer ce qu'est 'international public affairs'

  • Par vangog - 19/02/2016 - 13:45 - Signaler un abus La rançon de l'angélisme Obama-Koushner-Lévy-sarkozy!

    Les science-pipologues n'ont rien compris à la real-politik!. Inutile de ressasser le passé des échecs diplomatiques de l'UE et des USA, qui ont crée le chaos et l'exode des populations résidentes au moyen-orient, par pur orgueil messianique, et qui ont entériné l'indépendance de la bosnie-herzegovine, créant un allié islamique dans la région. La somme des erreurs occidentales, liées à la diplomatie bêtement interventionniste Koushner-Lévy-Sarkozy-Bush les ont disqualifiés et ont provoqué une réaction salutaire des Russes, qui ont parfaitement compris le enjeux de la globalisation. Les minorités activistes, pro-islamistes, modérées ou radicales doivent être combattues où qu'elles soient, car elle portent un danger mortel d'extension de la barbarie. Nos science-pipologues biberonnés à la pensée unique angélique et gauchiste sont incapables de comprendre et maitriser ce danger. Seuls les Russes, les Kurdes, les Syriens, Hezbollahs et Iraniens se dressent contre cette menace. C'est donc avec eux que la faible UE, qui n'a su instaurer ni frontières ni armée, par impréparation et angélisme, doit s'allier. Il n'existe pas d'autre solution, car la real-politik doit s'adapter très vite!

  • Par Yves3531 - 19/02/2016 - 15:58 - Signaler un abus De plus en plus d'intervenants "bizarres" sur Atlantico...

    Askolovitc, Sieffert, Goetzmann, ... côté politique économique et sociale gaucho-keynesianistes; les 2 recasées C. Bertrand et A. Hauser côté dézinguage politicien soft; et là ce Mr Tenzer de Sciences Po qui voudrait indirectement nous justifier l'injustifiable politique étrangère Flamby / Fafa débile tant vis à vis de Poutine que de la Syrie... Atlantico aurait il reçu des subventions conditionnelles ...?

  • Par raslacoiffe - 19/02/2016 - 16:44 - Signaler un abus D'accord avec vous Yves3531

    Atlantico biberonné à la subvention hollande ? L'auteur de l'article, ardent défenseur de la politique étrangère va-t-en guerre du duo Fabius Hollande, est un nième nouveau venu bien endocriné à la pensée unique sur Atlantico. Sa conception bizarre de la légitimité du monde libre pourtant inféodé aux Etats Unis m'interroge. Plutôt que de poser en postulat ses vérités, il ferait mieux d'essayer de nous convaincre de la légitimité de son propos.

  • Par Yves3531 - 19/02/2016 - 16:50 - Signaler un abus @raslacoiffe

    Valeurs Actuelles qui tient encore la balustrade face aux pressions de la pensée unique a pondu en janvier un article fort intéressant sur les subventions à la presse (et aussi sur les manoeuvres capitalistiques)...

  • Par Borgowrio - 19/02/2016 - 22:04 - Signaler un abus Le clan des limaces de presse

    Il y a assez de ce journalisme là à la télé , s'il faut aussi subir ça sur Atlantico .. Stratégie pour ne pas perdre ses subventions comme Valeurs Actuelles ? Pourquoi pas , de toute façon nous ne sommes pas manipulables

  • Par pale rider - 20/02/2016 - 09:56 - Signaler un abus un intrus c'est glissé sur le site atlantico

    au nombreux commentaires qui précèdent , je vois avec plaisir que tout le monde est "sur la balle" et l'a identifié sans coup férir ! Merci à atlantico , par cette douloureuse piqure de rappel, de nous montrer à quoi nous échappons en nous détournant de la presse mainstream....

  • Par Tintin92 - 20/02/2016 - 10:11 - Signaler un abus Sérieusement ???

    J'espère que c'est un "bug" et non pas une nouvelle ligne éditoriale "langue de bois-discours convenu". Je ne paye pas mon abonnement pour qu'on me serve du politiquement correct... si c'est la nouvelle ligne, je ne renouvellerai pas, et j'irai voir ailleurs.

  • Par Philippe Lafleur - 13/04/2016 - 18:22 - Signaler un abus Non !

    Non seulement il faut négocier avec Poutine mais il faut s'en faire un allié ! La Russie est une terre Chrétienne , bien plus ....c'est le moins que l'on puisse dire , que la Turquie que nos ordures gouvernementales veulent faire entrer dans l'Europe ! Chrétienne elle aussi . Tout , TOUT , ce qui peut nous défendre du cancer qu'est l'Islam , est bon .

Pour commenter :

Depuis son lancement Atlantico avait fait le choix de laisser ouvert à tous la possibilité de commenter ses articles avec un système de modération a posteriori. Sous couvert d'anonymat, une minorité d'internautes a trop souvent détourné l’esprit constructif et respectueux de cet espace d’échanges. Suite aux nombreuses remarques de nos lecteurs, nous avons décidé de réserver les commentaires à notre communauté d’abonnés.

Nicolas Tenzer

Nicolas Tenzer, professeur associé International Public Affairs, Sciences Po

Voir la bio en entier

Je m'abonne
à partir de 4,90€