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Pourquoi les gens intelligents sont les pires patients pour les médecins

Steve Jobs, célèbre fondateur d'Apple, diagnostiqué d'un cancer du pancréas, a pourtant refusé une opération chirurgicale qui aurait pu lui sauver la vie et a préféré se tourner vers la physiothérapie. Il ne serait pas le seul : les patients au capital culturel élevé seraient beaucoup plus enclins à refuser des soins. Il s'agirait pour eux d'une manière de se réapproprier leur existence et leur pouvoir de décision.

Diagnostic

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Pourquoi les gens intelligents sont les pires patients pour les médecins

Les patients au capital culturel élevé seraient plus enclins à refuser des soins. Crédit Reuters

Atlantico : A l'instar de Steve Jobs qui refusa une opération chirurgicale après avoir été diagnostiqué d'un cancer du pancréas et qui préféra se tourner vers la physiothérapie, il semblerait que la plupart des personnes au capital culturel élevé aurait paradoxalement plus tendance à remettre en question, voire refuser le traitement prescrit par leur médecin. Cette tendance est-elle avérée ? Comment expliquer que des personnes ayant une dextérité plus forte à comprendre la science puissent refuser de s'y soumettre ?

Philippe Bataille : Au cours de mes recherches, j’ai effectivement pu constater cette tendance, notamment chez les patients atteints de pathologie que l’on pourrait qualifier d’agressive, c’est-à-dire comprenant un traitement thérapeutique lourd et une espérance de vie très incertaine. Il n’est pas rare de voir ces patients possédant un certain niveau de capital culturel refuser les traitements ou, plus banal encore, de les commencer pour finalement y mettre un terme au bout d’un certain temps et passer à un autre type d’accompagnement.

Il ne faut pas particulièrement y voir de contradiction ou de marginalité de leur part, étant donné que la plupart d’entre nous considérons l’engagement dans des soins comme étant une réponse rationnelle du fait de l’espérance d’amélioration, voire de guérison que l’on y entrevoit. Mais lorsque ces schémas-là ne sont pas vraiment à portée de vue, certains patients, ceux ayant de fortes ressources personnelles – et je ne parle pas des ressources financières, mais bien des ressources cognitives, intellectuelles – cherchent à se réapproprier un certain pouvoir sur leur vie. C’est-à-dire qu’ils vont décider pour eux-mêmes et chercher à imposer leur décision aux autres. C’est une manière également pour eux de se réapproprier leur existence et leur destin à un moment de leur vie où le corps leur échappe, où il perde le contrôle et pour une fois, où ils n’ont plus le choix. Ils ne veulent plus s’en remettre aux autres, mais à eux.

Au fond, ce refus du traitement révèle quelque chose de plus large qu’on ne voit pas ni qu’on entend qui peut être le doute concernant l’engagement dans des soins très lourds. Certains se tournent alors vers une alternative thérapeutique, parfois ayant une dimension expérimentale, incertaine, voire carrément improbable.

Mais il est important de dire également que ces personnes au capital culturel élevé refusent des soins, également car elles sont en capacité de faire valoir ce refus, contrairement à d’autres patients qui n’ont pas le choix que de suivre ce qu’on leur médecin leur prescrit.

Les scandales à répétition, notamment dans l'industrie pharmaceutique, peuvent-ils également expliquer cette tendance ?

On pourrait effectivement le penser dans un premier temps. Les scandales comme celui du Médiator auraient tout à fait pu expliquer cette réticence à s’engager dans des soins. Mais je maintiens qu’au contraire, il s’agit à mon avis non pas d’une remise en question de la science médicale, d’un dénigrement ou d’une dissidence quelconque, mais bien d’une réelle décision personnelle, d’une réponse lucide – on parle d’ailleurs en sciences humaines de réflectivité – face à la maladie. J’ai d’ailleurs pu rencontrer certains patients ayant refusé des soins et proposé une alternative, tout en offrant un don au service dans lequel ils étaient afin qu’il puisse continuer son activité.

 
Commentaires

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  • Par tubixray - 11/08/2014 - 09:03 - Signaler un abus Deux nouveautés dans la santé depuis 20 ans

    - l'accès par Internet à des bases de données proposant des explications pour tous les symptomes possibles voire des traitements; rien de plus agaçant pour un médecin de voir un patient arrivant en consultation en annonçant j'ai telle pathologie, c'est bien ça docteur ?... - Les scandales dans différents laboratoires pharmaceutiques qui mettent en pleine lumière toutes les incitations à la concommation médicamenteuse avec comme seul interêt les profits des fabricants ... Les patients intelligents sont en droit de douter.

  • Par jmf46 - 11/08/2014 - 18:45 - Signaler un abus dans le cas de Steve Jobs

    s'il avait été opéré, il aurait eu 10 à 15% de chances de guérison, sans opération c'est 100% de mortalité à un an...en sachant que la plupart des cancers du pancréas sont diagnostiqués à un stade trop avancé pour être opérables. Il y a en fait trois catégories de patients : ceux qui sont très bien informés (les gens du métier, et encore pas tous...) et en général ils sont assez faciles à soigner, assez "compliants" et confiants, sans se faire d'illusions dans les situations graves. Il y a ceux qui n'y connaissent rien et qui le savent, également assez faciles à soigner car ils font confiance à leur médecin (mais gare à vous si vous perdez leur confiance...) et enfin la troisième catégorie, ceux qui s'y connaissent "un peu" et ils sont souvent du genre pénible, soupçonneux, pinailleur, etc...la demi culture est bien plus dangereuse que l'inculture car celui qui ne sait pas sait en règle générale qu'il ne sait pas, et se confie à celui qui est sensé savoir, et celui qui s'y connait est capable de mesurer son ignorance, et se confie alors à celui qui en sait plus que lui. De la part d'un médecin çà qui ilest déjà arivé de passer de l'autre côté du bistouri ou de la seringue...

  • Par acsot - 11/08/2014 - 20:23 - Signaler un abus La médecine est un commerce

    Rien de miraculeux dans les soins médicaux. Le consommateur de ce commerce bien particulier a tout intérêt à s'informer sur la qualité des produits (soins) offerts. N'oublions pas, par exemple, que 75 pour cent des médecins, en cas de cancer, refuserait la chimiothérapie pour eux-mêmes. Refuser un traitement peut être une démarche tout à fait sensée.

  • Par cpamoi - 11/08/2014 - 20:38 - Signaler un abus @adroitetoutemaintenant

    C'est terrifiant ce que vous nous dites là. Surtout venant d'un praticien. Merci.

  • Par Ganesha - 12/08/2014 - 09:36 - Signaler un abus Médecins

    Je crois effectivement que le sujet de cet article est assez peu intéressant : les gens riches sont en général orgueilleux, cons et ignares en médecine. Ce qui est beaucoup plus intéressant, c'est comment se soignent les médecins, même pour une maladie en dehors de leur spécialité. Je trouve intéressante l'information du commentaire ci-dessus qui dit que 75 % des médecins sont contre la chimiothérapie pour eux-mêmes. Sauf s'ils ont un cancer de très bon pronostic... Cela indique que la plupart pensent connaître une bonne méthode de suicide, et qu'ils sont partisans de l'euthanasie. Mais les médecins doivent être des patients faciles lorsqu'ils savent qu'ils ont une maladie pour laquelle il existe un traitement efficace. Quant au ''neurochirurgien'' qui nous recommande ici de ne plus jamais nous soigner...

  • Par adroitetoutemaintenant - 12/08/2014 - 10:00 - Signaler un abus @Ganesha

    Je ne recommande nullement de ne plus jamais se soigner. Je vous livre les résultats d'une étude. Ce que vous en faites est votre choix.

  • Par clclo - 12/08/2014 - 17:26 - Signaler un abus pour adroitetoutemaintenant -

    je préfère ne pas vous avoir comme médecin en cas de péritonite

  • Par adroitetoutemaintenant - 12/08/2014 - 18:27 - Signaler un abus @ciclo

    Les chiffres semblent vous faire peur mais cela ne vous donne pas le droit de tuer le messager. Ne vous inquiétez pas, je suis neurochirurgien alors à moins que vous ne souffriez d'une péritonite cérébrale ce qui situerai votre cerveau très bas je vous laisse le soin de trouver un spécialiste des tdc.

  • Par Nap4 - 12/08/2014 - 18:56 - Signaler un abus Exact !

    Il est rare de trouver des CSP+ faciles à soigner. Ils exigent un minimum d'information ce qui impose au médecin de faire preuve de clarté et de pédagogie au delà de ce qui lui est habituel. Souvent, ce patient disparaît. On imagine alors qu'ill est allé demander un deuxième avis, peut-être plus convaincant. Mais non, en général, il s'agit soit d'une renonciation aux soins, soit d'un délai de réflexion supplémentaire, soit d'une recherche de traitements alternatifs. Traitements alternatifs qui ont le plus souvent fait preuve de leur inefficacité. En fait, les médias nous bassinent à longueur de reportages sur les avancées de la médecine, et ils s'aperçoivent qu'en fait de progrès les médecins patinent plus qu'on ne le dit. Je le sais, j'en suis.

  • Par sophiedementhon - 13/08/2014 - 08:44 - Signaler un abus Les antibiotiques c pas automatique!

    Que penser du corps médical quand une simple campagne a pu fait baisser les prescriptions de 25%!? Il est totalement légitime d e se méfier, de réfléchir, d''accepter ou non un traitement: j'ai refusé 2 fois des antibiotiques cette année pour un mal de gorge et pour une piqûre de guêpe ... J'ai contribué à ma façon a diminuer la résistance croissante aux antibiotiques! Beaucoup d e médecins sont méprisants et répondent avec hauteur a des questions de bon sens; quand on sait qu'un Placebo augmente l'efficacité d'un traitement, on devrait être plus respectueux du psychisme et de la perception du patient...les diafoirus ont encore de l'avenir hélas!

  • Par Jean-Paul Mialet - 13/08/2014 - 12:19 - Signaler un abus Intelligence, génie, croyance et médecine

    Il se peut que les gens intelligents refusent un traitement lorsque le rapport coût/profit leur paraît mince, surtout s'ils ont déjà fait un grand bout du chemin. Mais, au fond, il est tout de même plus facile de soigner des patients intelligents, auxquels on peut exposer sa démarche de médecin, que des patients butés. Certes, on peut être à la fois intelligent et buté : ces patients-là sont, pour le coup, extrêmement difficiles... Quant à Steve Jobs, c'est un bien mauvais exemple : il n'était pas seulement intelligent, il était génial. Les génies sont hors normes. Ils gardent souvent en eux des traces de la pensée magique de l'enfance. Et tous ceux qui bousculent les règles en ouvrant le chemin pour les autres sont volontiers ainsi. Prenons l'exemple des hommes politiques de premier plan : on ne dira pas qu'ils ne sont pas intelligents - pourtant, ils aiment consulter les voyantes... Ils croient en elles comme ils croient en eux-mêmes ! Et préfèrent souvent les gourous (en lesquels ils se reconnaissent un peu) aux médecins. Surtout s'ils n'ont plus rien d'exaltant à leur proposer.

  • Par Ex abrupto - 19/08/2014 - 15:59 - Signaler un abus "Mélez-vous donc de ce qui vous regarde..".

    C'est en gros ce que m'a dit un cardiologue lors d'une consultation de routine avant une petite opération chirurgicale, alors que je lui faisais part de ma perplexité devant la polémique (toujours pas réglée d'ailleurs) sur le bien fondé de l'usage massif des statines....

  • Par Ex abrupto - 19/08/2014 - 16:08 - Signaler un abus Les statines encore

    Je ne saurais, n'étant pas medecin, prendre parti entre les différents mécanismes qui impliquent le cholesterol dans les mécanismes de l'AVC. Par contre , concernant les études épidémiologiques et cliniques concernant leur usage, (j'ai plus que des notions de statistiques et de proba...) je suis atterré par les conclusions que les médecins (enfin, beaucoup d'entre eux , y compris mon médecin traitant...) tirent de séries de résultats et des très faibles écarts entre traitement et pas de traitement...

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Philippe Bataille

Philippe Bataille est directeur d'études à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et directeur du Centre d'analyse et d'intervention sociologiques (CADIS, EHESS-CNRS). Il est également membre du Centre d’éthique clinique de l’hôpital Cochin. Ses recherches ont entre autres porté sur le racisme et la discrimination, le sexisme et le féminisme, et plus récemment sur l’expérience médicale et sociale de la maladie grave. Ses travaux actuels suivent ce qu’il advient de la catégorie de sujet dans la relation médicale et de soin. Les recherches en cours suivent des situations cliniques empiriques qui suscitent de si fortes tensions éthiques qu’elles bloquent le système de la décision médicale (éthique clinique), et parfois la conduite de soin (médecine de la reproduction et en soins palliatifs). Son dernier ouvrage est "Vivre et vaincre le cancer" (2016, Editions Autrement).

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