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Pourquoi les femmes des classes moyennes se sont mises à boire autant

L'alcoolisme touche aujourd'hui 10% des femmes actives, et les premières concernées sont celles qui font partie des classes favorisées. La féminisation des métiers dans un monde encore dominé par le modèle masculin les pousse à consommer de l'alcool, afin de pouvoir gérer la pression qui repose sur leurs épaules.

Cocktail féminin

Publié le - Mis à jour le 23 Mai 2015
Pourquoi les femmes des classes moyennes se sont mises à boire autant

L'alcoolisme touche aujourd'hui 10% des femmes actives. Crédit REUTERS/Kai Pfaffenbach

Atlantico : Qu'est-ce qui pousse des femmes qui ont une belle carrière, des bonnes conditions de vie, peu de problèmes d'argent, à boire de l'alcool ?

Fatma Bouvet : Les chiffres qui ont été publiés récemment correspondent à ce que l’on constate en pratique et qui a déjà été souligné par le rapport de l’INPES 2005, mais qui n'est pas encore intégré par l’opinion publique générale. Il arrive évidemment que des femmes moins bien insérées et plus défavorisées soient malades d’alcool, mais elles sont plus rares. J’ai déjà avancé l’hypothèse, dans mon ouvrage  "Le Choix des femmes"(1) selon laquelle le milieu professionnel n’était pas encore adapté à ces individus biologiquement différents des hommes que l’on nomme les femmes et à qui il arrive d’être mères et qui fonctionnent différemment des hommes.

La consommation d’alcool excessive qui nous alerte fait partie de cette constellation de troubles que l’on voit émerger chez les femmes actives dans nos consultations : conséquences de harcèlement moral du fait de sa féminité, surmenage (3 femmes pour deux hommes) fatigue chronique, et par conséquent : recours à des produits  "pour tenir".

La consommation d’alcool doit être traitée de la même façon que l’on a travaillé sur la consommation de tabac chez les femmes : elle est en augmentation et les complications sont lourdes (2). Une sensibilisation et une prévention massive doit impérativement être mise en place pour remédier aux conséquences. Elles sont d’ordre somatique, psychiatrique, professionnelle et sociale. Théoriquement ces femmes instruites devraient effectivement être épanouies, mais les conditions dans lesquelles elles évoluent les en empêchent. D’ailleurs une récente étude (3) montre que les femmes à des postes de responsabilité sont plus exposées à la dépression. L’alcool est bien souvent comme elles le disent : l’anxiolytique ou l’antidépresseur le plus accessible, qui plus est, sans ordonnance médicale. 

Est-ce que l'augmentation du nombre de divorce, et l'augmentation du célibat, et donc la multiplication des tâches pour les femmes qui doivent également faire face seule à la vie familiale peut aussi expliquer la consommation importante d’alcool? 

Les facteurs de risques sociaux existent évidemment. Sans disposer de chiffres précis, mais sur la base de l'expérience, on peut dire que les divorces sont souvent la conséquence de la maladie alcoolique chez les femmes car les conjoints acceptent moins de vivre avec une femme qui a des problèmes avec l'alcool qu’une femme avec un mari qui souffre de cette maladie.

Toujours est il que vous pointez là du doigt la question du cumul des responsabilités privées et professionnelles qui sont souvent à l’origine de cette recherche de décompression à travers l’alcool qui devient une automédication. Les femmes recherchent légitimement de la reconnaissance en retour d’efforts fournis, donc des promotions qu’elles n’obtiennent pas aussi naturellement que les hommes. Elles tiennent également tout aussi légitimement à réussir leur vie privée dont elles sont les principales gestionnaires (80% des tâches domestiques restent du ressort des femmes). Accéder à ces deux objectifs correctement, et sans faire d’erreurs, dans un environnement peu accueillant n’est donc pas facile. Les Wonder Woman s’épuisent et cherchent à se doper pour continuer. La solitude peut en effet être la conséquence de cette course effrénée où certaines femmes se consacrent entièrement à leur carrière sans parvenir à construire une vie sociale équilibrée. Les femmes instruites et seules sont nombreuses dans nos consultations. Leurs motifs n’est pas seulement l’alcool, mais surtout les conséquences de la solitude. 

 
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Fatma Bouvet de la Maisonneuve

Le Dr Fatma Bouvet de la Maisonneuve est Psychiatre, addictologue et  essayiste. Elle est responsable de la consultation d'alcoologie pour femmes à l'hôpital Sainte Anne à Paris. Elle  a publié en 2010 aux  éditions Odile Jacob :" Les femmes face à l'alcool, résister et s'en sortir" et le "choix des femmes" aux mêmes éditions. 

 

 

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