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Pourquoi le féminisme n’est aujourd’hui plus une question de femmes, mais celle de l’imposition d’un nouveau modèle de société

Un an après sur la vague de dénonciation des violences faites aux femmes que constituaient les mouvements #Metoo et #balancetonporc, Bérénice Levet dénonce dans son nouveau livre le modèle de société prôné par les néo-féministes.

Contre-révolution

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Pourquoi le féminisme n’est aujourd’hui plus une question de femmes, mais celle de l’imposition d’un nouveau modèle de société

 Crédit BERTRAND LANGLOIS / AFP

Atlantico : Votre nouveau livre, "Libérons-nous du féminisme" (éditions de l'Observatoire) revient un an après sur la vague de dénonciation des violences faites aux femmes que constituaient les mouvements #Metoo et #balancetonporc, que vous décrivez comme "un grand moment d'intoxication des esprits". Vous accusez même cette mouvance d'avoir utilisé les violences faites aux femmes comme un alibi pour servir "un modèle de société". Quelle société prône ce féminisme que vous décriez ? 

Bérénice Levet : Permettez-moi d’abord de justifier cette conclusion sévère, « un grand moment d’intoxication des esprits » en effet… Deux hashtags, les réseaux sociaux s’enflamment et les médias décident de donner à cette campagne un retentissement inédit.

Une vision absolument cauchemardesque de la condition des femmes au XXIe siècle s’impose, et pas de n’importe quelle femme, des femmes occidentales. Harvey Weinstein nous est finalement présenté comme la vérité du mâle. Et l’esprit critique, l’esprit d’examen abdique devant l’émotion. Je reviendrai sur deux assertions dont on nous a tympanisé les oreilles. Chacun s’est félicité de ce qu’enfin le silence qui enveloppait les violences faites aux femmes était brisé, on nous a même parlé d’omerta. Or, voilà des années que ce thème occupe la une des médias, que régulièrement tombent des chiffres absolument affolants. Je rappellerai un fait des plus significatifs : en 2003 –il y a donc quinze ans -, Elisabeth Badinter publie Fausse Route impatientée, précisément, par ces campagnes orchestrées de manière sonore et sans riposte autour des thèmes du harcèlement sexuel, des agressions, des violences dont les femmes seraient massivement victimes. Mais ce n’est pas le seul élément qui prouve que cette question n’était frappée d’aucun interdit, je les détaille dans mon livre.

Se féliciter de « la libération de la parole », juger que c’était une excellente chose fit également parti des sermons obligés. L’occasion était belle cependant de s’interroger sur cet usage de la parole que la pratique des réseaux sociaux met plus que jamais à l’ordre du jour. Car la libération de la parole signifie d’abord, et les exemples ne manquaient pas, la libération d’une parole libérée de tout scrupule, livrant à la vindicte populaire des hommes publics privés des moyens de se défendre, bref, la libération des passions les moins glorieuses (règlement de compte qui trouvait enfin son heure, mise au piloris d’hommes publics privés des moyens de se défendre). Je n’ai guère entendu que la romancière et dramaturge Yasmina Reza oser briser ce concert d’unanimité: « je n’ai aucune intention de libérer ma parole ». Elle sait que la parole de vérité suppose un travail de mise en forme, exige du temps.

J’en viens à présent à la question que vous me posez concernant le modèle de société prôné par les féministes. Chacun invoque une société où, enfin, l’égalité régnerait entre les deux sexes mais cette notion d’égalité est une nébuleuse et surtout un puits sans fond. Quand l’égalité sera-t-elle atteinte ? Quand les hommes seront des femmes comme les autres, remplissant les mêmes tâches domestiques, s’asseyant comme leurs compagnes, les jambes sagement serrées ou repliées l’une sur l’autre – la lutte contre le « manspreading », (l’attitude proprement masculine qui consiste à s’asseoir les jambes largement écartées) est une des grandes occupations des féministes des pays occidentaux, cette attitude est punie d’une amende dans les transports en commun dans certains Etats américains, en Espagne et dans maints autres pays européens, la RATP n’a pas encore cédé aux pressions des associations soutenues par le maire de Paris, Anne Hidalgo -, quand ils urinerons en étant assis – la Suède est pionnière en ce domaine ?

Sous couvert d’égalité, ce qui est poursuivi est l’indifférenciation, l’interchangeabilité et donc la récusation de la polarité qui non seulement est une donnée anthropologique, liée à ce que le philosophe Merleau- Ponty appelle l’incarnation : nous naissons dans un corps et un corps sexué mais ces idéologies sont platoniciennes ou cartésiennes, si on peut leur faire cet honneur : les apparences sont nécessairement trompeuses. La polarité fait en outre la saveur, le sel des relations humaines.

On notera un paradoxe qui n’en est peut-être pas un : sont tenus pour coupables les hommes qui s’obstinent à voir une femme dans une femme et à ne pas y être indifférents et d’un autre côté, le néo-féministe, inspiré du modèle anglo-saxon et à la différence du féminisme universaliste à la Française, sont dans l’exaltation permanente de leur identité de femme. Ce qui est fautif au regard de l’histoire de l’humanité, c’est le masculin, la virilité, le salut serait dans la féminisation… Les hommes n’ont plus qu’un devoir, faire repentance d’être des hommes, battre leur coulpe.

Il n’est donc pas tout à fait illégitime de se demander si nos féministes n’aspirent pas à une société où les femmes seraient partout, auraient partout la préséance…les hommes sont ringardisés…Un parti qui nomme à la tête de l’Assemblée nationale un homme est accusé de pactiser avec le vieux monde – je ne verse pas de larmes sur Richard Ferrand, arroseur arrosé car il ne doit pas manquer dans les déclarations passées de cet ex-socialiste des propos allant dans ce sens !

Le monde rêvé par nos féministes est également un monde où tout est sous surveillance : le langage, l’ami des femmes se reconnaît à ce qu’il pratique l’inversion des préséances (les femmes et les hommes, toutes celles et tous ceux…) adoptent les règles de l’écriture inclusive. L’inquisition se fait culturelle : nos féministes visitent les musées avec leur petit livre rouge à la main et une seule question : quel traitement l’artiste a-t-il réservé à la femme ? Soit elles exigent des institutions muséales qu’elles décrochent les œuvres incriminées, soit elles réclament l’apposition d’un cartel prévenant le regard du spectateur. De plus en plus souvent, ce sont les responsables des institutions muséales eux-mêmes qui procèdent à ce travail d’épuration. Elles s’attaquent avec la même fièvre inquisitrice aux œuvres littéraires, musicales de notre patrimoine.

C’est enfin, sans être exhaustive, un monde où les hommes et les femmes se regarderaient en chiens de faïences les propos de Caroline de Haas sont particulièrement éloquents sur ce point : il s’’agit de briser la confiance entre les deux sexes, l’homme est ce qu’il est, un prédateur, un dominateur, un violeur… J’ai retrouvé une affiche datant de 1981 signée du Mouvement de libération des femmes et réalisée proclamant : « cet homme est un violeur. cet homme est un homme. » Contre l’art de la mixité des sexes, qui fait le génie de la France, les néo-féministes préconisent le séparatisme. Les Etats-Unis sont déjà familiers des espaces de travail réservés aux femmes, avec des bibliothèques comprenant exclusivement des livres écrits par des femmes, où ne sont invitées à prononcer des conférences que la gent féminine… Ces pratiques commencent de se répandre en France, on a appris très récemment la création d’une application proposant aux femmes de n’être véhiculées que par des femmes….Concessions qui font dans le sens des revendications des islamistes, soit dit en passant.

Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que ce n’est pas une concession que les femmes font aux hommes que de vivre, de travailler, de converser, de faire l’amour avec vous… les femmes françaises ne souhaitent pas vivre A entendre certains discours féministes, nous finirions par en douter.

Vous critiquez la constitution artificielle d'un "nous" féminin - de ce que certaines féministes nomment une "sororité". Est-ce à dire que le féminisme serait artificiel dès lors qu'il s'érigerait comme une problématique universelle ?

La sororité est un mythe, la solidarité ne procède pas de la commune appartenance à un sexe – la fraternité n’a pas d’ancrage dans l’identité sexuée, et c’est bien pourquoi elle n’exclut pas les femmes. Les femmes entre elles ? Croyez-vous que ce soit si édénique que nous le prétendent les féministes ? Interrogez les gardiennes de prison… La rivalité féminine est venimeuse.

C’est précisément en se voulant une grille de lecture universelle que le féminisme bascule dans l’idéologie, au sens qu’Hannah Arendt attache à ce terme, comme logique d’une Idée. Et cette Idée, à partir de laquelle le féminisme va dévider le fil de l’histoire des femmes depuis les origines et partout dans le monde, est celle de la domination masculine. Le réel doit y entrer de gré ou de force. C’est par là qu’il exerce sa séduction, le récit idéologique offre ceci de formidablement réconfortant pour l’esprit humain : il « permet de tout expliquer jusqu’au moindre événement », ainsi que l’écrivait Arendt. C’est bien pourquoi il me semble nécessaire de nous libérer du féminisme afin de retrouver les nuances, les singularités, bref le réel cruellement sacrifié par l’idéologie. Les relations entre les hommes et les femmes se dérobent à l’approche systématique et c’est bien pourquoi nos maîtres en la matière sont les romanciers, les poètes…

 
Commentaires

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  • Par A M A - 16/09/2018 - 12:45 - Signaler un abus Cette chérie, c'est

    Cette chérie, c'est maintenant qu'elle s'en aperçoit ! Le féminisme, maladie sexuellement transmissible répandue par les démocrates américains en vue d'émasculer l'Occident.

  • Par WhiteWalker - 17/09/2018 - 10:41 - Signaler un abus Le vrai féminisme, il en faudrait plus

    A l'heure où le voile est partout ; où un Comité dé Théodule de l'ONU fait la leçon à la France qu'il ne trouve pas assez complaisante ; à l'heure où l'excision n'a pas disparu de France ; à l'heure où il a fallu des mois pour que les viols de Cologne soient dénoncés ; à l'heure où certains cafés sont interdits aux femmes ... Et j'en passe. Ce n'est pas moins de féminisme qu'il nous faut. C'est plus.

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Bérénice Levet

Bérénice Levet est philosophe et essayiste. Auteur entre autres de La théorie du Genre ou le monde rêvé des anges (avec une préface de Michel Onfray), du Crépuscule des idoles progressistes et Libérons-nous du féminisme (éditions de l’Observatoire) qui vient de paraître.

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