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Pourquoi une Europe où aurait été réussie une intégration politique plus poussée pourrait bien ressembler à... l’Italie

La campagne italienne montre les mêmes divisions et enjeux que l'Europe : assiste-t-on à une italianisation de l'UE ? Ou l'inverse ?

Beau bordel

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Pourquoi une Europe où aurait été réussie une intégration politique plus poussée pourrait bien ressembler à... l’Italie

 Crédit Piero CRUCIATTI / AFP

Atlantico : En ce jour d'élections générales italiennes, marquées notamment par l'improbable retour de Silvio Berlusconi sur le devant de la scène politique, ne serait-il pas possible d'imaginer un futur européen ressemblant à la vie politique du pays ? En quoi l'analogie d'une Europe soumise à des élections transnationales pourrait-il être pertinent ? 

Edouard Husson : L’Union Européenne est le premier sujet de mécontentement des Italiens, juste devant la question de l’afflux des migrants. On pourrait dire aussi que l’Italie s’interroge très sérieusement sur deux des piliers de la construction européenne: l’euro et les accords de Schengen. C’est ce qui rend d’autant plus intéressant le résultat du vote à venir.  En gros les sondages prédisent qu’une coalition de quatre partis de droite, groupée autour de Silvio Berlusconi, pourrait emporter jusqu’à 38% des voix; que le parti le plus fort est le Mouvement Cinq Etoiles de Luigi di Maio qui pourrait obtenir 30%; et que l’ancien Premier Ministre Matteo Renzi, à la tête du Parti Démocrate, n’obtiendrait que 22%.

Chacune de ces tendances est intéressante en soi et amène à considérer l’Italie comme un laboratoire de la politique européenne. Prenons Matteo Renzi, l’un des modèles d’Emmanuel Macron. Il a eu jusqu’à 60% des votants pour lui; il n’est plus qu’à 22%.. La campagne électorale nous dit aussi que Renzi n’arrive pas à convaincre d’autres partis de la gauche modérée, comme les écologistes, de s’allier à lui. Avons-nous en l’occurrence une préfiguration de ce qui risque d’arriver à Macron dans les années qui viennent? Tournons-nous vers la droite: une coalition comprenant Forza Italia (Berlusconi), Noi con l’Italia (Raffaele Fitto), la Ligue du Nord (Matteo Salvini), Fratelli d’Italia (Giorgia Meloni), c’est un peu comme si Les Républicains modérés, ceux de Wauquiez, Debout la France, le Front National annonçaient qu’ils formeront une coalition de gouvernement. La droite italienne arrivera-t-elle à un commun dénominateur sur l’Europe? On a entendu des positions assez contradictoires. Dans le cas où cette coalition serait plus proche de 35 que de 40%, Berlusconi décidera-t-il que son parti doit quitter le bateau et proposer une alliance à Renzi, en constituant une sorte de Grande Coalition? La vie politique italienne et les institutions favorisent une certaine volatilité des forces et la combinaison des votes possibles permet d’imaginer des possibilités multiples que l’on retrouvera dans tel ou tel pays européen. 

La fracture italienne, entre le nord de la péninsule et le mezziogiorno, peut-elle s'appliquer à la géographie et à l'histoire récente européenne ? 

La crise de l’italie n’est pas d’abord politique. Elle est économique et sociale. Le pays est l’un des plus endettés au monde; le chômage est à 11% et en particulier, 20% de la jeunesse ne trouve pas d’emploi. Les partisans d’un ITALEXIT ce sont les jeunes générations - le contraire de la Grande-Bretagne! Le contraste entre le Nord industriel, qui réussit à entrer dans l’industrie 4.0 et le reste de l’Italie accentue la division historique du pays. Le seul élément d’espoir, c’est le renforcement du niveau éducatif dans les années 2000 (allongement de la durée de la scolarité, accès augmenté à l’enseignement supérieur) mais il faut aussitôt nuancer: beaucoup de jeunes Italiens bien formés essaient de trouver un emploi hors d’Italie. Nous avons là une conséquence directe de la monnaie unique: l’Italie avait besoin de flexibilité monétaire pour maintenir à la fois la performance industrielle du Nord et la capacité de redistribution ou de mise à niveau au Sud. Le Nord réussit à maintenir ses performances industrielles au sein de la zone euro mais la cohésion nationale a été progressivement abandonnée. Le Mezzogiorno n’est pas une réalité statique dans l’histoire: La différence économique entre Nord et Sud est modérée juste après l’unité (1861); elle s’accroît dans les vingt ans qui suivent, en particulier parce que les réserves monétaires abondantes du Sud sont drainées vers le Nord; elle diminue dans les années qui précèdent la Première Guerre mondiale; s’accroît à nouveau sous le fascisme puis régresse durant les Trente Glorieuses. Tout a dépendu, à chaque fois, de l’environnement économique dans lequel s’insérait l’Italie. L’entrée de l’Italie dans l’étalon-or assèche monétairement le sud; aujourd’hui, le Mezzogiorno n’est plus seul, c’est l’ensemble de l’Europe du Sud qui est asphyxié par la politique monétaire restrictive de la zone euro (le quantitative easing de Mario Draghi sert les banques et les Etats, non les citoyens). Les experts ont trouvé très comique de désigner Portugal, Italie, Grèce et Espagne de l’acronyme PIGS (S pour Spain). C’est un mépris qui va bien plus loin encore que la condescendance du Nord pour le Sud moins éduqué et plus religieux au lendemain de l’unité italienne. 

 
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Edouard Husson

Edouard Husson est historien. Ancien vice-chancelier des universités de Paris, ancien directeur général d'Escp Europe, il a fait ses études à l'Ecole normale supérieure et à Paris Sorbonne, dont il est docteur en Histoire. Edouard Husson a été chercheur à l'Institut für Zeitgeschichte de Munich (1999-2001) et chercheur invité au Center For Advanced Holocaust Studies de Washington (en 2005 et 2006). Il a également été fait docteur honoris causa de l'Académie de Philosophie du Brésil (Rio de Janeiro) pour l'ensemble de ses travaux sur l'histoire de la Shoah.

Il est aussi vice-président de l'université Paris Sciences et Lettres (www.univ-psl.fr)

 

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