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Pourquoi l’Etat islamique est toujours bien vivant en Syrie

De nouvelles attaques et un attentat dans le sud de la Syrie ont été revendiqués par l'Etat Islamique, qui se targue aussi d'être l'auteur de la fusillade à Toronto cette semaine. La fin de Daech a été annoncée à de nombreuses reprises par le passé : où en est aujourd'hui l'organisation terroriste ?

Théâtre des opérations

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Pourquoi l’Etat islamique est toujours bien vivant en Syrie

 Crédit AHMAD AL-RUBAYE / AFP

Atlantico : Un attentat suicide et des assauts de villages dans le sud de la Syrie ont été revendiqués par l'Etat Islamique, qui se targue aussi d'être l'auteur de la fusillade qui a fait deux morts à Toronto cette semaine. On a de nombreuses fois entendu annoncée la fin de Daech : où en est aujourd'hui l'organisation terroriste ? 

Alain Rodier : En effet, fin juillet, Daech a lancé des opérations meurtrières dans le Sud-ouest de la Syrie où il tient encore une portion de terrain adossée au plateau de Golan à son ouest et à la Jordanie à son sud. Plusieurs cibles distinctes ont été visées dans des villages de la région de Zaizoun puis à Soueïda au nord-est de Deraa. Dans plusieurs communiqués, Daech a déclaré s’être attaqué aux « forces croisées russes […] apostats de l’armée Nusayri (forces légalistes syriennes)». En réalité, ces différentes opérations offensives auraient causé la mort de plusieurs centaines de personnes pour moitié civiles.
Des dizaines d’assaillants ont été neutralisés et trois ont été faits prisonniers. Ils ont été lynchés dans la foulée finissant pendus à un portique métallique.
 
Il faut inscrite ces combats menés par Daech comme une contre-offensive destinée à desserrer l’étau qui pèse sur la portion de territoire citée plus avant. En effet, après d’âpres négociations ayant eu lieu entre la Russie, les USA, Israël et la Jordanie, les forces syriennes ont lancé le 19 juin 2018 une offensive destinée à chasser les rebelles de la région de Deraa et de Quneitra.
 
Auparavant, Damas avait accepté de retirer les milices chiites étrangères (dont le Hezbollah libanais) de la zone pour les remplacer par l’armée régulière. Le but était de ne pas chagriner Israël... Les USA ont déclaré pour leur part qu’ils ne soutenaient plus les insurgés présents sur zone. La Jordanie a fermé sa frontière sauf pour les blessés et les malades. Enfin, la Russie a levé le statut de zone de "déconfliction" qui couvrait la région depuis 2017 et a appuyé l’offensive syrienne à compter du 24 juin. Les rebelles n’ont eu plus que deux choix : accepter les conditions gouvernementales ou mourir. Évalués à 30 000, ces rebelles se répartissaient entre plusieurs coalitions dont le Hayat Tahrir al-Cham, le Jaych al-Islam, le Jabhat Tahrir Souriya, le Alwiya Furquan, etc. Les activistes qui ont refusé de passer du côté gouvernemental ont été acheminés vers la province d’Idlib avec leurs familles. Toutefois certains ont préféré rejoindre le réduit tenu par Daech. A la fin juillet, des casques blancs et leurs familles de la région de Quneitra ont de leur côté été exfiltrés à la demande des États-Unis, du Canada et de l’Allemagne par Israël vers la Jordanie.
 
Damas contrôle aujourd'hui plus de la moitié de la province de Deraa ayant en particulier repris le poste frontière de Nasib avec la Jordanie rouvrant de ce fait l’axe stratégique Damas-Amman. La région de Quneitra est, elle, tombée presque entièrement. C’est d’ailleurs au cours de ces opération qu’un avion Su-22 syrien a pénétré par erreur à deux kilomètre à l’intérieur du Golan et a été abattu par la défense sol-air de Tsahal. Il est vrai que l'armée syrienne très active à proximité des lignes israéliennes du Golan commet des erreurs, des tirs d'artillerie passant la frontière de temps à autre. Ils entraînent systématiquement une réponse musclée de Tsahal. Mais l'Etat hébreu prend bien garde à ne pas toucher un appareil russe (l'aviation russe est très présente en appui de ses alliés syriens).
 
Donc, depuis Deraa à l’est et Quneitra au nord, les forces syriennes ont commencé à faire pression sur le dernier bastion de Daech. Bien évidemment, ce mouvement a appliqué l’adage comme quoi la meilleure défense est l’attaque ce qui explique ses contre-offensives. Il en a profité pour rebaptiser le groupe Jaych Khalid bin-Walid qui s’y trouvait en "wilayat (province) Hawran".
 
Plus globalement, le commandement de Daech semble avoir été profondément remanié. À son apogée, le "proto-Etat Islamique" comportait une dizaine de provinces en Syrie et neuf en Irak auxquelles il fallait ajouter la "wilayat al-Furat" qui couvrait la région frontalière entre Deir ez-Zor (Syrie) et la province d'Al-Anbar en Irak (le front syro-irakien était unique pour Daech qui ne reconnaît pas les frontières - ni les États -). Un communiqué récent ne parle plus que de deux "wilayat", l’une couvrant le Levant (Syrie-Liban) et l’autre l’Irak.
 
Dans ce dernier pays, Daech mène une campagne de coups de poing et d’enlèvements à partir de bases arrières installées dans les provinces de Kirkuk, Diyala et Salahuddin (surnommé le "triangle de la mort"), particulièrement dans les montagnes d’Hamrin. L’autoroute reliant Bagdad à Kirkuk est devenu  particulièrement dangereux car, suivant une tactique connue depuis des années, des terroristes déguisés en policiers ou militaires montent des barrages où ils enlèvent des voyageurs (que l’on retrouve généralement assassinés). Cette recrudescence des violences a provoqué la colère des populations et obligé le premier ministre Haider al-Abadi à reprendre les exécutions (il y en avait eu 117 en 2017). Les autorités irakiennes estiment les effectifs résiduels de Daech à 1 500, chiffre certainement considérablement sous-évalué.
 
Le 22 juillet, Faisal Hussain a tiré dans la foule à Toronto faisant deux morts et treize blessés. Cette action terroriste a été officiellement revendiquée par Daech. Toutefois, cela ne veut pas dire qu’il y a réellement "cause à effet". A savoir que ce Canadien d’origine pakistanaise de 29 ans (tué lors de l’action) était suivi depuis des années pour des désordres psychologiques importants. Aucun indice (par exemple une allégeance préenregistrée ou manuscrite) n’a été retrouvé à ce jour. Dans le passé, si Daech ne mentait pas dans ses revendications, cela fait plus d’un an qu’il fait feu de tout bois de manière à continuer à "exister" dans l'esprit du public.
 
 
 
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Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Il est l’auteur, en 2017 de Grand angle sur l'espionnage russe chez Uppr et de Proche-Orient : coup de projecteur pour comprendre chez Balland, en 2015, de Grand angle sur les mafias et de Grand angle sur le terrorisme aux éditions Uppr ; en 2013 du livre Le crime organisé du Canada à la Terre de feuen 2012 de l'ouvrage Les triades, la menace occultée (éditions du Rocher); en 2007 de Iran : la prochaine guerre ?; et en 2006 de Al-Qaida. Les connexions mondiales du terrorisme (éditions Ellipse). Il a également participé à la rédaction de nombreux ouvrages collectifs dont le dernier, La face cachée des révolutions arabesest paru chez Ellipses en 2012. Il collabore depuis plus de dix ans à la revue RAIDS. 

 

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