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Pourquoi nous continuons d’envoyer des mails, alors que nous savons que cela est mauvais pour nous

Tous les jours en envoie des dizaines d'email, une pratique plus que banal. Et pourtant, si ce n'est l'email, lui-même, l'usage que l'on en fait nous serait néfaste.

Email evil

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Pourquoi nous continuons d’envoyer des mails, alors que nous savons que cela est mauvais pour nous

Pendant à peu près 15 ans, je me suis rendu dans des entreprises et je demandais aux gens “qu’est-ce qui vous rend heureux dans votre travail”, ou “qu’est ce qui fait que, à la fin de la journée, vous rentrez chez vous en pensant que vous avez passé une bonne journée”. Et je recevais des réponses comme “J’ai fait tout ce que j’avais à faire”, ou “je travaille sur un projet qui me passionne”, ou “mon patron m’a mis une tape sur l’épaule”.

Qu’est-ce qui vous rend heureux dans votre travail ?

 

Une fois, dans une grande entreprise d’énergie, un homme d’une cinquantaine d’années m’a répondu “j’ai une agrafeuse sur mon bureau, et tout le monde sait qu’elle est toujours là, et quand quelqu’un a besoin d’une agrafeuse, il vient me voir”. On peut imaginer ce que cet homme pensait de sa valeur dans l’entreprise. C’est dans le même ordre d’idée qu’il faut entendre une autre réponse, celle-ci très courante, et qui était “lorsque je n’ai plus d’email non lus dans ma boite aux lettres”. J’imaginais la fiche de poste de ces gens, avec une ligne dans le genre “votre valeur dans l’entreprise vient du fait que vous répondez toujours à toutes les questions qu’on vous pose”.

En creusant un peu, j’ai réalisé que l’une des sources de mal-être les plus importantes dans ces entreprises du tertiaire venait des pratiques de l’email.

L’histoire de l’email est une histoire assez classique de l’homme et de la technique : une technique libératrice devient avilissante, mais elle est si profondément engrammée dans la culture qu’on ne parvient pas à ne pas l’y voir. Quand je demandais dans les entreprises ce qui leur procurait du mal-être, la question de l’email arrivait à peu près en 4e position. Mais elle était exprimée avec une sorte de résignation. Un monde sans email n’existe pas, on n’arriverait pas à s’en défaire (comme d’ailleurs les 3 premières raisons, dont “je ne sais pas à quoi je sers dans l’entreprise”, qu’était exactement à cette époque en train d’analyser David Graeber). Donc : la technologie est là, elle grève, elle pèse, mais on ne parvient pas à imaginer qu’elle soit remplaçable, temporaire, contingente à une culture ou une époque. Les technologies et les machines venant avec leurs logiques, toutes ces grandes entreprises fascinées par l’innovation reposent sans le savoir sur une technologie et les logiques de pensée du XXe siècle (l’email a été inventé en 1971).

C’est la manière dont nous utilisons l’email qui est mauvaise

 

Pourtant l’usage de l’email est généralement mauvais pour la productivité et le bien être. Travailler une heure sans distraction, c’est comme travailler deux heures avec l’email (“A Pace Not Dictated by Electrons”: An Empirical Study of Work Without Email). Mais on continue d’envoyer 235 milliards d’emails chaque jour, de passer 11h par semaine (28% du temps de travail) à gérer 140 emails par jour (90 reçus, dont 20 de spam et 30 envoyés grosso modo), en ouvrant 36 fois la boite aux lettres en moyenne, juste pour voir, parfois, si rien de nouveau n’est arrivé.

 
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Michaël Dandrieux

Michaël V. Dandrieux, Ph.D, est sociologue. Il appartient à la tradition de la sociologie de l’imaginaire. Il est le co-fondateur de la société d'études Eranos où il a en charge le développement des activités d'études des mutations sociétales. Il est directeur du Lab de l'agence digitale Hands et directeur éditorial des Cahiers européens de l'imaginaire. En 2016, il a publié Le rêve et la métaphore (CNRS éditions). 

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