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Pourquoi les asiatiques sont-ils beaucoup moins égocentriques ? Réponse : le riz

C'est bien connu, dans la société chinoise le collectif prend le pas sur l'individuel. Les raisons à cet état d'esprit sont nombreuses, et il en est une peu connue : la culture du riz. En effet, celle-ci implique que la gestion de l'eau soit envisagée au niveau de la communauté, ce qui en Occident n'a que très rarement été le cas.

Plus on est de fous, moins y a de riz !

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Pourquoi les asiatiques sont-ils beaucoup moins égocentriques ? Réponse : le riz

La culture du riz implique que la gestion de l'eau soit envisagée au niveau de la communauté. Crédit Reuters

Atlantico : D'après une étude publiée par Science magazine (voir ici), la culture du riz dans les régions asiatiques serait une des explications potentielles au fondement de la communauté, et à la moindre part d'individualisme dans ces sociétés. En raison de la façon dont le riz est cultivé, cela impliquerait des notions de collectivité et de collaboration. Concrètement, comment la culture du riz peut-elle cimenter une communauté ?

Cyrille Javary : La culture est très spécifique. Chez nous, avec un climat aussi tempéré que celui que connait l'Europe, un paysan est à même de cultiver pratiquement tout ce qu'il souhaite, du maïs au blé, en passant par exemple par l'avoine.

En Chine, et plus globalement dans l'ensemble de la région asiatique, ce n'est pas le cas : pour pouvoir cultiver le riz, il faut être à même de pouvoir inonder, à un moment où à un autre, la rizière. Et cela, c'est quelque chose que le paysan ne peut pas faire quand il le veut, ni comme il le veut puisqu'il faut d'abord inonder la rizière du dessus, puis la sienne, et enfin celle du dessous, qui appartient – comme celle d'au dessus – à d'autres paysans. Dès lors, la culture du riz se fait fondamentalement de façon collective. D'autant plus que l'irrigation ne se fait pas par la pluie, comme c'est le cas chez nous, et qu'elle nécessite une organisation particulière qui vient coiffer les différentes organisations villageoises.

Autrefois, l'irrigation était un privilège impérial en Chine. On connait même un proverbe qui prétend que quiconque gouverne l'eau gouverne la Chine. Ce qui rejoint le fait que l'idéogramme "gouverner" est basé sur le signe assigné à l'eau, auquel sont rajoutés plusieurs signes qui signifient "rassemblement de possibilités". L'eau et l'irrigation sont fondamentales pour la Chine, et c'est la raison pour laquelle quand Mao Zedong a traversé le Yangtsé à la nage, en juillet 1966, il ne faisait pas une démonstration de santé mais bien de force. Le message derrière cette prouesse était le suivant : "je contrôle les flux aquatiques, donc je contrôle la Chine".

L'une des raisons qui pousse Français et Chinois à bien s'entendre à ce point, cependant, est que les deux peuples sont aussi individualistes l'un que l'autre. A ceci près que les Chinois ont appris à jouer collectif, du fait de cette culture politique de la rizière. Ils savent que l'intérêt général doit toujours primer sur l'intérêt individuel, et c'est quelque chose que nous autres Gaulois avons du mal à accepter. Dans les cultures asiatiques, on a cette sensation d'appartenance communautaire qui prime et pousse les individualistes à accepter ce qui va parfois à l'encontre de leur désir personnel. Cela a été un terreau merveilleux pour le communisme, et c'est quelque chose qui s'exprime encore dans le fait que les Chinois n'ont pas de prénom. En vérité, ils fonctionnent davantage avec un système de postnom. En Europe, pour décliner une identité, on commence par le prénom qui prévaut sur le nom. En Chine et dans la sphère culturelle chinoise, on commence par le nom de clan, puis on poursuit sur un caractère distinctif vis-à-vis des autres membres du clan. Et ces noms de clans sont portés par la majorité. Il n'est pas rare de rencontrer des villages monopatronymiques : tout le monde a le même nom. C'est ainsi qu'à Shaoshan, ville natale du président Mao, on trouve encore 75 % des 500 000 habitants qui portent Mao comme patronyme. Et ces noms de clans étant très réduits – environ 400 différents pour 1 milliard 400 millions de Chinois, dont 20% recouvrent 80% de la population – on se retrouve avec 100 millions de Chinois qui s'appellent Lin, c'est-à-dire "forêt", parce que leur ancêtre habitait à l'orée de celle-ci.

 
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Cyrille Javary

Cyrille J-D Javary est sinologue, écrivain, conférencier et consultant en culture chinoise ancienne et moderne. Il est né en 1947 et s’est rendu 66 fois en Chine (premier voyage en 1984) après un séjour de deux ans à Taiwan (1980-1982).

Il a publié une quinzaine d’ouvrages sur différents aspects de la culture chinoise, notamment une traduction du livre fondateur du mode de penser chinois Yi Jing, le Livre des Changements (Albin Michel 2002) qui a considérablement renouvelé le regard sur cet ancien Classique.

Son dernier ouvrage s'intitule La souplesse du dragon. Fondamentaux de la culture chinoise (Albin Michel, janvier 2014).

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