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De plus en plus de candidats, de moins en moins d'électeurs : le paradoxe de l’Europe

193 listes ont été déposées pour l’élection des représentants au Parlement européen : 20 % d’augmentation par rapport aux deux derniers scrutins. Et l’abstention, elle, continue aussi à grimper.

Du tous pourris au tous nuls

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De plus en plus de candidats, de moins en moins d'électeurs : le paradoxe de l’Europe

Le nombre de candidats au Parlement européen ne cesse de croître. L'abstention aussi. Crédit Reuters

En 1963, John-Fitzgerald Kennedy lançait à Berlin "Ich bin ein Berliner". Une phrase-slogan pour s’identifier au peuple de Berlin, pour un Président des Etats-Unis qui faisait sien le destin de chaque habitant de Berlin. Un destin commun, lié à l’évolution des relations entre l’Est et l’Ouest et à la liberté des hommes. En 1963, le Politique se revendiquait citoyen. En 2014, le citoyen se revendique politique : "ich bin ein Politique".

26 ans plus tard, le 9 novembre 1989, la chute du Mur de Berlin laisse apparaitre la force de ce message. Si le politique au sens large du terme, par sa capacité à faire entrer un évènement dans l’histoire, à en être l’ouvrier, donne une dimension à son intervention, que pouvons-nous penser du retournement de tendance actuel ? Celui de la reprise en main de notre destin politique par des communautés, des initiatives dites « citoyennes », des ONG, des mouvements d’entrepreneurs, etc. Des initiatives favorisées par l’émergence des réseaux sociaux où chacun devient média (ou rêve de l’être).

Les politiques n’ont plus le monopole des médias, donc de la parole publique, et sont de plus en plus confrontés à leur incapacité chronique à faire bouger les lignes. Alors, si le politique est remis en cause, la politique demeure : chacun s’en saisit, persuadé de pouvoir faire mieux que les autres. Le développement par les médias communautaires de la parole  « publique » permet au citoyen de se mettre à la place du politique.

Il en résulte une multiplication des listes aux élections européennes de dimanche prochain: 193 listes ont été déposées pour l’élection des représentants au Parlement européen, c’est 20 % d’augmentation par rapport aux deux derniers scrutins (169 listes avaient été présentées en 2004 et 160 listes en 2009).  Le nombre de candidats connait également une augmentation très significative (3 753 candidats contre 3 089 en 2009, + 21,5 %). Les dernières élections municipales s’inscrivaient également dans cette tendance haussière avec 926 068 candidatures enregistrées : un électeur sur 49 était lui-même candidat !

Malgré cette offre politique élargie, qui devrait permettre à chacun de trouver son candidat idéal, le niveau de l’abstention ne cesse d’augmenter. Il avait déjà atteint un niveau record lors des municipales du début de l’année, avec le plus faible taux de participation au premier tour depuis 1959 ! (36% d’abstention en 2014, 34% en 2008, 32% en 2001, etc.). Pour les européennes de dimanche, certains sondages tablent sur près de 60% d’abstention. Même si ce scrutin n’a jamais rassemblé les foules (59,4% d’abstention en 2009, 57,4% en 2004), nous nous orientons là aussi peut-être vers un nouveau record.

Ce paradoxe démocratique (de plus en plus de candidats – de moins en moins d’électeurs) est le signe d’un hyper-choix politique peut-être un peu déstabilisant, c’est surtout la démonstration supplémentaire de la défiance généralisée envers une classe politique improductive à laquelle chacun propose de se substituer, selon le vieil adage qui consiste à penser que l’on est jamais aussi bien servi que par soi-même. Une tendance entretenue par l’air du temps où chacun est convaincu (voire incité) qu’il est acteur, influenceur, décideur, etc. Il en résulte une offre politique parfois surprenante et exotique qui contribue à démystifier et à désacraliser l’acteur politique, et donc à encourager encore davantage les vocations. Face au déficit de l’Etat-providence, nous sommes passés à l’ère du moi-providence, qui s’incarne, après un moi-Président par un « moi-politique ».

Aujourd’hui ces initiatives prennent comme postulat la faillite à gouverner de la classe politique, son inadéquation à la réalité du pays, son manque de représentativité et de pragmatisme. Le nouveau mouvement « Nous Citoyens » est particulièrement révélateur de ce phénomène et met en avant ces arguments pour justifier son existence et son offre.

Soucieux de trouver une nouvelle crédibilité et de sortir de leur verticalité (voire consanguinité), les partis politiques renforcent eux-mêmes cette tendance par le process marketing bien connu de recrutement des « alliés », de recherche des prescripteurs, de développement de porte-paroles externes censés crédibiliser un message en fait préconçu et maitrisé.

Cette ère du « moi-politique » résulte du traumatisme de la mutation du Monde (avec la perte d’influence de la France), d’une constance de l’échec malgré les alternances politiques, et de la perception d’une inaction ou disons de mauvais choix stratégiques depuis le début des années 80. Loin d’être simplement un réflexe anti « monde de la finance », cette nouvelle implication de la société civile dans les affaires publiques suit la courbe de l’accessibilité de l’information disponible, de la capacité à la vérifier et à la contredire (fastchecking). Cette information non traitée, peu aboutie mais à spectacle, permet à chacun de prendre la parole à travers les réseaux sociaux : chacun a un avis sur tout (et « surtout un avis » comme disait Coluche). Après le mariage pour tous, la manif pour tous, voici donc la solution par tous. Malheureusement, si nous pourrions nous réjouir de cette appropriation du débat public, de cette effervescence d’idées et d’initiatives, c’est pour l’instant un phénomène qui fragilise la parole et l’action politiques. Les candidats inexpérimentés se multiplient, les combats corporatistes et les propos démagogiques également. Les campagnes électorales sont devenues des auberges espagnoles.

Cette illusion de l’action, n'est-ce pas aussi nous affaiblir ? Ce « moi-politique » n’est peut-être qu'un moi de comptoir, spectateur et commentateur, davantage qu'un moi de mandat et de mission. En France (et soyons honnêtes partout ailleurs), il y avait déjà 65 millions de sélectionneurs de l’Equipe de France de football, et il est de coutume de dire qu’il y a plus d’écrivains que de lecteurs. Il va falloir s’habituer à ce qu’il y ait non seulement plus de politiques que d’élus, mais que la volonté du peuple ne s’exprime plus uniquement dans les urnes mais via l’ensemble des moyens d’influence, en permanence et non plus uniquement lors des grands rendez-vous électoraux.

Aux élections européennes l’offre « politique » de ces initiatives citoyennes est aussi saisissante que leur dénomination est un aveu de la rupture du sens de « bien commun » qui doit être la base de tout engagement en politique : Alliance écologiste indépendante, La Bretagne pour une Europe sociale, Citoyens du vote blanc, Debout la République, Démocratie Réelle, Europe Citoyenne, Europe Démocratie Esperanto, Fédération Régions et Peuples solidaires, Féministes pour une Europe solidaire, Force Vie, le Mouvement socialiste alternatif, Nous Citoyens, le Nouveau parti anticapitaliste, Nouvelle Donne, le Parti Fédéraliste européen, le Parti européen, le Parti pirate, l'Union démocratique bretonne Populaire Républicaine…C’est un bouleversement évident de la structure même de la démocratie. Et cette rupture intervient alors que le centre du pouvoir n’apparait pas comme capable d’autorité exécutive, son rôle premier. Sur fond de sondage aux niveaux abyssaux, les « mots » les plus durs et les plus inquiétants sont lâchés. Christine Clerc le 5 mai 2014 dans son édito in Le Télégramme écrit en parlant du Président de la République « mais qu’il se taise donc » !

 
Commentaires

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  • Par vangog - 25/05/2014 - 01:40 - Signaler un abus Pour élir des glandeurs proffessionnels, comme Kohn-Bendit

    ou le peu désiré Désir...il est logique que les votants se soient découragés! Et puis, la naïve propagande médiatique à base de documentaires et films de guerre, deux mois avant les élections, ce n'est pas fait pour les encourager à aller voter... Depuis que les gauchistes savent que le parti de Marine Le Pen est en tête, parmi les votants comme parmi les abstentionnistes, ils broient du noir et leur déprime est palpable... ça aussi, cela n'encourage pas à aller voter! Malgré la déprime ambiante, moi, dans quelques heures, je vais voter, car mon parti est le seul qui peut réformer l'europe, avec le concours des autres partis patriotiques. Si les patriotes arrivent en tête, contre les déclinistes des partis archaïques, peut-être n'aurons-nous même pas à déconstruire l'UE! De la bonne volonté et de l'intelligence devraient suffire à réformer ce monstre!

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Alain Renaudin

Alain Renaudin dirige le cabinet "NewCorp Conseil" qu'il a créé, sur la base d'une double expérience en tant que dirigeant d’institut de sondage, l’Ifop, et d’agence de communication au sein de DDB Groupe.

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Vincent de Mauny

Vincent de Mauny est associé du cabinet "NewCorp Conseil". Spécaliste de la communication corporate et sensible, il a forgé son expérience chez Serenus Conseil France, auprès de Pierre Lellouche avant d’intégrer TBWA / Corporate puis BKC comme directeur général.

Ce parcours lui a permis de d’apprécier le travail du traitement de l’information et des métiers de la communication en situation de crise économique qui demandent une réactivité très forte. Les stratégies de communications des entreprises et des institutions publiques sont devenues dépendantes de l’analyse des communautés qui mettent à l’épreuve l’élaboration du message et sa pérennité.

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