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Les pays du Golfe en pleine révolution diplomatique : ce que ça pourrait changer

L'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et Bahreïn ont récemment rappelé leurs ambassadeurs en poste au Qatar. En cause : le soutien actif de Doha aux Frères Musulmans, réprouvé par les autres pays du Golfe...

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Publié le - Mis à jour le 10 Mars 2014
Les pays du Golfe en pleine révolution diplomatique : ce que ça pourrait changer

On observe une évolution dans la diplomatie de l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et Bahreïn. Crédit Reuters

Atlantico : L'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et Bahreïn ont récemment rappelé leurs ambassadeurs en poste au Qatar. Quel a été l'élément déclencheur de cette décision sans précédent ?

David Rigoulet-Roze : L'élément déclencheur du rappel des ambassadeurs de ces pétro-monarchies effectué le 5 mars 2014 est intervenu la veille à l'occasion d'une réunion du CCEAG (Conseil de Coopération des Etats du Golfe) ou plus simplement CCG (Conseil de Coopération du Golfe)[1]. Une réunion tenue à Riyad, en Arabie saoudite, poids lourd du CCG.

Par-delà les apparences diplomatiques d'usage, l'objectif de ladite réunion, qualifiée par certains participants de particulièrement « houleuse », était en réalité de rappeler à l'ordre le « petit » Qatar.

Celui-ci était accusé de ne pas avoir respecté les engagements qu'il était censé avoir pris lors d'un mini-sommet organisé le 23 novembre 2013 à l'initiative de l'émir du Koweït, cheikh Sabah al-Ahmad Al-Sabah.

Lors de ce mini-sommet, une mise en demeure avait alors été formulée par le roi Abdallah d'Arabie saoudite à l'endroit du nouvel émir Cheikh Tamim bin Hamid bin Khalifa al-Thani, lequel avait succédé à son père le 25 juin 2013, de ne pas - ou plus - « soutenir des individus ou des groupes menaçant la sécurité et la stabilité [et] des médias hostiles ». Une allusion directe à la chaîne de télévision par satellite al-Jazeera (l'« Ile » en arabe, une terminologie qualifiant la péninsule Arabique).

Cette chaîne, diffusant depuis le 1er novembre 1996, fut parfois qualifiée de « CNN arabe » en Occident dans la mesure où elle demeura longtemps le seul média panarabe à inviter des opposants aux régimes autoritaires de la région. Elle est de fait devenue l'outil privilégié de la « diplomatie médiatique » du Qatar. On peut rappeler qu'en matière de rappel d'ambassadeur, il y avait d'ailleurs eu un précédent : déjà, le 29 septembre 2002, l’Arabie avait retiré son ambassadeur à Doha, Hamad al Tuaymi, pour protester contre la politique singulière de Doha par rapport aux autres membres du CCG. Un ambassadeur saoudien n’avait repris son poste qu’en mars 2008, à la suite d’une promesse de Doha d’atténuer le ton jugé par trop « licencieux » de cette chaîne.

Pour ce qui est de l'actuel rappel des ambassadeurs, la crise couvait depuis plusieurs mois : en février 2014, il y avait eu le rappel par les Emirats de leur ambassadeur à Doha, pour protester contre des propos de l'influent « télé-coraniste » d'origine égyptienne, Youssef al-Qaradawi, stigmatisant à longueur d'antenne, notamment dans son émission phare « La Charia et la vie », la famille régnante aux Emirats arabes unis pour leur hostilité envers les « Frères musulmans ». Al Jazeera indispose d'autant plus les régimes ultra-conservateurs de la péninsule Arabique, qu'elle est désormais perçue comme le « porte-voix » de la Jamiat al-Ikhwan al-muslimin - stricto sensu l'Association des « Frères musulmans », plus connue comme la Confrérie des «  Frères musulmans » fondée par Hassan al-Bana en Egypte en 1928 - dont elle a soutenu l'agenda politique d'accession au pouvoir dans le prolongement de la dynamique des « printemps arabes ».

Il est de notoriété publique que le Qatar est devenu le sponsor des Ikhwans al muslimin. Doha a en effet très tôt considéré que les attendus politiques de ces « printemps arabes » allaient de son point de vue immanquablement s’exprimer politiquement dans une forme d’islamisme électoral. Lequel constitue un repoussoir pour les pétro-monarchies qui ont immédiatement perçu le potentiel déstabilisateur, sinon révolutionnaire, de l' « islamo-frérisme » pour la pérennité des régimes ultra-conservateurs qu'elles représentent.

La suite des événements a d'ailleurs donné partiellement raison au Qatar. Ce fut d'abord la victoire du parti Ennahda (« Renaissance ») dirigé par Rached Gannouchi lors de l'élection de la Constituante du 23 octobre 2011 dans la Tunisie post-« révolution (thawra) de Jasmin » ; puis celle du Ḥizb al-ḥurriya wa al-’adala (« Parti justice et liberté ») - simple émanation du mouvement des « Frères musulmans », historiquement d'origine égyptienne - aux législatives de fin 2011 dans l’Egypte post-« révolution du Nil », une victoire parachevée par l'élection à la présidentielle de son candidat Mohamed Morsi le 24 juin 2012.

Or, il se trouve que le mini-sommet du CCG de novembre 2013 avait précisément été organisé pour tenter de surmonter le profond désaccord entre Qatar d'une part, Arabie saoudite, Emirats arabes unis et Bahreïn de l'autre, quant à la conduite à adopter face au nouveau pouvoir installé par le général Sissi après le renversement le 3 juillet 2013 du président Morsi par l'armée égyptienne, avec un soutien financier ostensible de l'Arabie saoudite et des Emirats arabes unis de l'ordre d'une dizaine de milliards de dollars. Dans un communiqué commun à l'issue de la tumultueuse réunion de Riyad du 4 mars 2014, il est dit que « les pays du Conseil de coopération du Golfe ont tout fait auprès du Qatar pour s'entendre sur une politique unifiée (...) garantissant la non ingérence de façon directe ou indirecte dans les affaires internes de chacun des pays membres ». Et d'ajouter qu'il « a été demandé au Qatar de ne soutenir aucune action de nature à menacer la sécurité et la stabilité des Etats membres ».

Doha a immédiatement regretté la décision de ses voisins du CCG, affirmant ne pas avoir l'intention, pour sa part, de prendre une mesure réciproque. « Le Qatar regrette et s'étonne » de la décision de l'Arabie saoudite, des Emirats arabes unis et de Bahreïn mais « ne va pas retirer ses ambassadeurs dans ces pays », a ainsi indiqué le Conseil des ministres du Qatar dans un communiqué. Et d'ajouter : « La décision des frères en Arabie, aux Emirats et à Bahreïn, n'a aucun lien avec les intérêts des peuples du Golfe, leur sécurité et leur stabilité ». « Elle concerne des divergences sur des questions hors des pays du Conseil de coopération du Golfe », a enfin indiqué ce même Conseil des ministres dans une référence implicite à l'Egypte dont l’ambassadeur à Doha a quitté son poste en février 2014, et qui reproche ouvertement à l’émirat de s’ingérer dans ses « affaires intérieures ».

Le signe le plus perceptible de ces tensions entre le nouveau régime au Caire et Doha s'était manifesté, le 9 juillet 2013, lorsque les correspondants de la chaîne Al Jazeera en Egypte avaient été contraints de quitter sous les huées de leurs confrères la salle où se déroulait une conférence de presse de l'armée égyptienne au lendemain d'affrontements meurtriers entre les forces de l'ordre et des manifestants favorables à Mohamed Morsi. A l'origine de ce mouvement de colère la couverture des événements par la chaîne qatarie, jugée systématiquement favorable aux « Frères musulmans ».

Les monarchies du Golfe sont-elles en train d'effectuer un revirement sur le plan diplomatique, ou la logique reste-t-elle la même ? Les pays du Golfe en question étant tous des monarchies, leur diplomatie ne devrait-elle pas répondre aux mêmes logiques et aller dans le même sens ? Pourquoi le Qatar choisit-il de jouer le trouble-fête en soutenant les Frères musulmans ?

Il ne s'agit pas spécialement d'un revirement de la part des pétro-monarchies en général, et de l'Arabie saoudite en particulier, quant à la question de l'islamisme politique. En réalité, il y a une constante dans la politique de ces régimes ultra-conservateurs, par ailleurs promoteurs d'un type d'« islamo-salafisme » stricto sensu « rétrograde » et parfois virulent lorsque les circonstances historico-politiques l'amènent à se projeter à l'extérieur du Dar al islam (« Monde de l'islam ») dans le Dar al Harb (« Monde de la guerre ») dans une logique djihadiste. Le « salafisme », idéologiquement parlant, est à la base une mouvance particulière de l'islamisme prônant un retour au Temps de l'islam des origines, non corrompu par la bida (innovation dans le culte, substrat virtuel d'une modernité conspuée).

C'est l'islam des salafs (« prédécesseurs » ou « ancêtres » en arabe), une terminologie désignant les « compagnons » du Prophète ainsi que les deux générations qui leur succédèrent. Or, les salafistes qui sont par principe « légitimistes » sur le plan politique, ont toujours manifesté la plus grande réticence à développer un « parler politique », quand ils ne sont pas résolument opposés à s'inscrire dans une logique « électorale » en ce qu'elle est susceptible de favoriser la fitna (« division », « conflit », « sédition »).

Ce qui ne peut que convenir à des régimes ultra-conservateurs comme les pétro-monarchies du CCG. Par conséquent, s'il y a une constante dans la politique de ces pétro-monarchies vis-à-vis de l'islamisme politique, celle-ci est en fait induite par la hantise d'une déstabilisation interne. Laquelle pourrait justement prendre la forme spécifique de l'« islamo-frérisme », parce que cette mouvance s'inscrit historiquement dans une variable politique stricto sensu « islamo-républicaine » pour laquelle la dynamique des « printemps arabes » a constitué une fenêtre d'opportunité inédite, que cela soit en Tunisie et/ou en Egypte. On serait donc, dans la configuration actuelle, plutôt dans une sorte de logique concurrentielle au sein de la « grande famille islamiste » entre un « islamo-frérisme » à vocation politique et un « islamo-salafisme » à vocation plutôt sociale et culturelle à l'intérieur et/ou djihadiste à l'extérieur.

Or, le Qatar, paradoxalement proche de l'Arabie saoudite sur le strict plan confessionnel puisqu'il est de culture wahhabite comme son puissant voisin, considère que, depuis le 11 septembre 2001, l’option salafiste s’est retrouvée très largement négativement connotée, sinon disqualifiée, par le fait qu’elle avait constitué le fourron d’al-Qaïda. Et le Qatar qui a, semble-t-il, l’ambition d’apparaître comme le futur nouveau pôle « islamiste » du XXIème siècle, au détriment des Saoudiens, a estimé depuis que les « Frères musulmans » incarnaient une option plus acceptable. D’où une forme d’OPA pratiquée sur l’« islamismo-frérisme », présenté comme le devenir politique inévitable des révoltes arabes. Il y a donc là une vraie stratégie du Qatar, à la fois « frériste » et virtuellement anti-saoudienne.

Le Qatar, avec sa « diplomatie du carnet de chèques », a de fait un moment semblé en passe de réussir la fusion de l’islam de la tharwa (l’« abondance » ou la richesse » en arabe, procurée par la manne pétrolière) avec l’islam de la thawra (la « révolution » en arabe). Concernant le Hamas - acronyme de harakat al-muqâwama al-'islâmi (« Mouvement de résistance islamique ») -, mouvement islamiste palestinien considéré comme l'émanation gazaouïe de la Confrérie égyptienne, le Qatar était même parvenu en 2012 à réaliser ce qu’avait vainement tenté de faire l’Arabie saoudite durant plusieurs années. A savoir le réintégrer, moyennant espèces sonnantes et trébuchantes, dans le giron islamo-sunnite en l’éloignant de Téhéran qui le finançait depuis longtemps ainsi que de Damas qui hébergeait Khaled Mechaal, le chef de son bureau politique à l’étranger. Ce dernier avait ainsi décidé, début février 2012, d’établir un nouveau QG à Doha et signé le 6 février 2012, sous l’égide du Qatar, un « accord de réconciliation » avec le Fatah de Mahmoud Abbas.

Ce succès politique avait été parachevé par la visite « historique » médiatiquement orchestrée de l'ancien émir Hamad bin Khalifa al-Thani, le 24 octobre 2012, et l'annonce simultanée opportune de l'octroi d'une aide financière pour la reconstruction de la bande de Gaza de quelque 400 millions de dollars. Plus d'un an après, la situation a considérablement changé. Le Hamas a notamment peu ou prou repris langue avec Téhéran pour compenser l'isolement accru du Qatar sur la scène régionale arabe.

Est-ce un hasard si le Hamas - émanation palestinienne de la mouvance des « Frères musulmans » égyptiens - vient justement d'être interdit (le 4 mars 2014) de toute activité en Egypte, dont le nouveau pouvoir avait déjà classé le 25 décembre 2013 la Confrérie égyptienne comme « organisation terroriste » ? Et, coïncidence qui n'en est pas une, le 7 mars suivant, c'est au tour de l'Arabie saoudite de classer sur sa liste toute nouvellement créée d' « organisations terroristes », celle des « Frères musulmans », non sans paradoxe au même titre que les groupes djihadistes de l'Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) et du Front al-Nosra qui combattent en Syrie, ainsi que le groupe de rebelles chiites Houthis au Yémen.

 
Commentaires

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  • Par ubugnu - 09/03/2014 - 13:08 - Signaler un abus "Al Bidâa" veut dire "hérésie" et non "innovation"

    "idéologiquement parlant, est à la base une mouvance particulière de l'islamisme prônant un retour au Temps de l'islam des origines, non corrompu par la bida (l'« innovation », substrat de la « Modernité » conspuée)." "Al Bidâa" (البدعة) veut dire "innovation dans le culte" et non pas "innovation" (Al Ibtidaâ - الابتداع) tout court, comme le laisse penser l'article, qui le relie immédiatement à la (non-) "modernité", la traduction exacte est "hérésie", ce qui existe d'ailleurs dans les autres religions monothéistes. Sinon, on ne verrait pas des "Salafistes" conduire une voiture ou prendre l'avion... Veuillez corriger cette méprise

  • Par ignace - 09/03/2014 - 17:22 - Signaler un abus Glop Glop Kan le Gengis kan des canapés et des forums

    ils en tremblent deja

  • Par Varennes - 09/03/2014 - 17:39 - Signaler un abus Et nous, et nous, et nous

    On fait les yeux doux, les yeux de Chimène aux qataris et à leurs princes. Ils soutiennent t les pires terroristes du monde entier, particulièrement en Syrie, et nous on les vénère. Je ne vais plus voir un match du PSG qui est devenu le porte drapeau de cet émirat réactionnaire. Rappelez vous Delanoé qui voulait se balader en bateau mouche sur la seine, en compagnie de ces bouchers. Boycottez le PSG. A coté, Poutine est un Saint

  • Par Glop Glop - 10/03/2014 - 00:12 - Signaler un abus @ ignace - 09/03/2014 - 17:22

    La faiblesse n'est pas ma tasse de thé, sauf quand il s'agit d'un chaton, d'un chiot, ou d'un quelconque animal à sang chaud. Je n'ai aucun état d'âme et affectionne particulièrement le pragmatisme, d'autant plus quand il est stratégique et favorable aux civilisations pour qui j'ai du respect. C'est à dire toute sauf une.

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David Rigoulet-Roze

David Rigoulet-Roze est chercheur rattaché à l'Institut français d'analyse stratégique (IFAS) et rédacteur en chef de la revue Orients Stratégiques (L'Harmattan).

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