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La pauvreté rend obèse mais l’obésité rend-elle pauvre… ou l’inverse ?

On pense souvent que la pauvreté est à la source de l'obésité sans jamais songer à la réciproque. Mais à y regarder de près, on remarque que le lien entre obésité, pauvreté et maladie semble indéniable.

Imbroglio

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La pauvreté rend obèse mais l’obésité rend-elle pauvre… ou l’inverse ?

Atlantico : L'économiste anglais John Cawley estime qu'il n'y a pas de lien de causalité entre revenu et poids. N'y a-t-il pas pourtant des preuves abondantes à travers le monde que l'obésité est un état particulier pour les populations pauvres dans les pays riches ? Quels sont les facteurs qui contribuent à établir un lien entre pauvreté et obésité ?

Jean-Louis Lambert : L’obésité est le résultat d’un déséquilibre entre les apports nutritionnels, notamment caloriques, et les dépenses énergétiques des individus.

Mais les individus sont très inégaux entre eux. Le même niveau d’apport calorique n’entraîne pas forcément les mêmes stockages en masse adipeuse. Les mêmes activités physiques, surtout musculaires, ne provoquent pas les mêmes niveaux de dépenses énergétiques selon les individus. Ces différences semblent liées à des facteurs génétiques et les spécialistes considèrent que ceux-ci sont à l’origine d’un tiers de l’obésité. La majorité des cas d’obésité semble donc liée aux comportements de consommation alimentaire excessive par rapport aux besoins. Elle est apparue historiquement dans les populations les plus riches qui étaient les seules à avoir les moyens de beaucoup manger en même temps qu’elles avaient des activités physiques réduites. La majorité de la population souffrait alors de malnutrition par insuffisance. Depuis le XIXe siècle, la croissance économique a permis à la fois une augmentation des revenus et des disponibilités alimentaires, donc la possibilité d’augmenter le niveau de consommation. En même temps, l’évolution des technologies (mécanisation, transports) a considérablement réduit les niveaux de dépenses énergétiques des individus. Le développement des revenus est donc bien à l’origine de comportements alimentaires excessifs entraînant le surpoids et l’obésité.

Mais ce n’est pas si simple. En effet, dans les pays les plus pauvres, la situation est encore comparable à celle de l’Europe il y a plusieurs siècles : l’obésité ne touche que les catégories les plus aisées quand la majorité de la population ne mange pas suffisamment. Par contre, dans les pays riches, on constate des corrélations inverses entre les prévalences d’obésité et les niveaux de revenus. Dans la majorité de la population mondiale, on assiste à une situation intermédiaire : la malnutrition par insuffisance persiste dans les populations (surtout rurales) vivant en dessous des seuils de pauvreté, l’obésité apparaît quand les revenus dépassent les seuils de pauvreté mais les cas d’obésité sont plus faibles dans les catégories les plus aisées. Il semble donc bien que lorsque les humains sortent de la situation historique de pénurie alimentaire et de peur de manquer, ils cherchent à stocker les aliments disponibles. Mais alors que les rares périodes de vaches grasses alternaient avec les longues périodes de vaches maigres, dans l’environnement actuel d’abondance alimentaire qui perdure, les stockages sous forme de masse adipeuse s’accumulent. La moindre prévalence de l’obésité dans les populations les plus riches laisse penser qu’elles se sont progressivement adaptées à cet environnement d’abondance. L’hypothèse est alors que l’adaptation nécessiterait plusieurs générations.

Les nutritionnistes pensent majoritairement que les comportements alimentaires inadaptés sont corrigibles. Or les politiques et les discours nutritionnels ne semblent avoir des effets que sur les catégories les plus aisées de la population. L’alimentation procure des plaisirs immédiats surtout lorsqu’on a ressenti la faim. Mais ces « plaisirs de la chair » sont parmi les rares accessibles chez les pauvres qui sont frustrés de ne pouvoir accéder aux loisirs et divers biens des sociétés de consommation.

L’observation des données sur la prévalence de l’obésité montre une relation plus forte avec le niveau de formation qu’avec celui des revenus. Il est bien sûr évident que ces deux facteurs sont dépendants. Si le niveau de formation donne accès à des statuts sociaux plus rémunérateurs, il favorise aussi les capacités d’abstraction qui sont nécessaires pour envisager le long terme. Les niveaux de formation faibles sont donc handicapants pour appréhender les effets sanitaires à long terme présentés par les nutritionnistes. De plus, les contraintes économiques des pauvres sont telles qu’ils sont plus focalisés sur la gestion du lendemain et des fins de mois que sur le long terme.

Catherine Grangeard: Si on va faire ses courses, on voit bien une différence de prix entre les « bas morceaux » et la viande de meilleure qualité, les premiers étant bien plus gras que les seconds. Ce gras se retrouve dans le corps de leurs consommateurs ! Ce n’est pas bien compliqué à comprendre. En revanche, d’autres éléments viennent se surajouter, éléments qui tiennent plus du comportement que de la rationalité économique. Le kilo de pommes ou de bananes est moins cher que les biscuits, même bas de gamme. Or, les goûters des écoliers sont rarement des fruits, malgré les conseils de santé publique. Et plus rarement encore dans les cartables des classes les plus populaires. Ces attributions mentales relèvent d’idées préconçues qui ont la vie dure. Peut-être que lorsque l’on a peur d’avoir faim parce que l’on est pauvre, on veut manger des aliments qui tiennent au corps, qui remplissent…

Aux Etats-Unis, les femmes blanches riches et les hommes noirs pauvres ont les taux d'obésité les plus faibles (suivis par les hommes blancs riches). Inversement, les femmes pauvres sont les plus touchées par l'obésité. Retrouve-t-on cette tendance en France ? Que faut-il conclure d'une pareille information ?

Jean-Louis Lambert : En complément de ce qui a été dit précédemment par la présentation des effets revenu et formation, les différences de corpulence que l’on observe chez les femmes en France et plus généralement dans les pays latins comparativement à celle des pays anglo-saxons sont sans doute liés à des approches culturelles différentes dans la gestion de leur image du corps. Ces différences facilement observables dans les pratiques alimentaires et de maquillage, voire de chirurgie esthétique, sont également importantes à l’égard du culte de la minceur.

Catherine Grangeard: Pour traiter de cette question, il est important de s’attarder aux identifications et aux représentations de l’idéal. En France, tout particulièrement, l’étude menée par Delphine Robineau et Thibaut de Saint Pol ("Les normes de la minceur : une comparaison internationale" dans Population et sociétés n°504) montre l’IMC faible des femmes françaises en comparaison aux autres pays. Ces normes conditionnent l’idée que l’on se fait de soi, le modèle vers lequel tendre. Ces normes sont véhiculées par les médias, incarnées par les people. Les femmes blanches riches de USA (comme les nôtres) ont les moyens de leurs ambitions… les pauvres sont plus à distance du modèle et ont moins les moyens de les atteindre ! Pour les hommes, c’est différent. Dans l’imaginaire collectif, un homme se doit d’être fort, la corpulence est donc mieux vécue. Le roman de Zola, le Ventre de Paris, montre l’affrontement entre « les Maigres et les Gras ». Alors, en 1873, les Gras sont les bourgeois et les Maigres ceux qui ont faim…

A l’échelle de la planète, de nos jours, on meurt encore de faim dans les pays les plus pauvres et presque dans les mêmes proportions, l’obésité tue dans les pays dits développés. Le juste rapport au besoin de nourriture relève donc de nombreux facteurs, loin d’être tous rationnels !

 
Commentaires

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  • Par kelenborn - 14/01/2018 - 10:20 - Signaler un abus AH oui

    On met ensemble un sociologue ( c'est à dire un gardien de la pensée unique) et une psy ( vopo de la rééducation) et on obtient un gloubigoulba qui ne doit passer pour une recette Bocusienne que ceux qui ont un peu trop fumé de chichons avant de manger!!!! Du vide du creux !!! c'est cela Boboland et on préfèrerait voir cela sur Gala ou Laberration (entre deux rots de Joffrin-Mouchard) que sur Atlantico! Juste une question ...un article l'autre jour mais déjà vu ailleurs et venant d'une étude de l'American Research Society - donc pas de l'album à colorier des vacances de Nico Hulotescu) notait que la taux de mortalité par cancers aux USA avait baissé de 25% et était passé à 185/100 000. Le même taux rapporté à la population française donnerait 125 000 morts: !!!! vérifiez donc !!! je croyais que l'obésité plus l'imbécillité propre aux ricains donnait le cancer! Faudra y ajouter la lecture de l'Obs et de Merdiafart , hautement carcinogenes surtt pour le cerveau!

  • Par gerard JOURDAIN - 14/01/2018 - 11:49 - Signaler un abus + 1 @keleenborn

    et quand j'entends des français dons des médecins me dire qu'on a la meilleur protection santé du monde!!! ils confondent qualité de soins et droit à l'accès des soins...

  • Par Cervières - 14/01/2018 - 23:54 - Signaler un abus Quelques précisions

    Le meilleur indicateur de la qualité de la médecine et des médecins est l'espérance de vie à partir de 65 ans et là, on n'est pas trop mal placés avec notre première place. En 2012, le nombre de décès par cancer en France est estimé à 85 000 chez l’homme et 63 000 chez la femme, soit au total 148 000 décès (INVS). Le taux aux Etats-Unis est de 158,6 et non pas de 185. La médecine a mauvaise réputation là-bas mais dans le domaine du cancer, ils sont largement au niveau (meilleurs taux de survie,...).

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Catherine Grangeard et Jean-Louis Lambert

Catherine Grangeard est psychanalyste. Elle est l'auteur du livre "Comprendre l'obésité" chez Albin Michel, et de Obésité, le poids des mots, les maux du poids chez Calmann-Lévy.

Jean-Louis Lambert est sociologue et économiste, il étude l'évolution des pratiques alimentaires.

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