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L’obsession du califat : pourquoi un certain islam peine à sortir vraiment du Xe siècle

Les djihadistes de l'EEIL ont annoncé dimanche 29 juin la création d’un califat islamique comprenant certaines régions de Syrie et de l’Irak, rétablissant un régime qui fait la synthèse entre pouvoir temporel et fondamentalisme disparu depuis plus d’un siècle. Un acte qui révèle un rapport bien différent du nôtre à la théologie et la tradition.

Exégèse

Publié le - Mis à jour le 4 Juillet 2014
L’obsession du califat : pourquoi un certain islam peine à sortir vraiment du Xe siècle

Les djihadistes de l'EEIL ont annoncé dimanche 29 juin la création d’un califat islamique. Crédit Reuters

Atlantico : La fin de l'exégèse du Coran que l'on situe au Xème siècle pourrait-elle expliquer la difficulté aux origines dogmatiques de l’émergence des idées démocratiques ? Les décideurs de l'EIIL ne sont-ils pas aveuglés par une vision fantasmée des modes de gouvernances liés à cette époque ?

Rémi Brague : Cette prétendue restauration du califat est une des réponses à la suppression de celui-ci par Atatürk en 1924, une autre, moins tardive, étant la fondation des Frères Musulmans en 1928.

A vrai dire, ce qui a été supprimé n’avait rien de politique, « calife » était un titre honorifique donné à un personnage dont l’autorité était juridique. Le califat comme pouvoir à la fois religieux et politique avait disparu depuis le milieu du xe siècle au profit des émirs persans, puis des sultans turcs.

Quant à l’exégèse coranique, en fait, on n’a jamais cessé de la pratiquer en terre d’islam. Qu’on pense par exemple au commentaire du Manar, dans l’Egypte de la fin du xixe. Mais attention au mot ambigu d’« interprétation ». Pour nous, il veut dire qu’on remonte de la lettre du texte à l’intention de l’auteur. Ainsi, dans le domaine juridique, un jugement d’équité remonte à l’intention du législateur. Les auteurs de la Bible sont peut-être inspirés, mais ce sont des hommes, qui vivent à une époque donnée dans une culture donnée. Mais, pour l’islam, l’auteur du Coran n’est autre que Dieu qui, éternel, est hors du temps et, omniscient, a prévu toutes les circonstances possibles. Comment alors interpréter autre chose que les mots ?

Exemple : quand saint Paul recommande aux femmes de se voiler, on peut comprendre : habillez-vous de façon décente, selon les époques et les climats ; quand Dieu en personne le demande, on peut seulement se demander si le voile doit être long ou court, opaque ou transparent, etc.

Ce qui s’est produit, en gros vers le xie siècle, selon les régions, c’est que l’on a estimé que tous les problèmes de la vie quotidienne des musulmans avaient déjà trouvé le principe de leur solution dans les écoles juridiques existantes, et qu’il n’était donc plus besoin d’innover.    

Malek Chebel : L’arrêt de l’exégèse au niveau de l’Islam officiel date de la fin du IXe siècle et du début du Xe siècle avec la construction des écoles coraniques. Les exégèses n’ont par la suite jamais cessé d’être interprétées, les théologiens musulmans ont poursuivi le débat mais leurs travaux ne sont pas officiels. Les libres penseurs ne sont pas considérés comme la doxa, on ignore donc  leur apport.

L’exégèse s’est arrêtée car le sunnisme a abouti à la constitution de quatre pensées théologiques, ils ont considéré que la théologie a cessé d’être l’argument principal car quatre théologiens ont  codifié le droit avec la naissance de quatre grandes écoles de sunnisme : le malikisme, le hanafisme, le chaféisme et le hanbalisme.

Sabrina Mervin : Ils ne rétablissent pas un "régime", ils tentent de mettre une utopie en pratique en utilisant des mots clefs (comme choura, la consultation), des concepts comme le califat, vidés de leur sens intitial, décontextualisés, utilisés de manière a-historique à des fins de mobilisation politique : pour convaincre, pour remporter l'adhésion de leurs cibles, les jeunes musulmans.

Lorsque l'assemblée turque a aboli le califat en 1924, Ataturk disait déjà que le califat était une utopie jamais réalisée. En fait, après les 4 califes dits bien dirigés (ceux qui succédèrent directement au prohète Mohammed), puis les califes ottomans et abbassides, à partir du 10e siècle, le califat a commencé à s'affaiblir. Au 13e siècle, après la prise de Bagdad par les Mongols, il est quasiment devenu une coquille vide. Au 18e siècle, les sultans ottomans ont réactivé l'idée.  Et les mouvements islamistes l'ont ensuite brandie comme un idéal à atteindre. C'est dire que les idéologues de l'EI nient totalement l'histoire, l'histoire de la civilisation islamique. 

L'irruption des idées démocratiques telles qu'elles ont été conçues en Europe a eu lieu au moment même où cette Europe faisait fi de ses propres principes sous prétexte de les porter ailleurs. Bref, ces idées ont été perçues à la fois comme intéressantes et envahissantes. Des penseurs musulmans (sunnites et chiites), dès la fin du 19e siècle, se sont penchés sur la question de l'absolutisme pour le critiquer, et sur les questions du parlementarisme et de la démocratie pour voir s'ils étaient envisageables dans un système de pensée islamique et comment les articuler avec la loi religieuse (la charia). Ces questions ont ensuite été régulièrement reposées tout au long du 20e siècle et jusq'uà aujourd'hui. Très schématiquement, trois tendances se sont dégagées : islamiser la modernité (le projet des mouvements islamistes); moderniser l'islam, soit en l'accommodant aux défis politiques, sociaux, économiques et culturels du temps, soit dans un processus de sécularisation, dans lequel le religieux est peu à peu relégué à la sphère privée, à l'individu. Mais ces tendances ne sont pas étanches… 

 
Commentaires

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  • Par hmrmon - 02/07/2014 - 18:53 - Signaler un abus Prophètes

    Tous ces dits intermédiaires, autoproclamés, entre le ciel et la terre, que de fanatisme ils ont légué!

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Malek Chebel

Malek Chebel est anthropologue des religions et philosophe. Penseur d'un islam modéré et intégré dans la République, il est l'auteur d'une trentaine d'ouvrages sur la civilisation islamique, il a publié très récemment l'ouvrage Vivre Ensemble avec Christian Godin, qui renouvelle le genre du dialogue philosophique, édité chez les Editions First. Il est l'auteur de Changer l'islam : dictionnaire des réformateurs musulmans des origines à nos jours.

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Rémi Brague

Membre de l'Institut, professeur de philosophie à l'université Paris-I Panthéon-Sorbonne et à la Ludwig-Maximilians-Universitat de Munich, Rémi Brague est l'auteur de nombreux essais dont Europe, la voie romaine (1992), la Sagesse du monde (1999), La Loi de Dieu (2005), Au moyen du Moyen Age (2008) et le Propre de l'homme (2013).

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Sabrina Mervin

Sabrina Mervin est chargée de recherche au CNRS. Elle travaille notamment sur les doctrines et pratiques de l'Islam contemporain 

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