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Obsédés par le principe de précaution mais addicts aux activités à haut risque : c’est quoi notre problème ?

Que ce soit en montagne ou sous les mers, les accidents mortels se multiplient en cet été 2014. Un phénomène rendu paradoxal par le culte que voue notre société moderne au principe du "tout sécurité".

Génération trompe-la-mort

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Obsédés par le principe de précaution mais addicts aux activités à haut risque : c’est quoi notre problème ?

Addicts aux activités à haut risque Crédit Reuters

Atlantico : Les corps de six alpinistes, dont un guide expérimenté, ont été retrouvés ce mercredi 13 août dans le Massif du Mont Blanc. Malgré sa bonne préparation, cette expédition vient nous rappeler que le milieu montagneux est particulièrement hostile. En mer également, les noyades causées par des descentes trop profondes sont de plus en plus nombreuses. Pourquoi, alors que notre quotidien est constamment régi par le principe de précaution, sommes-nous tentés de nous exposer au danger ?

Guillaume Routier : Nous recherchons une "déroutinisation" de notre existence.

Cette recherche passe, pour certains, par une confrontation au danger. Nous vivons dans une société du "tout sécurité", où tout est policé et fait pour que l'on se confronte le moins possible au danger, ou en tout cas pour que les conséquences de l'exposition à ce danger n'aient justement pas de conséquences.

Face à cette vie sans piment, on constate deux attitudes : certains satisferont ce besoin de mouvement dans des activités encadrées comme le canyoning par exemple, quand d'autres iront se confronter au danger d'une manière beaucoup plus directe et autonome en termes de gestion des conditions de sécurité.

Sont surtout concernés des hommes de moins de 30 ans. Des études ont montré qu'il s'agissait surtout d'hommes blancs plutôt que de populations noires ou asiatiques, et qu'ils avaient des niveaux de revenus moyens, voire élevés. Les sports concernés sont très outillés, comme le base jump, le parachutisme ou l’alpinisme, et les études tendent à montrer que les classes sociales les plus élevées sont attirées par la maîtrise d'un matériel.

L'anthropologue et sociologue David Le Breton a mis en avant le besoin de se confronter à la mort pour savoir qui on est. Ceci dit, ce n'est pas une fin en soi pour ceux qui recherchent des sensations fortes, mais plus un moyen de jouir d'une liberté. Voir ces pratiquants ainsi exposer leur liberté, cela peut déranger au niveau collectif.

Stéphane Hugon : Le mythe du risque zéro s'est construit peu à peu dans notre monde occidental. On n'avait jamais connu un niveau de visibilité comme celui qu'on a aujourd'hui. Plus une société – ses élites, pour être plus précis – tente de restreindre l'ensemble des situations à risque, plus elle génère chez les citoyens des sentiments de frustration et des envies de transgression. Sous couvert de se protéger, on a cassé la dynamique de l'esprit d'aventure et d'entreprise, et on a ouvert la voie à la recherche d'exposition au risque. Claude Lévi-Strauss remarquait dans les sociétés traditionnelles et modernes le phénomène qu'il nommait 'l'ordalie" : une société qui n'est plus exposée directement à la mort génère chez ses concitoyens des principes volontaires d'exposition au risque.

Ce phénomène ne se constate pas seulement chez les jeunes mais également chez les quadras. D'ailleurs ce sont surtout les personnes les plus protégées dans leur quotidien qui recherchent la proximité de la mort pour retrouver le frisson qui donne du sens à leur vie.

 
Commentaires

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  • Par zouk - 14/08/2014 - 14:07 - Signaler un abus Principe de précaution et risques individuels inconsidérés

    A force de multiplier les "préventions de tous risques dans la société, les gens s'ennuient et cherchent l'adrénaline des risques personnels. Allez donc voir si les habitants de Gaza ou les yézidis vont jouer à la roulette russe....

  • Par lexxis - 15/08/2014 - 07:37 - Signaler un abus ON NE PEUT PAS TOUT AVOIR!

    Autre effet pervers du principe de précaution poussé à l'extrême et généralisé au-delà de la raison: la perte ou le recul de la notion de responsabilité individuelle et de la réflexion individuelle qui va avec. A force d'être collectives, les défenses désertent le champ de l'individu de plus en plus désemparé lorsqu'il est confronté à une situation de risque non répertoriée. Mais on ne peut pas tout avoir!

  • Par Le gorille - 16/08/2014 - 08:53 - Signaler un abus Euh ! oui, mais...

    Les intervenants ont certainement raison... Sauf que, une éducation reste utile, par exemple, "prendre la mer, pas les risques"... Sans être "dépendant" de la sécurité à tout prix, on peut vérifier le plein d'essence, ou l'existence d'un moyen radio, ou avoir une petite notion de la météo à venir, sans oublier de donner ses intententions à un familier... Bref les "têtes en l'air", ou tout simplement sans jugeote, éviteraient alors des inquiétudes aux proches, des recherches avec des moyens onéreux... Cibler l'article sur des sports à adrénaline pour porte-monnaies suffisamment étoffés, c'est avoir une vue partielle sur le comportement humain. Mais bon... un jeune homme qui se fracasse le crâne (se tue ou ou est très, très atteint) sur sa planche à roulettes, dans une rue en pente à minuit, sans éclairage autre que la lune, pas spécialement argenté, vous le classez où ?

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Stéphane Hugon

Stéphane Hugon est docteur en sociologie, chercheur au CeaQ, responsable du Groupe de Recherche sur la Technologie et le Quotidien, chargé de cours à l'université Paris V.

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Guillaume routier

Guillaume Routier est sociologue du sport et maître de conférences à l'Université de Lyon 1. Ses travaux portent, pour l’essentiel, sur les dynamiques (tant individuelles que collectives) entraînant des individus dans des engagements sportifs susceptibles de nuire à leur intégrité physique.

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