Atlantico, c'est qui? c'est quoi ?
Lundi 26 Septembre 2016 | Créer un compte | Connexion
Extra

Notaires et avocats au service de la fraude fiscale : la saga Wildenstein

Inflation des campagnes électorales, financement des partis politiques, comptes en Suisse, emplois fictifs, résidences d'élus…D’une ampleur inédite, ce panorama brosse l’histoire des grandes "affaires" de corruption en France depuis le retour au pouvoir du général de Gaulle en 1958 jusqu’aux plus récents scandales. Extrait de "Histoire secrète de la corruption sous la Ve République", de Jean Garrigues et Yvonnick Denoel, publié chez Nouveau Monde éditions (2/2).

Bonnes feuilles

Publié le
Notaires et avocats au service de la fraude fiscale : la saga Wildenstein

Les professions réglementées, notamment celles du secteur juridique, semblent vivre hors du temps, hors de la concurrence… mais aussi de toute corruption. Du moins l’a-t-on longtemps cru. L’étonnant parcours de la famille Wildenstein, récemment dévoilé par une cascade de scandales, montre qu’on trouve aussi chez les notaires et avocats des brebis galeuses prêtes à mettre leur savoir au service des plus grandes fortunes.

La réalité dépasse parfois la fiction. L’histoire des Wildenstein raconte sur plusieurs générations la fortune heureuse de riches marchands d’art… et les « trompe-l’oeil » dont la famille a abusé dans ses échanges avec l’administration fiscale. Experte en montages financiers, cette richissime dynastie a échappé à l’impôt pendant des décennies, jusqu’à ce qu’une querelle entre héritiers lève le voile sur ses secrets. Abus de confiance, recel, spoliation, montages financiers, blanchiment d’argent, trafic d’influence, notaires et avocats d’affaires peu scrupuleux : retour sur cette édifiante affaire.

Le pionnier, Nathan Wildenstein (1851-1934), né en Alsace, s’était intéressé aux tableaux de Watteau, puis de Fragonard. Georges (1892-1963) a élargi sa collection à Cézanne, Degas ou Monet. Daniel (1917-2001) s’est épris de Bonnard. Guy Wildenstein (67 ans, principal héritier depuis le décès de son frère Alec en 2008) a continué à étoffer le fabuleux fonds de tableaux depuis New York, où il réside. C’est lui qui gère aujourd’hui la galerie new-yorkaise et le patrimoine familial.

Le hic ? Les oeuvres des Wildenstein – conseillés par une armée d’avocats fiscalistes et de notaires – sont la propriété d’obscurs trusts immatriculés dans les paradis fiscaux. Une discrétion revendiquée par la famille « pour des raisons de confidentialité et de meilleure organisation patrimoniale ». En 2005, la cour d’appel de Paris ira jusqu’à proclamer que « l’évasion du patrimoine dans des sociétés étrangères est conforme à la tradition familiale de transmission des biens aux héritiers directs ».

De l’avenue Montaigne au Kenya

Pendant des décennies, le système a fonctionné sans accroc, mais le mécanisme bien huilé s’est soudain grippé. Tout commence par un redressement fiscal, notifié sous le gouvernement Jospin à Daniel Wildenstein, alors patriarche de la famille. Montant de l’ardoise ? 10 millions d’euros, pénalités pour mauvaise foi comprises. Le marchand d’art ne déclarait en France que ses indemnités de membre de l’Institut (2 000 euros par an), revendiquant pour le reste le statut de résident fiscal suisse. Le fisc établit au contraire qu’il passe une grande partie de l’année dans l’Hexagone, dans un appartement de 500 mètres carrés avenue Montaigne à Paris, ou dans son château de Verrières-le-Buisson (Essonne). Daniel Wildenstein décède en octobre 2001, avant la fin de la procédure de redressement. Sur son lit d’hôpital, alors qu’il est au plus mal, ses deux fils, Guy et Alec, parviennent à lui faire signer une série de documents. L’exfiltration fiscale aux îles Vierges de son immense ranch au Kenya (30 000 hectares, 200 bâtiments et 50 lacs artificiels) où fut tourné le film Out of Africa est notamment organisée.

À sa veuve, Sylvia, les deux fils de Daniel (nés d’un précédent mariage) font comprendre que son défunt mari était ruiné par le redressement fiscal en cours. Ils lui promettent une rente annuelle de 400 000 euros, tandis qu’un avocat à leur solde lui fait signer des documents en japonais. Pour définitivement la convaincre de renoncer à la succession, Guy et Alec lui écrivent une lettre dégoulinante de bons sentiments : « Tu te souviens forcément de l’arrivée de la police avenue Montaigne et de la saisie de tous les meubles et tableaux par le fisc, qui voulait aussi te prendre tes bijoux. Il était envisagé une plainte pénale contre Daniel et toi. Qu’aurais-tu fait devant un juge d’instruction ? Nous t’avons mise à l’abri. »

Lieutenant dans l’armée israélienne puis mannequin aux États-Unis, Sylvia a mené plusieurs vies. Elle avait épousé Daniel Wildenstein en 1978, après dix-sept ans de vie commune. Jusqu’à la mort de ce dernier, ils forment un couple très uni. Après son décès, sa veuve se décide à engager la bataille de la succession. Épaulée par une avocate déterminée, Me Claude Dumont-Beghi – « la chasseuse de trusts » –, Sylvia va tomber de Charybde en Scylla. Elle plonge à corps perdu dans l’univers des avocats fiscalistes et des notaires corrompus, des montages financiers opaques et des paradis fiscaux. « Il y a l’apparence juridique de la respectabilité, mais tout est dévoyé pour contourner l’impôt, se désole Me Claude Dumont-Beghi. Dans ces trusts, les Wildenstein avaient caché pêle-mêle des centaines de toiles de maître, un immeuble à New York et leur fameuse propriété au Kenya. »

Les veuves se vengent

En 2005, une première bataille est remportée. La veuve de Daniel obtient des tribunaux français un acompte de 15 millions d’euros. Une goutte d’eau à l’échelle du patrimoine familial, mais Sylvia entend désormais décortiquer l’ensemble de la galaxie Wildenstein, quitte à la faire imploser pour toujours. En réalité, elle-même figurait parmi les bénéficiaires d’un trust, le Sons trust. Mais c’était compter sans l’avocat suisse des Wildenstein, lequel a tenté de la révoquer de la liste des personnes à qui le dispositif était destiné. « La corruption est une gangrène, soupire un notaire passionné par l’affaire. Tout est dévoyé, tout est détourné à l’avantage des puissants, par des professionnels qui n’ont parfois que l’apparence de l’honorabilité… »

L’histoire familiale déchirée des Wildenstein bégaie en 2008 avec Liouba Stoupakova. Sculptrice, cette beauté russe de 38 ans s’est mariée en 2000 avec Alec dont elle était légataire universelle. Elle devait hériter du tiers de la succession, les deux autres tiers revenant aux enfants. Après avoir été longtemps solidaire du clan, Liouba a fini par rompre les liens. Flouée, comme Sylvia, à la mort de son mari en 2008, elle s’est vengée en révélant des documents sur l’argent de la famille. Puis a déposé plusieurs plaintes pour « abus de confiance », « trafic d’influence » et porté plainte contre X pour « menaces et tentative d’assassinat ».

 

Avec une opiniâtreté à toute épreuve, Me Dumont-Beghi, de son côté, a poursuivi ses investigations qui l’ont conduite du Japon aux Bahamas en passant par les ports francs de Genève, le plus grand coffre-fort du monde. Longtemps, Bercy et les différents ministres des Finances en poste sont restés insensibles aux signaux d’alarme qu’elle tirait. Pourquoi ? « Leur absence de réaction s’explique peutêtre par le fait que Guy Wildenstein était membre du premier cercle des donateurs de l’UMP et ami de Nicolas Sarkozy, qui l’avait personnellement élevé au rang de commandeur de la Légion d’honneur », indique l’avocate dont la cliente, Sylvia, est décédée en 2010.

Aujourd’hui, au terme de plusieurs années de procédure, le fisc français tient pour la première fois la famille Wildenstein dans ses filets. Bercy gère ainsi le plus gros redressement fiscal de son histoire : 600 millions d’euros ! « Avec les intérêts de retard dus depuis dix ans et les pénalités, les pouvoirs publics pourraient récupérer jusqu’à 1,5 milliard d’euros », estime Me Dumont-Beghi. Mais de la notification du redressement en avril 2012 à l’arrivée effective de l’argent dans les caisses de l’État, la route est longue. Contacté, Bercy n’a pas souhaité nous répondre, invoquant le « secret fiscal ».

Les Wildenstein ont aussi maille à partir avec la Justice pénale. Une information judiciaire a été ouverte en 2011 par le juge Guillaume Daïeff. Guy Wildenstein a été mis en examen en 2013 pour fraude fiscale et blanchiment de fraude fiscale. Le magistrat instructeur avait demandé une caution de 75 millions d’euros, un record pour une personne physique. Ses avocats ont obtenu que celle-ci soit réduite à 5 millions d’euros. Guy avait déjà été mis en examen en 2012 dans le cadre d’une autre affaire, après la découverte, lors d’une perquisition à l’Institut Wildenstein à Paris, d’une trentaine d’oeuvres d’art « disparues ou volées ».

Extrait de "Histoire secrète de la corruption sous la Ve République", de Jean Garrigues et Yvonnick Denoel, publié chez Nouveau Monde éditions, 2014. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

 
Pour commenter :

Depuis son lancement Atlantico avait fait le choix de laisser ouvert à tous la possibilité de commenter ses articles avec un système de modération a posteriori. Sous couvert d'anonymat, une minorité d'internautes a trop souvent détourné l’esprit constructif et respectueux de cet espace d’échanges. Suite aux nombreuses remarques de nos lecteurs, nous avons décidé de réserver les commentaires à notre communauté d’abonnés.

Jean Garrigues

Jean Garrigues est professeur d'histoire contemporaine à l'université d'Orléans et président du Comité d'histoire parlementaire et politique. Il a notamment publié l'Histoire secrète de la corruption sous la Vème République (Nouveau Monde éditions, 2014), La République des hommes d'affaires 1870-1900 (Aubier, 1997), Le Général Boulanger (Perrin, 1999), Les Patrons et la politique. De Schneider à Seillière (Perrin, 2002) et La France de la Vème République (Armand Colin, 2009). Son dernier ouvrage " Chaban. L'ardent" (La Documentation française).  

 

Voir la bio en entier

Yvonnick Denoel

Yvonnick Denoel est historien, spécialiste du renseignement.

Voir la bio en entier

Je m'abonne
à partir de 4,90€