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"Nos mains ont construit la France" : ce qu’il reste de la fierté et de la culture ouvrières dans la France de 2016

Durant la semaine de l'artisanat, France 3 a décidé de diffuser le premier volet de son documentaire sur la France ouvrière, souhaitant revenir sur l'âge d'or du monde ouvrier et les mutations qu'il a connu. En dépit du fait que la classe ouvrière soit toujours assez représentée dans la population active, l'identité qu'on leur connaissait semble s'effacer.

Héros oubliés

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"Nos mains ont construit la France" : ce qu’il reste de la fierté et de la culture ouvrières dans la France de 2016

il y a des cultures ouvrières, qui étaient des cultures visant à rassembler les ouvriers. Autour d'activités sportives, de clubs sportifs ouvriers (Lens, Saint-Etienne...), qui agrégeaient des communautés ouvrières.  Crédit Reuters

Atlantico : Ce lundi 14 mars, France 3 doit diffuser le premier volet de son documentaire sur la France ouvrière, pendant la semaine de l'artisanat 2016. Les ouvriers, autrefois l'une des premières forces sociales de France, existent-ils encore au sens d'identité ? Que reste-t-il aujourd'hui de la culture ouvrière ?

Sylvain Boulouque : Le monde ouvrier existe encore en France, et d'une manière asez importante puisqu'il représente entre 20 et 25% de la population active. Ce n'est donc pas un groupe qui a disparu. Néanmoins, en comparaison à l'age d'or du monde ouvrier, celui-ci s'est fortement rétracté et a beaucoup diminué. Il représentait en effet presque la moitié de la population active dans les années 1950-1970, autour de ce que l'on a appelé les Trentes glorieuses.

Du fait de cette diminution numérique massive, l'impression que le monde ouvrier a disparu persiste. Ce n'est pas le cas.

Cela étant, le monde ouvrier est désormais devenu ce que l'on pourrait appelé un "continent morcelé". En tant que groupe, autant qu'en tant qu'expression collective, le monde ouvrier s'est effondré derrière le monde des employés et est désormais très divers, éparse, même s'il le reste moins que le groupe des employés. C'était, certes, le cas par le passé, mais la volonté unificatrice qui en émanait le masquait. Aujourd'hui, celle-ci a disparu et le groupe est dorénavant très éparse. Il y a des ouvriers, un peu partout, mais plus d'unité à proprement parler, et beaucoup moins de caractéristiques communes qu'auparavant.

Pour ce qui est de la culture ouvrière, le discours que l'on peut tenir est le même : il n'y a pas une culture ouvrière, il y a des cultures ouvrières, qui étaient (et sont encore parfois, très marginalement) des cultures visant à rassembler les ouvriers. Autour d'activités sportives, de clubs sportifs ouvriers (Lens, Saint-Etienne, notamment), par exemple, qui agrégeaient des communautés ouvrières. Cela permet la création d'une identité ouvrière assez forte, qu'on retrouve également au travers de cette même culture. D'un point de vue symbolique, cela pouvait être des lieux de rassemblements comme l'emblématique café où se réunissaient les gens après le travail. A ce titre (et en dépit des aspects négatifs que cela pouvait avoir), le café fait parti de la culture ouvrière. Enfin, le troisième élément primordial de cette culture ouvrière, c'est indéniablement le rapport au travail. Les ouvriers étaient des prolétaires - concrètement, des gens qui produisaient avec leurs mains. Ce rapport au travail se retrouvait dans la fierté issue de la conception d'un objet, fusse un meuble, une pièce de voiture permettant l'assemblage final, etc. Cette fierté du monde ouvrier autour de ces aspects-là était réel.

Mais en dépit de ces trois points que l'on retrouve globalement dans toutes les cultures ouvrières, en plus de la difficulté générale du travail (souvent en usine, toujours en 3x8h) et des faibles espérances de vies, il subsiste de nombreuses différences. Les diversités régionales, pour ne citer qu'elles, était extrêmement fortes. Être ouvrier dans la région nantaise, ce n'était pas être ouvrier dans la région lilloise. Bien entendu, cela dépendait du corps de métier auquel appartenait l'ouvrier : être ouvrier du bâtiment sous-entendait avoir une certaine liberté, quand être ouvrier dans la métallurgie impliquait des rythmes de travail beaucoup plus réguliers.

Aujourd'hui, il est clair que l'identité ouvrière est en train de se dissoudre, ne serait-ce qu'en raison du fait qu'il y a de moins en moins d'ouvriers. Il reste des îlots de culture ouvrière, mais globalement, ils restent des îlots. La diversité complète des moyens de communication, l'avènement de nouvelles technologies dans la culture a, somme toute, diminué le nombre de lieux de rassemblements et de communauté. Le monde du travail ne se retrouve plus au café, par exemple. Ce qui gravitait autour du collectif auparavant est désormais très individuel, voire individualiste. Cela implique nécessairement un désagrègement de cette culture ouvrière dans la société... mais pas que. Si c'est extrêmement marqué dans le monde ouvrier, c'est également vrai pour bien d'autres corps professionnels. Localement, la culture ouvrière se maintient peut-être encore, mais sous d'autres formes.

 

 
Commentaires

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  • Par vangog - 15/03/2016 - 01:36 - Signaler un abus Quelle piètre analyse!

    Le mépris du travail manuel ne vient pas de la lutte des classes, ni de Germinal, mais d'une perversion des apprentissages. Lorsque, à la fois pour tenter d'inverser la courbe du chômage, et par idéologie égalitariste, on veut amener toute une classe d'âge au Bac, en lui faisant miroiter comme seul destin possible les très inutiles facs de droit, de psycho ou de sociologie, alors, c'est certain, les métiers manuels ne peuvent être que dévalorisés, et pour longtemps! De même, croire que la conscience de classe ouvrière s'est évanouie à cause de l'individualisme triomphant, c'est méconnaître l'immense mépris gauchiste pour l'industrie et l'économie, et l'immense trahison gauchiste, contre la classe des travailleurs qui a amené ces hypocrites à tous les pouvoirs ( et pour quel résultat minable!). Avant les élections, tous les dirigeants gauchistes, de Mitterrand a Flamby, ont fait croire aux naïfs "la finance est mon ennemie"... arrivés au pouvoir, les dirigeants gauchistes n'ont pas dû forcer très longtemps leur nature pour se rouler dans la fange de la finance internationale, et manger au râtelier de toutes les corruptions...copie à revoir!

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Sylvain Boulouque

Sylvain Boulouque est historien, spécialiste du communisme, de l'anarchisme, du syndicalisme et de l'extrême gauche. Il vient de publier sa nouvelle note, La gauche radicale : liens, lieux et luttes (2012-2017), à la Fondapol (Fondation pour l'innovation politique). 

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