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Nigeria en récession, Venezuela dans la rue… qui sera le prochain pays à vaciller sous les effets de la chute du cours du pétrole ?

Alors que le Nigeria est entré en récession et que le Venezuela est le théâtre de manifestations massives contre le gouvernement de Nicolas Maduro, plusieurs pays producteurs de pétrole sont aujourd'hui en difficulté en raison de la chute du prix du baril depuis deux ans. Une situation qui, si elle devait perdurer, pourrait bouleverser certains équilibres géopolitiques.

A qui le tour ?

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Nigeria en récession, Venezuela dans la rue… qui sera le prochain pays à vaciller sous les effets de la chute du cours du pétrole ?

Atlantico : Ce jeudi, une immense manifestation antigouvernementale a eu lieu à Caracas (Venezuela), dans un pays qui souffre beaucoup de la chute du cours du pétrole ces dernières années. De la même façon, le Nigeria, pays lui aussi producteur de pétrole, traverse également une période difficile. Deux années après le début de la chute du prix du baril de pétrole, quel bilan peut-on dresser du redessinage politique des pays producteurs ?

Jean-Pierre Favennec : Je pense qu'il faut mettre l'accent sur les deux pays les plus touchés, et de manière spectaculaire, par la chute du prix du baril du pétrole.

Le Venezuela est un pays un peu particulier dans la mesure où il produit du pétrole depuis plus de 100 ans en quantité importante.

Malgré cela, le pétrole n'a jamais permis le développement du pays. Depuis deux ans, la chute du prix du pétrole a mis le pays dans une situation extrêmement dramatique. Le pays manque de tout, des femmes traversent la frontière colombienne pour aller acheter des produits de première nécessité, le gouvernement est totalement affaibli... Hugo Chavez est mort avant cette chute et le nouveau gouvernement Maduro semble plus faible encore pour faire face à cette situation. Voilà typiquement le pays où l'impact de la baisse du prix du pétrole est le plus important.

En ce qui concerne le Nigeria, la situation est légèrement différente. Il souffre à la fois de la baisse du prix du pétrole et de la baisse de la production, passée d'un peu plus de 2 millions de baril par jour à environ 1,5 du fait de mouvements de protestations et de révoltes dans la région de production au sud du pays. La baisse du prix et de la production implique donc des recettes nigérianes particulièrement basses, ce qui met le pays en difficulté. Il y a toutefois, selon moi, une capacité de résistance plus importante au Nigeria. C'est un pays où il y a beaucoup d'initiatives et d'activités, et je pense qu'il pourra plus facilement surmonter la crise actuelle.

Francis Perrin : Le Venezuela est un exemple extrême de ce qui peut arriver à un pays en développement très dépendant des revenus pétroliers, avec une économie absolument pas diversifiée, une très mauvaise gestion de la rente pétrolière et des politiques économiques absurdes. Avec plus de 170 millions d'habitants, le Nigeria affronte évidemment une situation très difficile. Toujours au sein de l'OPEP, des pays comme l'Irak et la Libye, qui font face à des guerres et à des problèmes politiques et sécuritaires internes considérables, sont eux aussi frappés de plein fouet par la chute des prix du pétrole depuis l'été 2014. Un autre membre de l'OPEP, l'Equateur, connaît de grandes difficultés. À l'opposé, les pays arabes du Golfe, Arabie Saoudite, Émirats Arabes Unis, Koweit et Qatar, sont mieux protégés du fait de leurs réserves financières très élevées même si celles-ci sont en chute. L'Arabie Saoudite affiche ainsi l'ambition de réduire fortement sa dépendance envers le pétrole dans le cadre de sa "Vision 2030".

Selon le département de l'Energie des États-Unis, les revenus nets provenant de l'exportation de pétrole n'auraient pas dépassé $400 milliards en 2015 pour les pays membres de l'OPEP, soit une baisse de 46% par rapport à 2014 et de 56% par rapport à 2012. Comme le disait La Fontaine dans Les Animaux malades de la peste, ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés et cela vaut aussi pour les pays non-OPEP. La Russie voit la valeur de ses exportations pétrolières chuter de même que celle de ses exportations gazières (les prix du gaz sont souvent indexés sur ceux du pétrole) et cela s'ajoute à l'impact des sanctions occidentales découlant de la crise russo-ukrainienne. Les pays les plus affectés sont évidemment très affaiblis économiquement et souvent aussi politiquement.

Si la situation actuelle venait à perdurer, quelles seraient les prochaines zones à surveiller sur le plan politique ? Quels sont les prochains pays qui pourraient tomber dans l'effet domino de ce phénomène ? Avec quelles conséquences à prévoir ? 

Francis Perrin : La situation est un peu moins mauvaise pour les pays producteurs et exportateurs de pétrole qu'au début de l'année. Le prix du Brent de la mer du Nord était de près de $47 par baril le 2 septembre en fin de journée, contre un creux d'un peu moins de $30/b au début 2016. On est certes très loin des $100-110/b entre 2011 et la fin du premier semestre 2014 mais il semble que le pire soit passé pour les pays producteurs. De plus, le marché pétrolier est en train de se rééquilibrer grâce à l'augmentation de la consommation mondiale et la baisse de la production non-OPEP en dépit de la hausse de la production OPEP.

Cela dit, même si les prix devaient se stabiliser entre $50 et $60/b vers la fin 2016 et en 2017 (et ce n'est bien sûr pas une certitude), la situation économique, financière et budgétaire resterait très difficile pour des pays en développement très dépendants des revenus pétroliers (et gaziers aussi pour certains). Mais cela pourrait permettre de limiter l'effet domino et de donner un bol d'oxygène aux pays producteurs.

Jean-Pierre Favennec : Rappelons tout d'abord qu'il y a actuellement 14 pays producteurs de pétrole et membres de l'OPEP (d'autres n'en sont pas membres). Il est clair que la plupart des pays producteurs de pétrole de manière importante sont en difficulté. Le pays le plus menacé dans un avenir proche est sans doute l'Algérie, qui dépend beaucoup des exportations et dont les recettes ont évidemment beaucoup diminué. L'Angola est également fragile, dans la mesure où toute la richesse dépend plus ou moins du pétrole. Il ne faut pas oublier non plus la Russie, qui dépend pour plus de 50% de ses recettes de pétrole, même si c'est un pays plus développé qui possède plus de ressources.

Il faudrait ensuite évoquer ici le cas des pays du Golfe, les plus gros producteurs en valeur absolue. L'Arabie Saoudite a fait des déclarations fracassantes. Les déficits annuels saoudiens tournent autour de 50 à 100 milliards de dollars, mais le pays dispose d'un fonds souverain dans lequel elle peut éventuellement puiser de l'ordre de 700 milliards. Cela lui donne quelques années de répit. Nous voyons aujourd'hui que les journaux font de gros titres sur un accord entre l'Arabie Saoudite et la Chine pour un prêt de 15 milliards de dollars. Je pense que la situation ne pourra pas durer très longtemps.

L'Iran est dans une situation différente. C'est un pays avec une très forte population et une production plus faible, qui va redémarrer un peu mais pas brutalement après la levée des sanctions internationales. Ils sont eux aussi un peu en difficulté avec la baisse du prix du pétrole.

Nous voyons donc tout un ensemble de pays menacés, et d'ici quelques années il est clair que si la situation se maintenait, cela pourrait devenir délicat.

Si la chute du pétrole a pu conduire à affaiblir de nombreux territoires, quelles sont, à l'inverse, les zones qui tendent à se renforcer ? À qui profite cette situation au niveau géopolitique ?

Jean-Pierre Favennec : C'est une très bonne question, mais en même temps un peu difficile. Il y a sur la planète 195 pays, voire un peu plus. Beaucoup sont producteurs de pétrole, mais ceux qui en produisent en quantité importante et qui jouent un rôle fondamental de ce point de vue-là sont relativement peu nombreux (entre 10 et 20 pays, au grand maximum). Donc la plupart des pays sont importateurs de pétrole et ont bénéficié de la chute du prix du baril.

Prenons l'exemple français. Le passage du prix du baril de 110 dollars en juin 2014 à environ 50 dollars actuellement représente plusieurs dizaines de milliards de dollars supplémentaires pour l'État français. On disait récemment qu'il y avait actuellement un bon alignement des planètes, avec la concomitance de la baisse du prix du pétrole, d'une inflation faible et des taux d'intérêts faibles, etc. Il est clair que beaucoup de pays bénéficient de cela, cela leur permet d'avoir un peu plus de croissance (ou au moins, compte tenu de la situation économique mondiale, de voir leur croissance diminuer un peu moins que si le pétrole restait cher…).

La Chine, par exemple, un pays qui importe énormément de pétrole, est sans doute le principal bénéficiaire en nombre de dollars de la baisse du prix du pétrole.

Francis Perrin : La chute des prix du pétrole est évidemment une bonne nouvelle pour les pays importateurs de pétrole et d'énergie tels que les pays européens, la Chine, le Japon, la Corée du Sud et de nombreux pays en développement, dont la plupart ne sont pas producteurs de pétrole. Ainsi, entre mai 2015 et avril 2016, la facture énergétique de la France (importations moins exportations) était de 34,9 milliards d'euros, en baisse de 28,5% par rapport à la même période de l'année précédente. Il s'agit du chiffre le plus faible pour la France depuis plus de dix ans.

La chute des prix du pétrole représente en fait un moindre prélèvement de richesses des pays importateurs vers les pays exportateurs. Les premiers sont donc les grands gagnants de l'effondrement des cours de l'or noir depuis l'été 2014. Le cas des États-Unis est plus complexe car ce pays est à la fois le premier producteur et le premier consommateur de pétrole. Mais, globalement, les pays producteurs en développement ou émergents avec des économies peu diversifiées sont très affaiblis. Pour eux, l'enjeu est clair et essentiel: comme personne ne maîtrise les prix du pétrole et que l'OPEP n'a pris aucune décision de limitation ou de réduction de la production depuis 2014, il leur faut absolument réduire leur dépendance envers le pétrole pour tenter d'éviter des soubresauts économiques, sociaux et politiques majeurs comme ceux auxquels le Venezuela fait face.

 
Commentaires

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  • Par vangog - 04/09/2016 - 00:28 - Signaler un abus Partido Socialista Unido de Venezuela de Maduro...

    et APC ( All Progressive Congress) de centre gauche, de Muhammadu Buhari...cela ne serait pas le point commun de ces deux démocraties bénies par les Medias, il y a quelques années, et qui touchent le fond, aujourd'hui, malgré leur grand richesse pétrolière, par incompétence totale?...

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Jean-Pierre Favennec

Jean-Pierre Favennec est un spécialiste de l’énergie et en particulier du pétrole et professeur à l’Ecole du Pétrole et des Moteurs, où il a dirigé le Centre Economie et Gestion. 

Il a publié plusieurs ouvrages et de nombreux articles sur des sujets touchant à l’économie et à la géopolitique de l’énergie et en particulier Exploitation et Gestion du Raffinage (français et anglais), Recherche et Production du Pétrole et du Gaz (français et anglais en 2011), l’Energie à Quel Prix ? (2006) et Géopolitique de l’Energie (français 2009, anglais 2011).

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Francis Perrin

Francis Perrin a travaillé pendant plusieurs années comme journaliste et consultant indépendant sur l’énergie et les matières premières avant de rejoindre, en 1991, le Centre arabe d’études pétrolières. Francis Perrin a été rédacteur en chef de Pétrole et Gaz Arabes (PGA) et d’Arab Oil & Gas (AOG) entre 1991 et 2000 et directeur de la rédaction de l’ensemble des publications de l’APRC entre 2001 et le début 2012.

En 2012, Francis Perrin a créé Stratégies et Politiques Energétiques (SPE).

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