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Nicolas Baverez : “L'illusion de l'Occident a été de croire qu'il avait la main sur l'Histoire au moment précis où elle était en train de lui échapper”

Alors que de nombreuses crises traversent actuellement les sociétés occidentales (migratoire, économique, identitaire), il n'est pas encore trop tard pour réagir en citoyens responsables.

Danser sur un volcan

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Nicolas Baverez : “L'illusion de l'Occident a été de croire qu'il avait la main sur l'Histoire au moment précis où elle était en train de lui échapper”

Atlantico : En référence aux nombreuses crises auxquelles l'Occident est confronté aujourd'hui - migratoire, économique, géopolitique - vous écrivez que "les démocraties continuent de vivre dans une triple illusion : illusion que ces événements étaient exceptionnels ; qu'ils relevaient d'une anomalie ; qu'ils se concluraient par un retour à la norme, c'est-à-dire au monde d'avant, celui où l'Occident pilotait l'histoire". Comment selon vous l'Occident a-t-il perdu la direction, les rênes de l'histoire ? A quand faites-vous remonter ce basculement, et quels en sont selon vous les étapes clés ?

Nicolas Baverez : Aujourd'hui, nous voyons se multiplier les chocs : le surgissement de l'Etat islamique, le retour des empires et autocrates, qu'ils soient chinois russes ou turcs, l'écartèlement de l'Europe entre Grexit et Brexit, la crise des migrants, les krachs aux Etats-Unis et en Chine, l'arrivée de la révolution cybernétique et numérique qui affecte tous les secteurs de l'économie.

Et face à ces événements improbables, extrêmes et irréversibles, on constate un double désarroi politique et intellectuel de l'Occident.

Un désarroi intellectuel parce que les réponses apportées jusqu'à présent se sont révélées insuffisantes ou fausses. C'est évidemment le cas de l'histoire de Fukuyama (auteur de La Fin de l'histoire et le Dernier Homme, ndlr) et La Fin du Travail de Jeremy Rifkin., alors que plus de 3 milliards d'hommes entraient dans le capitalisme. C'est également le cas de la théorie de la Terre plate de Thomas Friedman, alors que l'on voit refleurir et reconstituer les frontières et les murs, y compris sur le continent européen. Ces explications manquaient leur cible car elles étaient simplistes dans un monde complexe. Le désarroi politique s'exprime par l'impuissance des dirigeants et le développement du populisme dans les nations libres face à la menace de la déflation et la déstabilisation des classes moyennes, face à la montée des peurs au regard des menaces stratégiques intérieures et extérieures.

Pour expliquer cette illusion intellectuelle et cette impuissance politique, il faut évoquer l'erreur majeure du XXe siècle, en 1989, lorsque les démocraties se sont installées avec l'idée que l'histoire était finie, que la démocratie était installée et que l'on pouvait mettre le monde en pilotage automatique et qu'il produirait la paix et la prospérité. Malheureusement, ça n'est pas du tout ce qui s'est passé. Ainsi, le capitalisme auto-régulé a donné des bulles spéculatives et une quasi répétition de la crise des années 30 et la fin des idéologies a débouché sur le retour des passions passionales et religieuses : d'un côté les nationalismes exacerbés et de l'autre le fanatisme religieux. Donc, la violence n'a pas disparu, mais s'est disséminée, et même multipliée avec des guerres civiles, ethniques et religieuses, des conflits asymétriques et également des affrontements entre Etats. La Syrie mélangeant sur son territoire toutes ces dimensions. La grande illusion pour l'Occident a été de croire qu'il avait la main sur l'Histoire au moment précis où elle était en train de lui échapper. 

Vous allez plus loin en constatant non seulement un déficit politique, pour gérer et résoudre les différentes crises que vous mentionnez, mais aussi un déficit intellectuel, c'est-à-dire une incapacité à les comprendre. L'Occident s'en donne-t-il vraiment les moyens ?

Aux principes de cette erreur politique et intellectuelle dont on vient de parler, on trouve la volonté de plaquer des explications simples ou binaires avec des oppositions entre le Nord et le Sud pour succéder à l'Est et l'Ouest, ou entre l'Occident et le monde islamique, au lieu d'accepter le fait que c'est un monde extrêmement complexe où les risques ont changé de nature, d'intensité, de champ géographique, changé aussi d'acteurs avec une grande diversification. En même temps que l'Occident perdait la main, les Etats ont perdu la main face au dynamisme d'un certain nombre d'acteurs économiques et sociaux, face aussi aux groupes terroristes.

Ainsi, pour essayer de retrouver une capacité d'action, il faut d'abord partir de la bonne analyse de ce monde et finalement les quatre grandes forces qui le traversent et qui se combinent : d'abord l'universalisation du capitalisme, et son adaptation aux contraintes écologiques et environnementales, ensuite la révolution technologique qui ouvre de formidables espoirs, mais en même temps va détruire des pans entiers d'activités et détruire des emplois, la fin d'une idéologie, mais le retour du nationalisme et du fanatisme religieux, cette transformation de la violence qui est un espèce de caméléon et s'immisce un peu partout. Une fois que l'on a bien ces forces en tête et que l'on comprend comment elles se combinent, on peut essayer de travailler à la fois sur la gestion des risques, mais aussi profiter des chances et opportunités offertes par ce monde. Il y a des risques très importants, mais il y aussi des espoirs. Tout d'abord des espoirs pour les nouvelles sources de la croissance : les classes moyennes du Sud, le décollage de l'Afrique, le numérique, la conversion écologique, l'économie des seniors. Il y a aussi d'importants progrès pour l'éducation ou la santé. Il y a une société ouverte qui se met en place et qui peut permettre de mieux gérer les biens communs de l'humanité. Un bel exemple de possibilité de se réformer vient de l'Europe du Nord, en Espagne ou en Italie. 

Cette compréhension du monde doit ensuite déboucher sur l'action, soit le fait de combler l'écart entre cette vitesse des transformations et la faiblesse des réponses politiques. Pour cela, il faut travailler à trois niveaux : sur la mobilité, la créativité des acteurs économiques et sociaux. Il faut donc leur laisser beaucoup d'espace parce qu'on l'a vu aux Etats-Unis, c'est par eux que transitent toute une partie des solutions et des adaptations. Il faut les reconcentrer sur la gestion des risques. Il faut agir sur la structure du monde du XXIe siècle en essayant de cantonner la violence et en intégrant les émergents, en essayant de renforcer le coopération entre les grands pôles qui structurent la mondialisation, que ce soit les très grandes métropoles, les Banques centrales ou les gouvernements. Le clivage ne passe plus entre le Nord et le Sud, mais il passe maintenant entre les individus, les entreprises, les nations, les continents qui sont capables de s'adapter et ceux qui sont immobiles et se trouveront marginalisés.

 
Commentaires

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  • Par zouk - 12/03/2016 - 13:31 - Signaler un abus N. Baverez

    La France nous désespère par son refus obstiné de vouloir seulement le monde disparu et rassurant parce qu'on en connaissait les ressorts. Ce monde n'est plus, nous devons en accepter la réalité et consentir, mieux mettre en oeuvre, le changement indispensable.et inéluctable. Si nous ne le faisons pas, ce monde inquiétant nous sera imposé.

  • Par Ganesha - 12/03/2016 - 14:59 - Signaler un abus Propagande PS/Ripoublicains

    Un bon point au début : mr. Baverez semble condamner le ''Libéralisme'' : ''le capitalisme auto-régulé a donné des bulles spéculatives et une quasi répétition de la crise des années 30''. Mais bien vite apparaît qui a subventionné ce mercenaire pour rédiger cet article : le cartel ''PS-Ripoublicain''. Citation page 2 : ''Notre grand privilège est donc la liberté politique et l'abandonner aux populistes est un contresens politique et historique'' Et l'on voit donc réapparaître la sinistre tarte à la crème habituelle, le mantra des intégristes qui veulent à tout prix poursuivre la politique qui a échoué depuis 35 ans : ''faire émerger des solutions différentes…la Suède et le Canada dans les années 1990, l'Allemagne dans les années 2000, les États-Unis, l'Espagne et maintenant l'Italie'' Bref, la recette magique du dr. Merkel ! Pour connaître au moins quelques chiffres de 2015 : ni l'Allemagne ni l'Angleterre n'ont des taux de croissance suffisants, l'Espagne part de très bas, et contrairement aux éléments de langages, l'Italie est très décevante. http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/la-france-un-ton-en-dessous-de-la-croissance-europeenne-en-2015-547441.html

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Nicolas Baverez

Nicolas Baverez est docteur en histoire et agrégé de sciences sociales. Un temps éditorialiste pour les Echos et le Monde, il analyse aujourd'hui la politique économique et internationale pour Le Point.
 
Il est l'auteur de "Lettres béninoises" aux éditions Albin Michel, essai où il projette en 2040 une France devenue "le symbole des puissances décadentes" où l'extrême pauvreté et l'insécurité sont devenues la norme. A la manière des "Lettres persanes" le pays est décrit par le regard désenchanté d'Allassane Bono, directeur général du FMI venu du Bénin pour réaliser un audit d'une situation économique devenue catastrophique. Il vient de publier "Danser sur un volcan" (Albin Michel).

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