Atlantico, c'est qui? c'est quoi ?
Jeudi 27 Juillet 2017 | Créer un compte | Connexion
Extra

Du Moyen-Orient à l'UE, voilà pourquoi les intérêts de la France bénéficient de la politique de l'Amérique de Trump

Dossier syrien et excédents commerciaux allemands : sur ces deux points sensibles, les intérêts de Paris et Washington paraissent converger, en dépit de divergences qui persistent relatives au Moyen-Orient ou à l'Europe.

Main tendue

Publié le - Mis à jour le 11 Avril 2017
Du Moyen-Orient à l'UE, voilà pourquoi les intérêts de la France bénéficient de la politique de l'Amérique de Trump

Atlantico : Dans le contexte du conflit syrien, et sur les différents dossiers moyen-orientaux plus généralement, qu'aurait à gagner Paris à un rapprochement avec Washington ? 

Alexandre del Valle : La France n'étant pas un pays ennemi des États-Unis, mais au contraire un allié multiséculaire de l’Amérique, depuis sa fondation même, qu’elle aida, puis étant membre de l’Otan et ayant des visions géopolitiques proches - parfois très proches- , il y a bien sûr des intérêts convergents, mais cela n’est pas global et cela dépend tant des époques et des gouvernements que des dossiers.

Si l'on considère, par exemple, le plan économique, il n'y a pas que des intérêts convergents, loin de là, comme en témoigne la guerre commerciale menée à l'heure actuelle par les États-Unis à l'Europe, ou encore les rivalités entre Boing et Airbus, ou l’affaire assez stupéfiante de la Banque française BNP Paribas, l’une des plus puissantes banques mondiales, concurrentes de banques américaines, qui fut pénalisée à hauteur de près de 10 milliards de dollars par les Etats-Unis au nom d’une loi extraterritoriale à portée universelle comme seuls les Etats-Unis savent en concocter pour régenter le monde et servir leurs intérêts économico-cyniques au nom de prétendues normes morales universelles.

Pour ce qui est du Moyen-Orient, les deux pays ne sont pas toujours d'accord (conflits israélo-palestinien, guerres en Irak, etc), même s’il est vrai que le gouvernement au pouvoir en France et l'administration américaine semblent converger parfois (Syrie, Mali, Libye, Yémen, Arabie saoudite, Qatar, Iran, etc), comme on l’a notamment vu de façon éclatante depuis quelques jours dans le contexte des frappes militaires aériennes américaines en Syrie du 7 avril dernier en représailles aux attaques chimiques attribuées au régime syrien, régime que la France et les Etats-Unis ont souvent condamné de concert. De ce fait, le soudain revirement "interventionniste" et moralisateur de Donald Trump montre qu’il peut y avoir des convergences de vues relatives y compris entre deux gouvernements et deux personnalités (Hollande/Trump) que tout semble opposer en apparence. Rappelons que jusqu’au revirement du président américain, la France était beaucoup plus jusqu'au boutiste et va-t'en guerre que l'administration Obama en ce qui concerne la Syrie notamment. Maintenant que Donald Trump montre un visage beaucoup plus activiste et militariste que ce qu'il a pu annoncer initialement – un revirement auquel il a été contraint – la France semble effectivement beaucoup plus en accord avec les États-Unis même si elle semble aller plus loin dans sa volonté de parvenir à la rédaction d’un texte onusien qui officialiserait et légaliserait cette ligne anti-Bachar. Ce qu'il faut bien préciser, c'est que ce ne sont pas les deux pays, mais les deux administrations qui ont l'air de converger sur ce dossier notamment, ce qui est différent.

Des pierres d'achoppement relatives au Moyen-Orient ont cependant toujours existé de façon assez claire depuis l’avènement de De Gaulle jusqu’à la présidence de Jacques Chirac entre les deux pays. Par exemple au sujet du Liban, où les États-Unis et la France n'ont jamais eu les mêmes intérêts. Les Français y ont, en effet, toujours été assez proches des chrétiens – relais de la francophonie et garants de l’intégrité du pays – tandis que la souveraineté libanaise fut bafouée par les Etats-Unis qui livrèrent purement et simplement le Liban aux Syriens en 1990 en échange de la participation syrienne à la coalition anti-Saddam Hussein en Irak. Américains et Britanniques y ont, au contraire, souvent privilégié des forces musulmanes et sécessionnistes. Au Maghreb, les Américains ont longtemps soutenu des forces hostiles à la France, ceci dès la Seconde Guerre mondiale en aidant les groupes indépendantistes, et jusqu'à soutenir les islamistes du FIS (Front islamique du salut) et les Frères musulmans dans les années 1980-1990, très hostiles à la francophonie et à la France. Sur le conflit israélo-palestinien, les positions demeurent profondément différentes, même si la France n'est pas un pays antisioniste, car si la France prône clairement une solution à deux Etats et refuse de reconnaître Jérusalem comme la capitale de l’Etat hébreux, les Etats-Unis ont toujours maintenu – jusqu’à l’exception relative d’Obama à la fin de son mandat – mais de plus belle avec Trump, une vision très favorable aux intérêts et objectifs israéliens, ceci d’ailleurs plutôt par tradition protestante (Sion-peuple de la Bible) plutôt qu'à cause d’un"lobby juif" en réalité très hétéroclite et moins radical que les forces WASP pro-sionistes. Les Etats-Unis ont, en effet, toujours fait preuve d'une véritable empathie pour la terre d'Israël et le peuple juif, ce que l’on ne retrouve dans aucun pays européen, pas même en France. Les intérêts divergent également grandement en Afrique de l’Ouest, excepté en Côte d’Ivoire, où un certain nombre de dirigeants et dictateurs francophones ne sont pas bien perçus par les États-Unis qui souhaiteraient les remplacer, et ainsi prendre la place de la France en Afrique.

Et n'oublions pas la principale pierre d'achoppement, de nature géoéconomique, qui réside dans le fait que les États-Unis ont déclaré une véritable guerre commerciale à l'Europe, dont la France. 

 
Pour commenter :

Depuis son lancement Atlantico avait fait le choix de laisser ouvert à tous la possibilité de commenter ses articles avec un système de modération a posteriori. Sous couvert d'anonymat, une minorité d'internautes a trop souvent détourné l’esprit constructif et respectueux de cet espace d’échanges. Suite aux nombreuses remarques de nos lecteurs, nous avons décidé de réserver les commentaires à notre communauté d’abonnés.

Alexandre Del Valle

Alexandre del Valle est un géopolitologue et essayiste franco-italien. Ancien éditorialiste (France SoirIl Liberal, etc.), il intervient à l'Ipag,  pour le groupe Sup de Co La Rochelle, et des institutions patronales et européennes, et est chercheur associé au Cpfa (Center of Foreign and Political Affairs). Il a publié plusieurs essais en France et en Italie sur la faiblesse des démocraties, les guerres balkaniques, l'islamisme, la Turquie, la persécution des chrétiens, la Syrie et le terrorisme.

Il est notamment l'auteur des livres Comprendre le chaos syrien (avec Randa Kassis, L'Artilleur, 2016), Pourquoi on tue des chrétiens dans le monde aujourd'hui ? : La nouvelle christianophobie (éditions Maxima), Le dilemme turc : Ou les vrais enjeux de la candidature d'Ankara (éditions des Syrtes) et Le complexe occidental, petit traité de déculpabilisation (éditions du Toucan). Son dernier ouvrage paraîtra le 26 octobre 2016 : Les vrais ennemis de l'Occident : du rejet de la Russie à l'islamisation de nos sociétés ouvertes (Editions du Toucan). 

 

Voir la bio en entier

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

Voir la bio en entier

Je m'abonne
à partir de 4,90€