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La mondialisation, cette superstar de la campagne 2017 dont on ne nous a finalement pas dit grand chose en profondeur

Le thème de la mondialisation n’a été omniprésent dans la campagne qu’en apparence.

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La mondialisation, cette superstar de la campagne 2017 dont on ne nous a finalement pas dit grand chose en profondeur

Comme le terme de « système » martelé pendant cette campagne (si tous les candidats sont hors-système, il n’y a donc pas de système !) la mondialisation est une commodité de langage qui a l’avantage de laisser à chacun le soin d’y mettre ce qu’il veut. En critiquant une mondialisation abstraite, laissée sans définition précise, on est ainsi certain de satisfaire le plus grand nombre. Mais on esquive en même temps les vrais débats. Le ressentiment l’emporte sur l’analyse. De quelle mondialisation parle-t-on ?

L’échange des capitaux, des biens, des hommes, des services, des idées, des techniques ? Quelle serait l’alternative ?

Les débats n’ont ainsi porté que sur certains aspects de la mondialisation, pour l’essentiel, l’immigration, le commerce et les délocalisations qui lui sont associées. Si la finance est parfois redevenue l’ennemi, il est assez difficile de voir de quel type de finance parlaient les candidats.

Aucun ne s’est fait le héraut de la « mondialisation heureuse » et tous, à des degrés divers, en ont souligné les effets négatifs sur l’emploi et les inégalités, parfois sur l’identité ou la sécurité. Ils ont évoqué un renforcement de la lutte contre toutes les formes de dumping qu’il soit commercial, social, environnemental ou fiscal sans pour autant prendre le temps d’entrer dans les détails trop techniques. Seuls les Trotskystes s’opposent explicitement au protectionnisme au nom de l’internationalisme prolétarien ! Mais ce quasi consensus sur la critique de la mondialisation n’a été jusqu’à sa condamnation que pour certains candidats qui ont introduit dans leur programme la fermeture plus ou moins étanche des frontières au commerce et/ou à l’immigration. Ces « radicaux »représenteraient ensemble autour de la moitié des électeurs, ceux de Mélenchon, Le Pen, Dupont-Aignan et de quelques « petits » candidats. Dans ce domaine, comme dans d’autres, les « modérés » s’opposent aux « radicaux » et consolident des clivages qui ont bouleversé les lignes politiques traditionnelles puisque la gauche, comme la droite, compte en son sein, les uns comme les autres.

Mais de fait, c’est moins directement la mondialisation qui a été évoquée et discutée qu’une Europe qui en serait l’incarnation. La critique de la mondialisation s’est ainsi cristallisée dans la critique de l’Union européenne qui serait une sorte de mondialisation régionale où le dumping social polonais se confondrait avec le dumping social chinois. En même temps, pour aggraver son cas, l’Europe forcerait la mondialisation de ses pays membres en multipliant les traités commerciaux et en s’ouvrant à tous les vents de la concurrence internationale. Tous les candidats, en âge de voter à l’époque, se sont prononcés contre le Traité de Maastricht et/ou le Traité constitutionnel (sauf Emmanuel Macron).

Mais quitte à traiter de la mondialisation sous le seul prisme européen, le grand mensonge des « radicaux », aura été leur position vis-à-vis de l’Europe. Formellement, la renégociation des traités européens est préférée au « Frexit » brut mais à des conditions qui ne peuvent faire illusion. Ce n’est pas une révision des traités qui est demandée mais un ralliement des 26 autres pays au mélenchonisme ou au lepenisme, ce qui rend dès le départ toute négociation inacceptable sur ces bases. Le « Frexit », comme la sortie de l’euro, est donc bien, de facto, inscrite dans leur programme, même s’ils s’en défendent.

Quitte à orienter le débat sur l’Europe, encore aurait-il fallu répondre à la seule question qui vaille : la France est-elle mieux protégée des effets néfastes de la mondialisation dans l’Union européenne et dans l’euro qu’en dehors. C’est un débat de fond qui n’a certes pas de réponses simples mais qui s’est limitée à quelles phrases définitives, souvent des contre-vérités, qui n’ont d’ailleurs pas été relevées par les candidats « modérés » pro-européens. Non l’Europe n’est pas la passoire décrite par quelques candidats, plus ouverte que les pays émergents (mais moins que Hong Kong ou Singapour….) elle ne l’est pas plus que les pays industriels : elle protège drastiquement plusieurs pans de son agriculture (viande, céréales, laits, etc.). Elle applique un système sévère de normes sanitaires et techniques, sans doute pas sans faille mais qui reste très dissuasif. Depuis 1995, c’est l’UE qui, après l’Inde et les Etats-Unis a imposé le plus de droits antidumping et qui, à la fois, a déposé le plus de plaintes à l’OMC et a été le plus souvent attaquée (chaque fois après les Etats-Unis). Si elle défend ses droits, elle prend donc aussi parfois quelques libertés avec les règles internationales. L’Europe n’est pas « lou ravi » de la crèche globale. Ce n’est qu’à partir de cette réalité, défendue par personne, que le débat peut s’ouvrir sur la politique commerciale de l’Union européenne, pas à partir de sa caricature : l’Europe se défend-elle assez ? Trop ? Vise-t-elle les bons secteurs ? Défend-elle des rentes ou accompagne-t-elle les secteurs d’avenir ? Quant aux mesures protectionnistes préconisées, leur ampleur n’a pas été annoncée. Le « protectionnisme solidaire » ou le « protectionnisme intelligent » (qui défendrait un protectionnisme bête ?) relèvent davantage de la formule que de la proposition concrète.

Cette ignorance, réelle ou feinte, se retrouve également sur la compréhension même des mécanismes de la mondialisation commerciale et qui ignore les profonds bouleversements intervenus depuis trente ans. L’internationalisation des chaînes de production a rendu les économies plus interdépendantes. Les droits de douane, s’ils étaient appliqués, toucheraient moins directement les biens de consommation que les biens intermédiaires et d’équipement dont ont besoin nos entreprises pour être compétitives sur le marché intérieur comme sur les marchés internationaux. On peut estimer qu’on a été trop loin et qu’il faudrait relocaliser la chaine de production. Mais comment ? Quelle politique industrielle ? La taxation aux frontières ou celle des robots sont-elles des solutions ? Le débat n’a pas été ouvert.

L’autre grande question oubliée dans le débat, sur la mondialisation comme sur la politique étrangère, est celle du multilatéralisme, fondée sur des règles internationales elles-mêmes issues de négociations et qui régulent la mondialisation. Le débat en France ne fait pas mieux, que le débat au Royaume-Uni sur le Brexit ou aux Etats-Unis dans la campagne présidentielle. Cet ordre multilatéral mis en place après la seconde guerre mondiale est manifestement malade. Doit-il être réformé pour être guéri, mais avec quelle potion ? Doit-il être abandonné mais au profit de quel type de coopération ? Si les règles européennes ont pu être plus ou moins bien évoquées, la compatibilité des propositions avec les engagements internationaux de la France n’a pas été discutée. Le recours au protectionnisme« solidaire » ou « intelligent », évidemment incompatible avec les règles européennes, entre-t-il dans le cadre des protections conditionnelles autorisées par l’OMC ou nous expose-t-il à des sanctions ? La France ne sera-t-elle pas alors amenée à quitter aussi l’OMC ? En cas de « Frexit », comment traiter la caducité de nos traités, négociés et ratifiés au niveau européen ? Faudra-t-il renégocier avec la Suisse, la Norvège, le Mexique, la Corée, les pays africains et les dizaines d’autres partenaires de l’Union européenne ? Les candidats partagent-ils la même vision que Mme May : quitter l’Europe pour mieux s’ouvrir au Monde, ce qui serait pour le moins contradictoire avec le discours anti-mondialiste ?

Finalement, au-delà même des propositions et des formules rhétoriques répétées par les uns et les autres, c’est bien la vision de la France dans le Monde qui a été ignorée. Sa stratégie doit-elle être de se replier sur elle-même, avec, peut-être,quelques alliés (lesquels ? L’alliance bolivarienne ? La Communauté des Etats Indépendants ?) ou de mener les politiques qui lui permettent de s’insérer dans une mondialisation qui ne sera certainement pas aussi « heureuse » qu’on l’entendait autrefois, mais qui lui procurerait aussi les moyens de la rendre moins brutale et plus égalitaire ? Avec l’Europe ? A côté de l’Europe (comme le souhaiterait Mme May)? Sans l’Europe (comme cela risque d’aboutir dans l’Angleterre du Brexit) ?

 
Commentaires

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  • Par bd - 22/04/2017 - 16:30 - Signaler un abus Comment agir dans la mondialisation?

    Le projet d’Emmanuel Macron permet de répondre à trois questions-clés : - Comment créer de l’emploi? - Comment protéger les personnes? - Comment agir dans la mondialisation? Lisez-le sans à-priori et vous comprendrez. https://storage.googleapis.com/en-marche-fr/COMMUNICATION/Programme-Emmanuel-Macron.pdf

  • Par bd - 22/04/2017 - 16:36 - Signaler un abus Une VRAIE réforme vaut mieux qu'un simple programme de crise

    Si la France n’a pas une politique courageuse de réformes sur le plan structurel, les Allemands ne suivront pas. Ce n'est pas ce que propose François Fillon, lui qui annonce un gros choc fiscal au début et des économies pour plus tard, comme en 2007. Emmanuel Macron, plus raisonnablement, a calculé qu'avec 60 milliards, ce serait possible. De plus, 100 milliards d'économies avec François Fillon serait synonyme d'un accroissement des disparités et de très fortes tensions sociales. ...Alors que les correctifs prévus avec Emmanuel Macron sont tous orientés vers les économiquement plus faibles. Emmanuel Macron propose une réforme à la fois plus efficace, plus réaliste et plus en profondeur. Une vraie réforme "long-termiste" et pas seulement "de crise". Pour comprendre le programme d'Emmanuel Macron, il convient de changer de logiciel d'analyse et de se placer sur un plan plus pragmatique qu'idéologique.

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Jean-Marc Siroën

Jean-Marc Siroën est économiste. Il enseigne actuellement à l’université Paris Dauphine et est professeur au sein du département Master Sciences des Organisations. Il est spécialiste d’économie internationale. Il participe également au programme de recherche Nopoor, financé par l'Union européenne, sur les politiques de lutte contre la pauvreté. 

 

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