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Mission (im)possible ? L’Europe face au défi de la construction d’une souveraineté réelle dans le nouveau monde de Trump

Alors que Jean-Yves Le Drian, faisant référence au retrait américain de l'accord sur le nucléaire iranien, a estimé que "les Européens n'ont pas à payer pour le retrait d'un accord par les États-Unis, auxquels ils avaient eux-mêmes contribué", Angela Merkel a déclaré que "le temps où l'on pouvait compter tout simplement sur les États-Unis pour nous (les Européens) protéger est révolu".

L’heure de vérité

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Mission (im)possible ? L’Europe face au défi de la construction d’une souveraineté réelle dans le nouveau monde de Trump

 Crédit LUDOVIC MARIN / AFP

Atlantico : A l'occasion de son déplacement le 10 mai à Aix-la-Chapelle, Emmanuel Macron a pu réitéré son appel pour une souveraineté européenne en déclarant notamment :"​Acceptons-nous la règle de l'autre ou la tyrannie des événements ou faisons-nous le choix de décider pour nous-mêmes de l'autonomie profonde et donc oui d'une souveraineté européenne ? Qui choisira pour nos concitoyens les règles qui protègent leur vie privée ? Qui choisira d'expliquer l'équilibre économique dans lequel nos entreprises auront à vivre ? Des gouvernements étrangers qui, de fait, organiseront leur propagande ou leurs propres règles ? Des acteurs internationaux, devenus passagers clandestins d'un système qu'ils décident parce qu'ils l’organisent, ou considérons-nous que cela relève de la souveraineté européenne ?"​. Une thématique qui a pu être renforcée par la déclaration d'Angela Merkel, à la même occasion, indiquant que l'Europe ne peut plus se reposer sur les Etats Unis pour sa protection"En imaginant que les européens se mettent d'accord, que devrait faire l'Europe pour retrouver une souveraineté réelle ?

Philippe  Fabry : Il s’agirait moins de la retrouver que de la trouver. L’Europe n’a jamais été souveraine. Les Etats-Nations européens l’étaient, jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale où ils se sont trouvés cernés par des super-Etats-nations aussi gros qu’eux tous réunis : les Etats-Unis d’un côté, l’URSS de l’autre. L’Est et l’Ouest de l’Europe sont alors devenus des vassaux de l’un et de l’autre, au sein de l’OTAN et du Pacte de Varsovie. « L’Europe » n’était alors qu’une Communauté Economique Européenne.

Les choses ont changé avec la chute de l’URSS et le délitement du Pacte de Varsovie : le Traité de Maastricht de 1993 a créé l’Union Européenne, ce qui a amorcé l’apparition d’une puissance politique plus indépendante des Etats-Unis : elle s’est élargie sur l’ancien espace communiste, et s’est affranchie du privilège du dollar en créant l’euro – quand la Chine et la Russie expliquent aujourd’hui vouloir mettre fin au privilège du dollar et présentent comme un acte de résistance mondiale la décision d’échanger dans leur propre monnaie, il faut se souvenir que les Européens ont décidé de faire la même chose entre eux depuis vingt ans, et que les Etats-Unis ne l’ont pas empêché.

L’attitude française et allemande à l’égard de l’intervention en Irak en 2003 a été un jalon symbolique sur cette affirmation de l’indépendance européenne.

Mais au bout du compte, il demeure une vérité simple qui est que pour être souverain, il faut être capable de se défendre seul. Et pour cela, il faut une armée. Et pour avoir une armée, il faut un budget.

C’est une constante historique : les Etats unitaires ou fédéraux, avec un budget et une armée permanente, dominent les formes confédérales. Pourquoi l’Angleterre, pourtant plus petite et moins peuplée, a dominé la France au début de la guerre de Cent Ans ? Parce que les rois d’Angleterre avaient une armée permanente, alors que les rois de France devaient recourir au service féodal, c’est-à-dire réunir les troupes de leurs vassaux, les faire se battre ensemble alors qu’elles n’y étaient pas habituées, étaient parfois rivales… ce qui débouchait sur des désastres militaires. La France a gagné la souveraineté, et définitivement rejeté les Anglais à la mer, avec la création de son armée permanente, au XVe siècle.

De même, l’Allemagne a été un champ de bataille pour l’Europe du XVIIe au XIXe siècle, où l’on pouvait toujours compter sur la division des princes, jusqu’à ce que la Prusse fasse l’unité allemande, et que le pays devienne la première force du continent.

Si l’Europe veut véritablement devenir souveraine, cela passe donc nécessairement par la mise sur pied d’une armée européenne, qui implique une certaine solidarité budgétaire.

Edouard Husson : Avant d’entrer dans le coeur du sujet, il faut rappeler que la souveraineté ne doit pas être confondue avec la puissance. Trop souvent, la confusion est faite, même si Emmanuel Macron semble mieux maîtriser le droit que la moyenne des dirigeants européens. Il parle ici essentiellement des règles régissant la vie des Européens. Il est néanmoins nécessaire d’insister sur le fait que Monaco, le Vatican ou le Lichtenstein sont des Etats souverains, malgré leur taille infime: leurs autorités sont libres de leur juridiction, de dire le droit dans des frontières identifiables. Comme le disait le Général de Gaulle, la souveraineté, c’est plus que l’indépendance: c’est l’indépendance exercée de manière responsable, c’est-à-dire dans la réciprocité des relations internationales. La souveraineté, c’est, pour une autorité, la capacité à exercer sa part de responsabilité politique, juridique, sur un territoire identifiable. A la fois il faut rappeler, sans se lasser, que la France peut conserver sa souveraineté pleine et entière dans le monde actuel, ce n’est pas une question de taille ni de puissance. En même temps, plus une puissance est petite, plus l’interaction avec les puissances environnantes offre des garanties à la souveraineté. A l’opposé des Etats-Unis, de la Russie ou de la Chine, qui ont de bonnes raisons de penser que leur souveraineté est garantie par leur seule puissance, la Suisse garantit la sienne par la neutralité et une diplomatie tous azimuts. C’est dans ce sens que la convergence, la coordination des souverainetés européennes peut se justifier. Là où Emmanuel Macron retombe dans l’erreur commune, c’est qu’il ne peut pas y avoir de souveraineté européenne, au sens plein du terme, sans abolition complète de la juridiction des souverainetés nationales. L’Union Européenne est une conjugaison de souverainetés nationales: le Parlement allemand, par exemple, s’est réservé, à tout moment, de retirer l’Allemagne de l’euro; il n’y a pas de souveraineté de la zone euro sur la monnaie mais une co-souveraineté des Etats qui la composent. 
 

Un tel projet est-il une chimère ? Quelles seraient les concessions à faire par les uns et les autres pour parvenir à rendre réalisable un tel projet de souveraineté européenne ?

Edouard Husson : Une fois les notions précisées, on peut penser qu’il y a un grand intérêt à coordonner, sinon conjuguer les souverainetés nationales pour mieux garantir l’Etat de droit, à l’échelle européenne. Le débat de fond, c’est de savoir dans quelle mesure la tendance des membres de l’Union Européenne à abandonner l’exercice de la souveraineté à une autorité européenne est efficace ou non. Le gros problème de l’UE, c’est que ses membres font les choses à moitié: on cesse de garantir l’exercice du droit dans les frontières nationales sans s’assurer qu’on le garantit au niveau du territoire de l’Union. C’est flagrant en matière d’immigration. Les Etats ont renoncé, largement, au contrôle à leurs propres frontières sans pour autant de doter des mécanismes de contrôle appropriés à l’échelle européenne; la zone Schengen paralyse l’exercice des souverainetés nationales tout en ne disposant pas des mécanismes concrets de co-exercice de ces souverainetés à l’échelle de la zone; il y a encore moins une souveraineté européenne en matière d’immigration. Quelle autorité dirait le droit en matière d’immigration? Le Parlement européen ne dispose pas des attributs de la souveraineté; la Commission n’est qu’une autorité administrative à laquelle le Conseil européen, lieu de la co-souveraineté européenne, laisse la bride sur le cou. Même chose en matière numérique: les Etats n’exercent pas leur souveraineté; vous ne me ferez pas croire que les meilleurs cerveaux français ou allemands ou tchèques ou portugais ne seraient pas capables d’inventer pour le territoire délimité par leurs frontières les moyens d’une protection des règles choisies en matière de souveraineté numérique par leur parlement national. Mais il n’y a pas de garantie de la souveraineté sans l’expression d’une volonté politique. C’est bien le problème majeur que nous avons à l’échelle européenne: comment peut s’exercer une volonté européenne légitime? A chaque fois qu’un peuple vote dans un sens qui ne leur plait pas, la Commission et le Conseil européen (ce dernier trahissant sa mission) s’empressent de déclarer regrettable voire nul et non avenu l’expression du suffrage populaire.

Philippe  Fabry : Cela n’est pas chimérique, mais ne se fait pas d’un claquement de doigts. Pour reprendre l’exemple de l’Allemagne, qui eût cru, en voyant le Saint Empire morcelé de la fin du XVIIIe siècle, que soixante-dix ans plus tard l’Empire allemand serait proclamé dans la galerie des glaces, à Versailles, après une victoire tonitruante sur la France ? Personne, sans doute. Mais pour en arriver là, il a bien fallu soixante-dix ans et quelques guerres.

Aujourd’hui, il y a beaucoup d’obstacles à cette intégration européenne supérieure. La réticence allemande n’est pas le moindre : le fait est que l’Allemagne ne veut pas payer les dépenses de défense nécessaires. Il y a une véritable irresponsabilité du gouvernement allemand depuis des années, qui se cache derrière l’héritage nazi pour justifier son manque d’investissement dans l’appareil militaire. En réalité c’est un faux-semblant : durant la Guerre froide l’Allemagne a dû être rapidement reconstituée et solidement équipée pour prévenir une invasion soviétique. Ce n’est que depuis la chute de l’URSS que l’Allemagne a choisi de jouir pleinement des dividendes de la paix. Cela était admissible jusqu’à il y a quelques années, mais aujourd’hui le monde redevient dangereux et le passé nazi est une excuse commode pour ne pas faire ce qui devrait être fait : l’Allemagne devrait consacrer 2% de son PIB à la défense, elle n’en consacre qu’environ 1,2%, contre environ 2,3% pour la France. L’effort relatif français est donc double de l’allemand.

 
Commentaires

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  • Par vangog - 12/05/2018 - 09:37 - Signaler un abus Dernière khommerie sur la Croisette...

    ces bobos-cretins ont accordé une tribune au mafieux Cedric Herrou, qui fait passer aux clandestins les cols des Alpes, afin de grossir les rangs des chômeurs français et creuser le gouffre de notre système social en faillite...bande de collabos sans cervelle, va!

  • Par gerint - 12/05/2018 - 10:24 - Signaler un abus La seule souveraineté qui compte pour moi

    C’est la souveraineté de la France. Je me fiche des règles de vie en Allemagne qui ne concernent que les Allemands. Chaque nation fait ses choix et les assume. Il faut effectivement une armée cohérente au service de la France. La politique avec les diplomates sont là pour établir les relations avec les autres nations. Ce sont des groupes humains pas forcément nombreux mais cohérents et décidés qui ont fait l’histoire. Toute souveraineté venue d’un cadre extra-National est pour moi une vassalité. Une perte de repères propice à l’aboulie et à tous les problèmes liés. Le risque existe d’un nationalisme expansif dramatique mais il est évitable. Le risque de la perte de souveraineté nationale est le refuge dans un communautarisme sectaire et la guerre civile

  • Par J'accuse - 12/05/2018 - 10:57 - Signaler un abus Une souveraineté européenne n'est pas acceptable

    Pour qu'il y ait une souveraineté européenne légitime, c'est-à-dire conforme aux volontés populaires, il faudrait qu'il y ait un peuple européen qui se reconnaisse en tant que tel. Ce n'est pas le cas. Il y a des dizaines de peuples européens, chacun réclamant sa propre souveraineté. Ils veulent vivre côte à côte, mais pas dissous dans un ensemble transnational artificiel, qui nie leur identité, leur culture et leur histoire. L'UE est anti-démocratique par nature, parce que si elle se voulait démocratique, elle cesserait d'exister. Mais les dirigeants n'en ont cure et veulent imposer leur technocratie, forme moderne de l'aristocratie d'Ancien Régime.

  • Par J'accuse - 12/05/2018 - 11:10 - Signaler un abus Une Europe puissante n'apporte rien aux peuple européens

    La volonté de puissance est chez les dirigeants, pas chez les peuples à qui ça ne profite en rien. Avec le nucléaire militaire, un tout petit pays peut imposer sa loi aux plus grands: regardez comment Kim a mis Trump à genoux, lui qui voulait le pulvériser et qui finit par aller l'embrasser à Singapour, en fanfaronnant alors qu'il s'est fait ridiculiser par un petit dictateur. Les peuples veulent la paix, pas imposer leur pouvoir à d'autres. Les guerres sont le fait des princes, pas des peuples. Restons petits: c'est le mieux pour les peuples.

  • Par gerint - 12/05/2018 - 13:11 - Signaler un abus @J’accuse

    Les commentateurs ci-dessus sont d’accord sur la vanité d’un Europe souveraine et ne se reconnaissent que de leur pays. En ce qui concerne Trump je ne suis pas sûr que contrairement à ce que je pensais au départ il se soit ridiculisé ce dont au demeurant il se serait moqué. Il est bien possible qu’il ait voulu dès le début aboutir au résultat actuel avec Kim et le convaincre en sous-main par des arguments « frappants »? Au départ je pensais Trump un peu con mais j’ai changé d’avis.

  • Par adroitetoutemaintenant - 12/05/2018 - 18:48 - Signaler un abus La grosse Merguez

    Veut qu'on la laisse avec son budget défense d'opérette pendant qu’elle dirige toutes ses aides pour son industrie à nos dépens ! Et bien sûr l’Europe beugle en cœur avec ses trois connards sans enfants (Merguez, Macron, May—vous avez remarqué que c’est la même initiale M comme dans merde ?).

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Philippe Fabry

Philippe Fabry est historien et tient le blog Historionomie, principalement dédié à l'étude des schémas historiques et leur emploi à des fins d'analyse géopolitique et de prospective. Il a publié Rome du libéralisme au socialisme, Leçon antique pour notre temps (2014),et Histoire du Siècle à Venir (2015). Son nouveau livre, Atlas des guerres à venir, paraîtra en février 2017.

 

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