Atlantico, c'est qui? c'est quoi ?
Samedi 20 Octobre 2018 | Créer un compte | Connexion
Extra

Michel Onfray trouve l’Occident décadent... Oui. Mais dans quel état sont vraiment les autres civilisations qui nous entourent ?

A l'occasion des fêtes, Atlantico republie les articles marquants de l'année qui s'achève. En 2017, Michel Onfray a affirmé dans son livre, Décadence, que la civilisation occidentale/judéo-chrétienne est sur le point de disparaître.

Best of Atlantico 2017

Publié le
Michel Onfray trouve l’Occident décadent... Oui. Mais dans quel état sont vraiment les autres civilisations qui nous entourent ?

Atlantico : Le thème de l'affaiblissement de notre civilisation occidentale/judéo-chrétienne est récurrent ces derniers temps. Certains vont plus loin, à l'instar de Michel Onfray qui, dans son dernier livre, Décadence, affirme que celle-ci est sur le point de disparaître. A cela s'ajoutent les calculs réalisés par le professeur de mathématiques de l'université du Connectictut, Peter Turchin qui, d'après les modèles généralement utilisés en cliodynamique (domaine de recherche pluridisciplinaire visant à décrire des dynamiques historiques par le biais de modèles mathématiques - ndlr), prévoient une forte aggravation de l'instabilité sociale et de la violence politique, pouvant conduire à la fin de notre civilisation, dans le courant des années 2020.

Dans quelle mesure notre civilisation est-elle amenée à disparaître ? L'Histoire est-elle vouée à se répéter comme l'affirme Michel Onfray pour qui "Toutes les civilisations ont connu cette loi de l'Histoire. Pourquoi la notre, après 2000 ans d'existence, y échapperait-elle ?" ?

Gilles Lipovetsky : Nous parlons de civilisation judéo-chrétienne : ce sont effectivement nos racines, mais en même temps les sociétés dans lesquelles nous sommes ne sont pas que des sociétés judéo-chrétiennes ; ce sont avant tout des sociétés modernes depuis la Renaissance, avec le protestantisme, et surtout depuis le XVIIIème siècle. La modernisation n’est pas le judéo-christianisme. Il y a un lien évident, mais c’est une invention. La modernisation peut s’appliquer dans d’autres civilisations. Cette modernisation repose sur trois grandes logiques : la technoscience, le marché, et l’univers démocratique individualiste.

Ces phénomènes-là trouvent des racines – et en particulier pour l’individualisme –le judéo-christianisme. Toutefois, il s’agit d’une sécularisation de la religion chrétienne. Depuis longtemps, au niveau des mœurs, on parle de société post-chrétienne : les individus n’ont plus connaissance de la Bible, le catéchisme est en chute libre, les pratiques religieuses s’émancipent, etc. Présenter tout cela comme une grande révélation ne traduit pas la réalité. Nous sommes une civilisation judéo-chrétienne par notre Histoire, mais nous ne sommes pas que ça. Dans notre vie quotidienne, lorsque vous allumez votre smartphone, que vous voyagez, que vous allez travailler, vous n’êtes pas judéo-chrétien mais c’est la modernité qui est à l’œuvre. Les civilisations ne se définissent pas uniquement par leur Histoire. D’ailleurs, nous ne sommes pas une société judéo-chrétienne mais d’origine judéo-chrétienne. Entre temps, il y a eu les Lumières qui nous ont fait basculer dans la modernité. Par rapport à la religion, le grand processus qui nous caractérise, c’est la sécularisation. Sur ce plan-là, dire que notre civilisation va mourir, c’est omettre la réalité car d’une certaine manière, elle l’est déjà ; d’ailleurs quand on lit Nietzche, on retrouve cette idée-là avec la mort de Dieu. En France par exemple, une grande catégorie de personnes ne se définit plus par le religieux. Par ailleurs, lorsqu’on parle de civilisation judéo-chrétienne, on omet totalement la Grèce : on lui doit l’invention de la démocratie, de la philosophie, de la tragédie, de l’art représentatif, etc. ; tout ceci n’est pas judéo-chrétien. Plutôt que mourir, il est préférable de dire que notre société se transforme, aujourd’hui par la virtualisation, l’intelligence artificielle, etc. toutes ces choses qui font partie de la technoscience. 

A lire aussi sur notre site : "Le début de la fin pour l'Occident ? Un mathématicien a mis au point un modèle qui prédit un effondrement social dans les années 2020 (et son modèle décrit très bien les siècles passés...)"

Dans son dernier essai, Michel Onfray propose notamment deux hypothèses de civilisation pouvant remplacer la notre : l'islam - dans une interview accordée au Point, il affirme que "Dans une civilisation atomisée et nihiliste comme la nôtre, dans laquelle la communauté n'existe plus, pas plus que le désir de contribuer à la communauté, soudain le croyant musulman a des frères et des valeurs communes. Comment pareille adhésion qui sécurise n'aurait-elle pas de succès dans un monde d'angoisse généralisée ?"- et la Silicon Valley - dans cette même interview, il précise que "le transhumanisme est la branche sur laquelle risque de cristalliser la civilisation d'après les civilisations". Au regard de leur état actuel et de leurs caractéristiques propres, l'islam et la Silicon Valley sont-ils effectivement en mesure de remplacer la civilisation judéo-chrétienne ? 

Le constat de l’atomisation, de la fragmentation individualiste, est indéniable. Face à cet éclatement du social, cette individualisation suscite du malaise, de l’anxiété inévitablement. Reste à savoir si les anciens modèles comme le religieux seront à même de répondre à cette question. Malraux disait d’ailleurs que le XXIème siècle serait religieux ou ne le serait. Je ne suis pas de cet avis car c’est sous-estimer la puissance de l’individualisme social. Je pense que cela est exact pour les catégories de personnes particulièrement vulnérables et qui ne supportent pas cette perte de repères ; et il y en a ! Cette faiblesse de l’individualisme génère ainsi chez certains un besoin de collectif, de croyance, de vérité. Toutefois, il n’y a aucune raison de dire que l’islam va se substituer à toutes les autres formes de technologies dans cette optique de retrouver une sorte de sérénité dans la vie.

Le malaise individualiste n’est pas abyssal chez tous : les individus continuent à sortir, aimer, se divertir. Même si cela peut susciter de l’anxiété, cela ne veut pas dire que l’anxiété est telle qu’on est prêt à lire le Coran. Il ne faut pas caricaturer les choses. Parce qu’on ne parle que d’islam, on n’a l’impression qu’il n’y a plus que cela. Tout d’abord, la radicalisation islamiste touche trop de gens hélas, mais qui restent une petite minorité. La majorité des individus cherche le bonheur, et non pas à se perdre dans un référentiel collectif. Cette conversion forte touche surtout les jeunes d’ailleurs. J’observe aussi qu’une majorité de musulmans recherchent le bonheur, le plaisir, la consommation, etc. On a l’impression que, tout à coup, l’individualisme et le consumérisme sont totalement des échecs ; or ce n’est pas le cas : il faut plutôt parler d’échec partiel. L’avenir réside dans le fait que les individus recherchent des solutions individualistes pour régler des problèmes individualistes : c’est cela l’avenir, et non pas le retour du religieux. C’est un peu désagréable comme sensation : à force de parler que de religieux, on a ainsi l’impression que soit c’est la solution à tout, soit le malheur de tout. La réalité sociale, encore une fois, est beaucoup plus bigarrée. Les dynamiques qui se poursuivent sont celles de l’individualisation et du consumérisme, et ce partout. Un exemple : regardez le succès de tout ce qui concerne le développement personnel. On dénombre aujourd’hui plus de 400 psychothérapies dans le monde ; sans compter les anxiolytiques et autres antidépresseurs dont les Français sont de grands consommateurs. Le monde moderne offre une panoplie de solutions très larges, même si ce ne sont pas forcément les bonnes. Ce qui me gêne avec le raisonnement évoqué plus haut, c’est qu’il est absolutiste, comme si nous avions d’un côté l’individualisme, considéré comme mauvais, et de l’autre la religion qui constitue un holisme, la communauté, la vérité, ce qui attire les individus. Or ceci va à l’encontre de toutes les observations sociologiques faites depuis quarante ans. La dynamique profonde et irréversible à l’œuvre est celle d’une hyperindividualisation, par rapport à la famille, au religieux, et ce à l’échelle planétaire, y compris dans les pays musulmans. Les gens ont tendance à avoir aujourd’hui un rapport individualisé à la religion : ils conservent ceci du dogme, rejettent cela, affirment leur désaccord avec le pape, se disent croyant mais ne vont pas à la messe, etc.  

Dans le consumérisme, les individus ne se définissent pas uniquement à la Silicon Valley. Toutefois cette dernière, par les technologies qu’elle met en œuvre, rajoute un cran supplémentaire dans la dynamique d’individualisation. Le smartphone par exemple sert au voyage, à travers les applications de réservation de billets et d’hôtels, à la drague à travers les applications de rencontres, etc. La Silicon Valley produit des moyens pour permettre aux individus de trouver ce qu’ils cherchent : le bonheur, le plaisir, ces idéaux individualistes que les gens cherchent depuis le XVIIIème siècle. Les outils ne sont donc pas une fin en soi.

 
Commentaires

Nos articles sont ouverts aux commentaires sur une période de 7 jours.
Face à certains abus et dérives, nous vous rappelons que cet espace a vocation à partager vos avis sur nos contenus et à débattre mais en aucun cas à proférer des propos calomnieux, violents ou injurieux. Nous vous rappelons également que nous modérons ces commentaires et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à nos conditions d'utilisation.

  • Par Ganesha - 27/12/2017 - 14:36 - Signaler un abus Article courageux !

    Article courageux ! Il s'agit, en priorité, de convaincre les lecteurs d'Atlantico que le Catholicisme est mort ! Le dernier cinéma porno de Paris vient de fermer. Mais tant qu'il restera au moins une église ouverte dans le 16ème arrondissement, où, le dimanche, quelques ''grenouilles de bénitier'' viendront assister à la messe d'un prêtre africain, les papys-abonnés continueront à se bercer d'illusions ! La grande menace, la ''saloperie'' qui pourrait nous détruire, encore plus certainement que l'Islam, c'est le Capitalisme Libéral, tel qu'il est imposé à l'Europe par la fräulein Merkel ! Mais il semble que les jours de cette charogne sont désormais comptés !

  • Par Le gorille - 28/12/2017 - 04:39 - Signaler un abus La politesse !

    Que vous ne soyez pas d'accord, soit... mais restez dans un vocabulaire acceptable ! Votre rage détruit la crédibilité de votre commentaire, qui de toutes manières n'a aucune assise intellectuelle sérieuse.

  • Par Le gorille - 28/12/2017 - 04:41 - Signaler un abus pas d'accord...

    Euh ... précision : apparemment vous êtes d'accord avec l'article, mais pas d'accord avec certaines convictions ou certaines personnes que vous citez dans votre commentaire.

Pour commenter :

Depuis son lancement Atlantico avait fait le choix de laisser ouvert à tous la possibilité de commenter ses articles avec un système de modération a posteriori. Sous couvert d'anonymat, une minorité d'internautes a trop souvent détourné l’esprit constructif et respectueux de cet espace d’échanges. Suite aux nombreuses remarques de nos lecteurs, nous avons décidé de réserver les commentaires à notre communauté d’abonnés.

Gilles Lipovetsky

Gilles Lipovetsky est philosophe et sociologue. Il enseigne à l'université de Grenoble. Il a notamment publié L'ère du vide (1983), L'empire de l'éphémère (1987), Le crépuscule du devoir (1992), La troisième femme (1997) et Le bonheur paradoxal. Essai sur la société d'hyperconsommation (2006) aux éditions Gallimard. Son dernier ouvrage, De la légèreté, est paru aux éditions Grasset.

 

Voir la bio en entier

Je m'abonne
à partir de 4,90€