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Meurtre au polonium 210 : pourquoi l'implication de Poutine dans l'assassinat d'Alexandre Litvinenko reste de l'ordre de la spéculation

Alors qu'un juge britannique affirme ce jeudi que le meurtre de l'ancien espion Alexandre Litvinenko avait "probablement" été approuvé par Vladimir Poutine, retour sur l'un des plus grands mystères d'espionnage de ces dernières années en Europe.

Guerre froide

Publié le - Mis à jour le 22 Janvier 2016
Meurtre au polonium 210 : pourquoi l'implication de Poutine dans l'assassinat d'Alexandre Litvinenko reste de l'ordre de la spéculation

Les Britanniques reviennent sur l’assassinat d’Alexander Litvinenko

Le 23 novembre 2006, les médias français, suivant leurs confrères britanniques, accordaient un large écho à l'empoisonnement de "l'ancien espion russe", le lieutenant-colonel Alexandre Litvinenko. Naturellement, presque tous les commentateurs pointaient du doigt le FSB, "héritier du KGB". Il semble que les choses sont beaucoup plus complexes et que les erreurs des enquêtes qui ont suivi sont nombreuses.

En effet, sans nier en rien l'empoisonnement du malheureux qui en est décédé le 23 novembre 2006, après une longue et douloureuse agonie, il est cependant utile d'approfondir cette affaire dont l'objectif semblait destiné à déstabiliser le pouvoir en place à Moscou, en discréditant son service de sécurité intérieure : le FSB.

Les médias occidentaux, particulièrement britanniques qui font du Poutine bashing leur fond de commerce se sont engouffrés avec délectation dans cette opération de désinformation dont les auteurs restent toujours inconnus dix ans plus tard malgré les déclarations du juge Robert Owen. En effet, si l’on reprend ce qu’il a dit, il y a de nombreuses suppositions : "l’opération du FSB a probablement été approuvée par M. Patrouchev (alors chef du FSB) et aussi par le président Poutine […] il y a de fortes présomptions que l’Etat russe soit responsable de la mort de M. Litvinenko". Avec de telles supputations, en droit français le bénéfice du doute devrait profiter aux accusés…

Qui était Alexandre Litvinenko ?

Né le 4 décembre 1962, Alexandre Valtérovich Litvinenko entre au KGB en 1988 où il s'occupe de contre-espionnage. A la suite de la dissolution de cette organisation, il est affecté en 1991 au FSK (Federal'naya Sloujba Kontrrazvedki, service fédéral de contre-renseignement) qui devient le 3 avril 1995 le FSB (Federal'naya Sloujba Bezopasnosti, service fédéral de sécurité). Ce service spécial placé sous l'autorité du ministère de l'Intérieur, est chargé de parer aux menaces à l'intérieur de la Fédération de Russie. Ses missions relèvent donc essentiellement du contre-espionnage, de l'anti-terrorisme et de la lutte contre la criminalité organisée.

Pour mémoire, les opérations organisées à l'extérieur de la Fédération de Russie sont du ressort :

- du SVR (Sloujba Vnechneï Razvedki, service de renseignement extérieur de la Fédération de Russie)

- du GRU (Glavnoe Razvedivatel'noe Upravlenie, direction principale du renseignement), l'homologue militaire du SVR.

Toutefois, à partir de 2003, le FSB a été autorisé par une loi spécifique à agir à l’étranger. Le FSB n'est donc pas "l'héritier du KGB" mais de l'une de ses composantes.

L'Occident entend parler pour la première fois de Litvinenko en novembre 1998. En effet, il participe alors à une conférence de presse mémorable dans laquelle il apparaît avec quatre autres hommes masqués. Il prétend avoir fait partie d'un groupe du FSB (administration dont il a été exclu en juin) chargé d'éliminer physiquement les opposants au pouvoir en place au Kremlin (à l'époque, le président Boris Eltsine). Cette unité spéciale aurait été mise en place fin 1997 par le prédécesseur de Vladimir Poutine à la tête du FSB : Nikolaï D. Kovalyov. Une de leurs premières cibles aurait été Boris Berezovsky, un homme d'affaires richissime ! Ce n'est donc pas Poutine qui a pu lui donner l'ordre de tuer Berezovsky car il n'était pas aux affaires au moment du limogeage de Litvinenko, ne prenant les rênes du FSB qu'un mois plus tard, en juillet 19981. Les analystes doutent de la véracité des déclarations faites lors de cette manifestation médiatique, Berezovsky étant alors dans les "petits papiers" de Boris Eltsine. A l’époque, le président russe n’avait aucun intérêt à le faire disparaître !

Litvinenko est viré du FSB par Poutine suite à cette conférence de presse. Mais des rumeurs courent sur Litvinenko qui laissent entendre qu'il appartenait en fait à un groupe d'officiers dissidents du FSB qui entretenaient des liens un peu trop étroits avec des criminels russes et tchétchènes connus également de Berezovsky dont il était devenu secrètement un des fidèles. Ce seraient ces doutes qui auraient poussé le FSB à le mettre au placard dès juin 1998 ce qu'il n'aurait fort logiquement pas apprécié. Litvinenko qui était alors âgé de 36 ans, était déjà lieutenant-colonel (après seulement 10 ans de service au sein du FSB). Les militaires savent pertinemment que l'avancement est parfois lié à des facteurs étranges, mais, force est de constater que cet officier a connu une promotion particulièrement rapide. Il s'était peut-être montré extrêmement brillant, mais alors, pourquoi a-t-il été exclu du FSB ? Sa dernière affectation était le département pour l'analyse des organisations criminelles (URPO) dirigée par le Khokholkov qu'il a dénoncé comme corrompu fin 1997. Il est vrai qu'à l'époque, les relations entretenues entre certains membres du FSB et les « mafias » russes étaient ambiguës. Touchant des salaires de misère, de nombreux fonctionnaires se laissaient corrompre, d'autres prenaient leur retraite pour rejoindre les groupes criminels qu'ils étaient chargés de combattre auparavant. Dans les deux cas, la motivation était financière. Vladimir Poutine remettra ensuite de l'ordre dans ce service en limogeant un certain nombre de membres du FSB jugés douteux dont Litvineko qui, en retour  lui vouera une haine inextinguible.

A la suite de la fameuse conférence de presse citée plus avant, Litvinenko est arrêté à plusieurs reprises mais aucune charge sérieuse n'est retenue contre lui. En 2000, il est de nouveau appréhendé pour falsification de preuves lors d'une enquête, vraisemblablement celle concernant ses supérieurs hiérarchiques du FSB qu'il avait dénoncé en 1997.

 
Commentaires

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  • Par vangog - 22/01/2016 - 00:25 - Signaler un abus Cette affaire Ltvinienko est cousue de fils rouges...

    Et il est très difficile de démêler le vrai du faux. Mais il y a des signes qui ne trompent pas! Et lorsqu'on entend les dénégations des deux KGBistes qui ont rencontré Litvinienko peu de temps avant sa mort et qui sont soupçonnés d'avoir versé le Polonium dans son thé, on reconnaît les vieilles ficelles peu convaincantes des anciens socialistes d'avant-mur. Accusés, ces bons élèves de la même école de propagande utilisent le même procédé sophistique: "le retournement de la charge de la preuve contre leurs adversaires", ce qui est une façon naïve de répondre aux accusations, et souffre du lourd handicap d'être systématique et stéréotypé: même nos syndicalistes gauchistes utilisent ce procédé éculé "le patronat prendra la lourde responsabilité de la rupture des négociations..." ( alors que le chantage de la grève est de l'initiative des syndicats)...les deux KGBistes qui ont tué Litvinienko n'ont pas choisi l'originalité et ont plongé dans leurs vieux reflexes socialistes, ce qui constitue un aveu de culpabilité. Le donneur d'œuvre est obligatoirement le chef du FSB, Eltsine d'abord, puis Poutine.

  • Par Borgowrio - 22/01/2016 - 11:27 - Signaler un abus Dommage colatéral

    Pas de présomption d'innocence pour monsieur Poutine . Sans être naif , ces accusations sans preuves formelles de l'homme le plus puissant du monde ( c'est pas moi qui le dit ) ont un parfum politique . Notre glorieux passé révolutionnaire a vu des exactions autrement plus violentes . Un pays qui sort de 70 ans de communisme ne peut pas être parfait . Le principe est le même avec Sarko et le cabinet noir de l'Elysée

  • Par LouisArmandCremet - 22/01/2016 - 13:20 - Signaler un abus Merci

    Merci pour cet article bien documenté qui sort des assertions approximatives habituelles.

  • Par raslacoiffe - 22/01/2016 - 17:29 - Signaler un abus Article de qualité comme à l'habitude pour cet intervenant.

    Bien loin du Poutine bashing repris en masse par le troupeau bêlant, M. Rodier nous informe avec des faits précis et objectifs. Merci M. Rodier d'éclairer notre capacité de discernement.

  • Par novichok - 22/01/2016 - 22:47 - Signaler un abus Précision technique

    Le choix de l'isotope 210 du Polonium est très cohérent pour ce type de "message" car il provoque une mort lente et cruelle tout en pouvant être manipulé facilement pour peu qu'il n'y ait pas de contamination radioactive interne. En effet, c'est un émetteur quasi exclusivement alpha autrement dit de noyaux d'hélium qui sont lourds à l'échelle atomique. En surface, cette radioactivité est arrêtée par une feuille de papier ou la peau saine. En revanche, en cas de contamination interne comme ce fut le cas de Litvinienko, les noyaux d'hélium ravagent littéralement les molécules organiques en brisant les molécules dont l'ADN. L'organisme est impuissant à tenter de recoller les morceaux, d'où en premier des dysfonctionnements d'organes puis la mort progressive des cellules puis du malade.

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Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Il est l’auteur en 2015 de "Grand angle sur les mafias" et de " Grand angle sur le terrorisme" aux éditions UPPR (uniquement en version électronique), en 2013 "le crime organisé du Canada à la Terre de feu", en 2012 "les triades, la menace occultée", ces deux ouvrages parus aux éditions du Rocher, en 2007 de "Iran : la prochaine guerre ?" et en 2006 de "Al-Qaida. Les connexions mondiales du terrorisme" aux éditions ellipse, Il a également participé à la rédaction de nombreux ouvrages collectifs dont le dernier "la face cachée des révolutions arabes" est paru chez ellipses en 2012. Il collabore depuis plus de dix ans à la revue RAIDS.

 

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