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"MeTwo", à la fois turcs et allemands: le mouvement sur la double appartenance qui bouleverse l’Allemagne

Une nouvelle tendance sur les réseaux sociaux, #MeTwo, a été lancée par le militant antiraciste Ali Can en Allemagne. De nombreux internautes turcs revendiquent leur double appartenance. Les Turcs sont-ils bien intégrés en Allemagne ?

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Avec MeTwo, les Turcs allemands ont certes raison de dénoncer le racisme. Mais ne participent-ils pas quelque part à alimenter un procès en double loyauté contradictoire ?

 
Guylain Chevrier : Via le #MeTwo, en référence aux deux cœurs, « un allemand et un turc », que l’ex-joueur de la sélection nationale a revendiqué avoir « dans la poitrine », des milliers d’Allemands, immigrés de première ou deuxième génération, d’origine polonaise, turque, ou encore vietnamienne, se sont mis à témoigner sur les réseaux sociaux du racisme au quotidien. Le ministre allemand des Affaires étrangères, Heiko Maas (SPD) a aussi utilisé cet hashtag pour conseiller à ceux « qui pensent que le racisme en Allemagne n’est plus un problème » de lire ces témoignages « impressionnants et douloureux ».
Des personnalités publiques s’y sont associées. On parle d’une reprise de cet hashtag 60.000 fois, un chiffre qui est souligné comme important et qui peut sans doute refléter une certaine réalité, mais qui est loin d’un raz de marée au regard du phénomène médiatique créé autour de cela et d’une Allemagne qui reste un pays de plus de 81 millions d’habitants fortement marqué par l’immigration, dont trois à quatre millions de migrants Turcs, avec une vraie politique d’accueil. 
 
Un militant antiracisme de 25 ans arrivé en Allemagne en 1995, qui a lancé la campagne sur internet, présente la chose au magazine Der Spiegel comme étant « contre la discrimination contre les minorités, à partir de quoi un débat constructif sur les valeurs devrait se développer ». A l’inverse, la situation en Allemagne concernant cette double nationalité pose effectivement un problème alarmant, celui de la cohésion sociale, qui ne laisse pas indemne la référence à une double loyauté. 
 
Rappelons-nous que la double nationalité a été acquise en Allemagne seulement en 2014. On expliquait alors que cette nouvelle loi allait permettre à ces immigrés qui avaient fui leur pays pour des raisons politiques et économiques, de « s'intégrer pleinement au système, tout en gardant leurs origines et leur identité culturelle ». Relayant cette idée de double loyauté, en quelque sorte. Une réforme dite « soutenue » par une majorité d’Allemands. Lors des débats pour l’adoption de cette nouvelle loi, pour le Parti social-démocrate (SPD) et les Verts, elle « reflète la réalité de la société multiculturelle de l'Allemagne ». Mais dans les faits, qu’en est-il de cette intégration sur fond de multiculturalisme, relativement à l’adhésion à un modèle de principes et de valeurs allemand, sinon aux Droits de l’Homme ? 
 
En juin 2013, un tribunal de Hamm a jugé que toute personne mariée sous le régime de la loi islamique doit respecter les conditions du contrat de mariage établi selon la charia. Cette décision de justice historique a légalisé ainsi la pratique de la répudiation. Remettons-nous en mémoire que depuis 2009 on a établi en Allemagne que le mariage religieux pouvait avoir lieu sans passer devant le maire, et donc hors mariage civil, rompant avec une loi de 1875, ce qui n’a rien arrangé à cette situation. On a appris par voie judiciaire qu’une police de la charia sévissait dans les rues de Wuppertal, définissant par voie de tracts une « zone soumise à la charia ». Les miliciens exhortaient les passants musulmans et non-musulmans à fréquenter les mosquées et à s'abstenir de consommer de l'alcool, des cigarettes, de la drogue, de ne pas s'adonner à des jeux de hasard, de ne pas écouter de musique, ni de fréquenter les prostituées... Un tribunal allemand devant lequel comparaissaient sept islamistes pour cela, a jugé qu’ils n'avaient pas enfreint le droit allemand, mais exercé leur droit à la liberté d'expression. Ils tentaient pourtant ostensiblement d’imposer par pression sur la voie publique leur loi religieuse au-dessus de la loi commune. De nombreux observateurs soulignent que, les tribunaux allemands se réfèrent de plus en plus fréquemment à la loi islamique, soit parce que les plaignants sont musulmans, soit parce que les musulmans se retrouvent dans le box des accusés. Wolfgang Bosbach, membre de l'Union chrétienne - démocrate (CDU), a déclaré : « Certains refusent de l'admettre, mais un système de justice parallèle s'est progressivement institué en Allemagne. Ce qui montre un rejet clair de nos valeurs et de notre ordre juridique. » Bien qu'illégale, la polygamie est bien présente comme à Berlin, par exemple, où on estime qu'un tiers des musulmans du quartier de Neukölln ont plusieurs femmes. Autre exemple, en mai 2016, la cour d'appel de Bamberg a validé le mariage qui liait une jeune syrienne de 15 ans à son cousin de 21 ans, le mariage ayant été contracté en Syrie. La justice allemande a ainsi légalisé les mariages d'enfants contractés sous l'égide de la charia.
 
Alors, de quoi parle-t-on avec cet hashtag #MeTwo si on se réfère à cela, de quel modèle d’intégration, de quelle double loyauté ? Nous sommes dans une confusion dangereuse sur les enjeux réels de l’intégration en Allemagne, que la polémique autour de cette campagne moralisante ne fait qu’obscurcir. Le fond de l’affaire, c’est le caractère illusoire de cette double loyauté dont on se berce, qui revient à mettre sur le même plan le respect des lois du pays où on s’installe et dont on obtient la nationalité, et les lois d’un pays d’origine qui pose un code religieux comme seule et unique référence. La question reste de savoir réellement ce sur quoi se fonde l’idée de communauté nationale, comme forme d’appartenance à une identité commune à l’appui de laquelle peut s’établir un minimum d’accord pour vivre ensemble, par-delà les différences. 
 
Yvonne Bollmann : Özil a expliqué que sa photo au côté d’Erdogan était une façon d’exprimer son respect envers la plus haute charge de l’État dans le pays de sa famille. Refuser cette rencontre aurait été « un manque de respect envers les racines de ses ancêtres ». Seule la fonction a compté pour lui, pas la personne qui l’exerce et le régime qu’elle a instauré. Ce degré d’abstraction politique, qui semble en contradiction avec l’attachement charnel envers les figures familiales du passé, lui a permis de conclure son propre procès en posant ses conditions : « Je ne jouerai plus pour l’Allemagne des matchs internationaux, aussi longtemps que je ressentirai du racisme et du manque de respect à mon égard. » Dans le cadre de #MeTwo, de nombreux témoignages sur les discriminations subies expriment à juste titre  une détermination analogue. Le processus déjà bien entamé d’une ethnicisation généralisée à l’échelle européenne va multiplier les conflits d’ « appartenance ».
 
 

Au-delà de l'Allemagne, la question de l'intégration et de la double appartenance est un véritable enjeu pour les pays européens. Comment l’Europe peut-elle faire face à cette problématique ?

 
Guylain Chevrier : On sait que Mme Merkel elle-même a fortement critiqué le modèle multiculturel allemand, parlant d’échec, pour exprimer devant le congrès de son parti à la suite de cette déclaration, qu’il était selon elle nécessaire de revenir pour tous aux « références allemandes », c’est-à-dire au christianisme comme modèle commun de valeurs. Il est à parier que, si cela a pu être mobilisateur pour son électorat le plus à droite, ce n’est sans doute pas la bonne voie que de vouloir faire jouer une religion contre une autre, pour se rassembler. On peut penser qu’il soit meilleur de porter au-dessus de toutes les opinions et croyances un certain nombre de principes communs, comme le permet notre laïcité républicaine. Par-delà cette invitation, il faut tout de même bien voir qu’en France nous nous confrontons de plus en plus, malgré notre modèle républicain d’intégration à vocation égalitaire, à une montée du communautarisme dont l’affirmation du port du voile, accompagné d’une certaine militance religieuse, est le symbole. Ceci témoignant du fait que, le problème ne viendrait donc pas seulement de la société allemande ou des sociétés développées ayant sur leur sol une population d’origine immigrée, mais de l’idée que se font certains immigrés eux-mêmes de l’intégration. 
 
Les situations dans l’Union européenne en matière de modèle d’intégration sont très différentes. Les séparations multiculturelles y dominent, avec des dérives qui sont le propre de communautés qui pèsent par l’effet du communautarisme sur le droit commun et régissent bien des aspects de la vie quotidienne de leurs membres en les assignant à des règles qui ignorent tout de l’Etat de droit, dont les pratiquent sont dangereusement trop souvent tolérées. Mais n’est-ce pas là le simple reflet d’une mondialisation ultralibérale qui encourage la mise en retrait des Etats-nation, à la faveur d’une immigration sans frontière porteuse d’un droit à la différence qui fait voler en éclat toute idée de l’intérêt général, de modèle commun, et fait le meilleur ménage possible avec un hyper-individualisme qui perd de vue la société ? Face à cette évolution certains pays de l’UE en viennent à choisir le repli. Partout on voit monter dans ce contexte des forces politiques qui se réclament d’une logique autoritaire, avec un regain de nationalisme et un rejet de l’immigration désignée à tort comme responsable de tous les maux. Aucune solution portée par l’Union européenne et les Etats qui la composent, ne peut faire l’économie des questions qu’éludent cette campagne du hashtag #MeTwo qui présente en trompe-l’œil une double nationalité comme l’état naturel des choses, lorsqu’il s’agit de savoir choisir le pays auquel on entend appartenir et donc les lois que l’on entend respecter et défendre, en bon citoyen. Si elle signifie le droit de faire ce que l’on veut en ignorant tout simplement ce qui se trouve consigné dans la Convention européenne des droits de l’Homme, il faut reprendre les choses par le début. Faut-il donc encore vouloir affirmer contre bien des obscurantismes, face à une immigration que l’on regarde trop souvent avec angélisme, des principes fondamentaux qui définissent la liberté comme bien commun véritablement sacrés. Même notre modèle républicain en devient flou, à ne plus bien savoir à quoi il se réfère face à une Europe qui ne défend rien de cohérent, comme modèle d’intégration de valeurs, en dehors d’être une succursale de la mondialisation. Il y a un sentiment grandissant d’absence de protection collective aussi de ce côté. L’UE pourrait bien prendre en exemple notre laïcité comme point de départ à toute idée de contrat commun, d’élément du vivre ensemble, qui fait du mariage civil le seul mariage reconnu et protège les individus contre toutes les pratiques matrimoniales traditionnelles ou/et religieuses qui conduisent à la reproduction du patriarcat, des mariages d’enfants, des mariages forcés, à la polygamie, et dépossèdent les individus de leur libre choix. Ce serait sans doute un bon début, le traitement égal de tous étant sans doute un des meilleurs arguments de la lutte contre le racisme.
 
Yvonne Bollmann : Lors des élections turques du 24 juin 2018, 69% des votants à Strasbourg ont souhaité prolonger le mandat d’Erdoğan. Ainsi que rapporté sur rue89strasbourg, « les électeurs venaient de tout l’Est de la France, voire d’Allemagne et d’Autriche ». Mais la question de la « double appartenance » va bien au-delà du cas particulier de l’Allemagne, et moins dans le sens de l’intégration que dans celui d’une désintégration des États. Le phénomène commence à se manifester en France, pourtant État-nation sans minorités « ethniques » à l'intérieur et sans « minorités françaises » à l'extérieur. Le député Paul Molac, membre de la commission des lois constitutionnelles, de la législation et de l’administration générale de la République, président du groupe d’études langues et cultures régionales, s’est ainsi défini récemment comme « citoyen européen et français, de nationalité bretonne » - une triple « appartenance » créée de toutes pièces. Pourquoi l’Europe entraverait-elle l’évolution en cours, elle qui a tout à y gagner ?
 
 
Commentaires

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  • Par MIMINE 95 - 01/08/2018 - 09:54 - Signaler un abus On commence à poser les bonnes questions

    Mais les yeux restant à demi fermés et le "certains" immigrés manquent de précision . Ailleurs ce sont les mêmes "certains" qui entendent imposer leurs règles de vie au reste de la population quel qu'en soit l'origine ethnique. C'est aussi une "certaine" (employé et payé par l'état !)... qui exacerbe la victimisation et met à la mode le racialisme le plus crasse, et son but est très clairement religieux. Il serait bon aussi de rappeler que les pays d'origine (notamment ceux du Maghreb, si prompts à reprendre la main sur leurs ouailles) se gardent bien de mettre en place une tolérance identique à celle qu'ils exigent pour leurs ex. L'immense majorité, et peut être même la totalité, de ces pays ne reconnaissent pas la double nationalité, ne reconnaissent la liberté religieuse qu'en parole, et la plupart exigent que la naturalisation soit liée à la religion "d'état". Il serait temps de ne plus raisonner en terme d'individus mais en terme de "génétique" religieuse, mais là, le constat risque d'être sans appel.

  • Par vangog - 01/08/2018 - 13:25 - Signaler un abus Metwo est un mouvement communautariste et raciste!

    D’ailleurs, Özil a quitté l’equipe d’Allemagne, car il y avait trop d’Allemands et pas assez de turcs...c’est une preuve de racisme, non?

  • Par Anouman - 01/08/2018 - 20:38 - Signaler un abus Allemagne

    Comme quoi un peuple peut avoir une industrie florissante et un excédent commercial et être à côté de la plaque. Voter pour la double nationalité alors que ça n'existait pas est une véritable erreur. Et si j'en crois cet article les erreurs vont plus loin dans le renoncement au quotidien. Mais apparemment cela commence à susciter des réactions dans la population.

  • Par ajm - 01/08/2018 - 23:41 - Signaler un abus Double nationalité et double civilisation.

    Le problème c'est moins la double nationalité en soi, que la multiple appartenance culturelle avec des mondes totalement differents et des masses humaines dans le pays d'immigration qui peuvent être considérables ou minuscules. Avoir la double nationalité Irlandaise et Française ne signifie pas la même chose que la double nationalité Française et Algérienne. D'un côté trente ou vingt mille double nationaux d'une même civilisation et même racine religieuse; , de l'autre , deux ou trois millions double nationaux de civilisations qui ont peu de choses en commun, malgré, paradoxalement une langue ( de colonisation ) en partage.

  • Par Stargate53 - 02/08/2018 - 15:39 - Signaler un abus la double nationalité est une anomalie !

    Le fait de choisir de changer de nationalité, démontre une intention de rejoindre un autre pays de celui de ton origine ethnique et ceci quelle qu'en soit la raison. Cela implique que tu acceptes de respecter le mode de fonctionnement et les règles juridiques du pays où tu vis ! Les références au passé ne doivent servir à structurer une communauté différente du pays qui t'a accueilli ! Le fait de demander une nouvelle nationalité implique la volonté de vivre selon les moeurs et le type de société de ce pays. Appliquer une autre règle qui tolère la réminiscence de ces origines en cherchant à recréer un mode de fonctionnement tribal, religieux, communautariste n'a pas à être promu car c'est en fait contradictoire avec le choix sociétaire voulu par ceux qui change de nationalité de leur plein gré et je le répète quelqu'en soit la raison ! On ne peut être partagé entre 2 mondes !

  • Par ciara - 02/08/2018 - 18:30 - Signaler un abus Ca ne devrait pas exister

    La double nationalité ne devrait pas exister. On vit dans un pays ou dans un autre pays. Point. Et il est naturel qu'on ait la nationalité du pays dans lequel on vit ( sous conditions d'éligibilité bien entendu).. C'est le droit du sol. Il n'est pas aberrant de préférer le droit du sang, là aussi c'est un choix. Mais on ne peut avoir les deux.

  • Par moneo - 03/08/2018 - 11:35 - Signaler un abus @ajm

    vous savez au rythme de l'évolution del 'église catholique Romaine ( ces jours ci je lisais qu'un haut dignitaire du vatican a déclaré que tous les immigrés étaient d es enfants de jesus et donc que nous devons les accueillir et plus s'il faut convertir toutes les églises en mosquée il faudra le faire..) et ce genre de discours est de plus en plus repris dans les églises françaises. Nous aurons un schisme dans l'eglise catholique tôt ou tard mais (moi qui suis agnostique) ça veut dire que la lutte contre l'intoléranc e religieuse va aussi s'accentuer il se dit que les chrétiens ont largement participé à la chute , autrefois, de Rome,l'eglise actuelle semble retrouver les mêmes sillons la situation devient grave , si les internationalistes successeurs de la chute du PC de l'URSS toujours dans l'utopie de la creation de l'Homme Nouveau s'associent aux KTOS au grand plaisir des mahométans .. Pendant ce temps il parait que nous ne pouvons pas renoncer au regroupement familial dixit les débats parlementaires ( au moment ou madame Merkel s'apprête à donner un sacré coup de barre sur le sujet) et la violence avec ses mêmes prénoms s'étend ..

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Guylain Chevrier

Guylain Chevrier est docteur en histoire, enseignant , formateur et consultant.

Il est membre du groupe de réflexion sur la laïcité auprès du Haut conseil à l’intégration.

Dernier ouvrage : LAÏCITÉ, ÉMANCIPATION ET TRAVAIL SOCIAL
 
L’Harmattan, Sous la direction de Guylain Chevrier, Les Ecrits de BUC Ressources SOCIOLOGIE TRAVAIL SOCIAL, juillet 2017, 270 pages.

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Yvonne Bollmann

Yvonne Bollmann est ancien maître de conférences à l'université Paris XII, auteur de La Bataille des langues en Europe et de Ce que veut l'Allemagne, publiés tous deux chez Bartillat

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