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Les mères pas vraiment à la fête… le beau rôle à la maison, ce sont désormais les pères qui l’ont

Les mères ont bien besoin d'une fête, car le père, autrefois figure de rigueur et d'autorité, passerait presque aujourd'hui pour le meilleur ami des enfants. Celui-ci est le plus souvent associé aux jeux, détentes et amusements, tandis que la mère endosse le mauvais rôle.

Autorité douce

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Les mères pas vraiment à la fête… le beau rôle à la maison, ce sont désormais les pères qui l’ont

70% des mères ont le sentiment de jouer le rôle du "mauvais flic" à la maison. Crédit DR

Atlantico : En France, jusqu'en 1970 la loi consacrait l'autorité paternelle plutôt que parentale. Malgré le changement, au sein du foyer la figure du père est longtemps restée synonyme d'autorité. Pourtant, selon un article relayé par le Daily Mail (lire ici),  70% des mères ont le sentiment de jouer le rôle du "mauvais flic" à la maison. Comment expliquer cette évolution ? Comment la figure du père a-t-elle évolué au point que ces derniers finissent par endosser le "beau rôle" ? 

Gérard Neyrand : Ce sont là les conséquences d'une évolution assez complexe.

C'est entre 1968 et 1975 que basculent les normes de fonctionnement de la sphère privée, et donc les rapports homme-femmes et familiaux. Ce n'est pas une mutation qui intervient au hasard : à la fin des années 60, on assiste à une cristalisation de diverses évolutions à différents niveaux. Tant culturelle, avec la promotion de la figure individuelle, qu'en termes d'éducation avec les lois Jules Ferry et la massification de l'enseignement qui s'est mise en place aux XIXe et XXe siècles. La génération de 68 commence à accéder massivement aux études supérieures et peut porter une contestation des anciens modèles. Le tout est accompagné d'une transformation économique – la société devient libérale – et de larges progrès médicaux qui permettent, en 1967, la loi de Neuwirth. Dès lors, les moyens de contraception se diffusent et il devient possible aux femmes de maîtriser leur sexualité. Ce qui aura, bien évidemment, des conséquences extrêment importantes et va contribuer au mouvement d'émancipation des femmes, dès 1970. C'est là que l'on trouve les raisons de la remise en cause de la structure traditionnelle du couple, fondé autour du mariage d'institution.

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Aujourd'hui, on assiste à une désinstutionalisation du couple, laquelle renvoie à ces valeurs d'égalité et de liberté tant vis-à-vis des individus que des sexes. C'est cela qui a permis l'investissement des femmes dans le monde professionnel, et des hommes dans celui de la sphère privée. C'est véritablement à partir de là que ce phénomène des "nouveaux pères" s'installe et que les médias mettent en valeurs ces pères qui s'occupent de leurs enfants.  Car, jusqu'à présent, la structure se construisait sur une opposition entre deux fonctions. D'une part celle, maternelle, de soin et de présence auprès de l'enfant, et d'autre part celle, paternelle, d'apporter de quoi vivre et d'exercer l'autorité. L'émancipation féminine a permis de changer de modèle, et effectivement, en 70, la loi remplace, très symboliquement, le principe de puissance paternelle par celui d'autorité parentale. L'autorité est alors exercée conjointement, ce qui destitue bien évidemment le père de son autorité unique. Il n'est plus cette figure qu'il était auparavant, d'autant plus que le plus souvent, c'est la mère qui demeure auprès de l'enfant. Se développe un nouveau modèle de famille, que l'on décrit souvent comme "démocratie familiale".

François de Singly : Les mères se plaignent de faire la police des familles tandis que le père gendarme s’amuse et amuse la galerie de ses enfants. C’est à la fois vrai et faux. Vrai dans la mesure où les mères s’occupent plus de la vie quotidienne que les pères. Or c’est dans tous ces moments-là que se jouent les rappels à l’ordre, l’heure du coucher, des devoirs, du rangement. C’est pour cela que la distinction entre les actes usuels et les actes importants, utilisée dans la gestion éducative après la séparation est en partie erronée. Dans l’éducation, tout est important, aussi bien les petites que les grandes décisions. C’est pour cela que les beaux-parents, les personnes qui sont là au quotidien, sont de fait des éducateurs importants. Faux, dans la mesure où les hommes se réservent de discuter des grandes décisions, avec leur compagne, pour l’éducation mais aussi pour tout autre domaine.

De manière générale, comment se répartissent les rôles entre les pères et les mères ? 

Gérard Neyrand : Un nouveau modèle de famille n'efface pas pour autant les modèles antérieurs.  Si on connait aujourd'hui un modèle "démocratique", les modèles précédents – fussent-ils républicains ou catholiques – étaient autrement plus asymétriques. Des modèles traditionnels où les rôles de chaque sexe sont bien différenciés. Et chaque famille compose naturellement avec des éléments issus de chaque modèle pour pouvoir constituer son prore mode de fonctionnement familial. Ce qui implique, nécessairement, un processus de diversification des modes de fonctionnement des familles. Cela se constate dans le fonctionnement de la famille, mais aussi dans la situation familliale : il y a de plus en plus de familles monoparentales ou recomposées. 

C'est pourquoi il est désormais impossible de prétendre donner un modèle général au sein duquel on pourrait dire qui fait quoi et qui punit comment, à quel moment. C'est, globalement, égalitaire mais cela varie énormément selon les familles. Il est par ailleurs commun que certaines personnes vivent au sein de plusieurs milieux tout au long de leur évolution, parce qu'elles rencontrent différents individus, ou tout simplement en raison de cette évolution que nous évoquions.

François de Singly : Cette division du travail et du pouvoir de décision recoupe la division générale du travail entre les conjoints. Les femmes feraient mieux d’être exigeantes pour tout par rapport à leurs maris ou leurs conjoints, elles seraient ainsi déchargées en même temps de leur rôle disciplinaire.

Faut-il y voir un refus de la part des pères à jouer leur rôle ? 

Gérard Neyrand :  Dans une certaine mesure et d'une certaine manière, oui. Il est clair que les pères d'aujourd'hui ne refusent pas d'avoir une position d'autorité en tant que telle, mais bien au contraire de n'être caractérisés que par celle-ci. Ils revendiquent aussi les positions de proximité avec leurs bébés et enfants. Ce qui amène à une reconfiguration des spécialisations. Ce n'est pas un refus d'incarner l'autorité, c'est le refus de n'incarner que l'autorité, et en un sens c'est en laisser une partie aux mères, conformément à l'évolution démocratique du modèle famillial.

 
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François de Singly

Professeur de sociologie à l’université Paris Descartes, François de Singly dirige le Centre de recherches sur les liens sociaux du CNRS. Il a notamment publié Séparée. Vivre l’expérience de la rupture (A. Colin, 2011) et vient de publier En famille à Paris (A. Colin, 2012). 

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Gérard Neyrand

Gérard Neyrand est sociologue, est professeur à l’université de Toulouse), directeur du Centre interdisciplinaire méditerranéen d’études et recherches en sciences sociales (CIMERSS, laboratoire associatif) à Bouc-Bel-Air. 

Il a publié de nombreux ouvrages dont Corps sexué de l’enfant et normes sociales. La normativité corporelle en société néolibérale  (avec  Sahra Mekboul, érès, 2014) et, Père, mère, des fonctions incertaines. Les parents changent, les normes restent ?  (avec Michel Tort et Marie-Dominique Wilpert, érès, 2013).

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