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Lutte contre le gaspillage alimentaire : tour d'horizon des initiatives

L’adoption récente en France d’une loi ou l’inauguration en février au Danemark d’un magasin de produits alimentaires périmés montrent que les initiatives se multiplient en matière de lutte contre le gaspillage alimentaire.

Stop au gâchis !

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 Lutte contre le gaspillage alimentaire : tour d'horizon des initiatives

Tout le monde s’accorde pour affirmer que le gaspillage et les pertes alimentaires sont un fléau contre lequel il faut à tout prix lutter. Rappelons quelques données assez éloquentes en la matière. D’après la FAO, chaque année en moyenne pas moins de 30 % de la production alimentaire mondiale serait perdue ou gaspillée. Cela représente environ 1,3 milliard de tonnes de nourriture destinée à la consommation humaine et jusqu’à 1,6 milliard de tonnes de produits de base si l’on ajoute production comestibles et non-comestibles. Seraient ainsi perdus en moyenne chaque année 45 % des fruits et légumes et des racines et tubercules, 35 % des poissons et fruits de mer, 30 % des produits céréaliers, 22 % des oléagineux et légumineux et 20 % de la viande et des produits laitiers. Cela représente donc une perte économique notable pour les agriculteurs et autres producteurs de denrées alimentaires.

En effet, 28 % de la superficie agricole mondiale, soit 1,4 milliard d’hectares, et 250 km3 d’eau, un volume d’eau trois fois supérieur à celui du Lac Léman, seraient utilisés pour produire de la nourriture qui est soit perdue, soit gaspillée. Cette production inutilisée parce que perdue ou gaspillée contribuerait au rejet dans l’atmosphère de 3,3 milliards de tonnes de CO2 équivalent gaz à effet de serre, sans parler du méthane dégagé par les décharges dans lesquelles cette nourriture finit. La FAO estime ainsi le coût des pertes et des gaspillages alimentaires dans le monde à 2 600 milliards de dollars par an, dont 750 milliard de coût économique direct.

Il est par conséquent évident que la lutte contre le gaspillage et les pertes alimentaires doivent être une priorité absolue si l’on veut satisfaire les besoins nutritifs croissants dans le monde tout en veillant à l’impact environnemental de la production agricole. La multiplication des initiatives en la matière ces dernières années tendent néanmoins à montrer que les mentalités commencent à évoluer.

Une loi sur le gaspillage alimentaire

La première de ces initiatives est bien entendu l’adoption à l’unanimité par le Sénat le 3 février dernier de la proposition de loi relative à la lutte contre le gaspillage alimentaire, que l’Assemblée nationale avait elle aussi adoptée à l’unanimité le 9 décembre. Cette proposition de loi, qui avait été initialement signée et soutenue par plus de 300 députés, a été promulguée par le Président de la République le 11 février. WikiAgri vous avait d'ailleurs annoncé son arrivée il y a un an. Elle prône notamment l’" utilisation des invendus propres à la consommation humaine, par le don ou la transformation " ou encore la " valorisation destinée à l’alimentation animale ", ou l’" utilisation à des fins de compost pour l’agriculture ou la valorisation énergétique, notamment par méthanisation ". Elle interdit ainsi aux distributeurs de rendre impropres à la consommation les denrées alimentaires encore consommables qui n’ont pas été vendues, comme c’était le cas jusqu’à présent, notamment par javellisation, et facilite les dons des grandes surfaces aux associations caritatives des invendus alimentaires encore consommables. Cette lutte contre le gaspillage est également intégrée dans la responsabilité sociale et environnementale (RSE) des entreprises. Ces dernières pourront désormais faire valoir leurs actions en la matière. Enfin, l’éducation à cette lutte pourra s’effectuer dès l’école. Cette législation s’inspire notamment d’un rapport rédigé sur le sujet par le député Guillaume Garot, Lutte contre le gaspillage alimentaire : proposition pour une politique publique, qui avait été remis au Premier ministre en avril 2015. Celui-ci reprenait à son compte la préconisation du Parlement européen appelant à réduire de moitié le gaspillage d’ici 2025.

De nombreuses initiatives européennes

C’est sur le continent européen que cette préoccupation semble être la plus répandue. Les institutions européennes en ont même fait l’une de leurs priorités. Depuis le 1er juillet 2009, la Commission européenne a ainsi assoupli les règles de calibrage et de présentation pour 26 fruits et légumes (sur un total de 36) : abricots, ail, artichauts, asperges, aubergines, avocats, carottes, cerises, courgettes, haricots, oignon, etc. Les fruits et légumes non " calibrés ", n’ayant donc pas une esthétique parfaite car trop petits ou trop gros ou présentant des défauts, sont donc autorisés à la vente. En revanche, ne sont pas concernés par cet assouplissement de nombreux fruits comme les agrumes, les fraises, les pommes, les pêches et nectarines, les poires et les tomates.

La Commission a également publié un rapport sur le gaspillage alimentaire en octobre 2010 qui indique que, si rien n’est fait, celui-ci augmenterait de 40 % d’ici 2020. En 2012, le Parlement européen a adopté quant à lui une résolution qui visait à réduire de moitié le gaspillage alimentaire d’ici 2025 et à améliorer l’accès à la nourriture pour les personnes les plus déshéritées. 2014 a été également l’année européenne de lutte contre le gaspillage alimentaire. Enfin, la Commission européenne a publié en octobre 2015 une vaste enquête d’opinion sur cette question. Les consommateurs européens paraissent être ainsi conscients de leur responsabilité puisque 76 % des personnes interrogées estiment que ce sont eux qui ont un rôle clef à jouer dans la prévention du gaspillage alimentaire, devant les distributeurs et la restauration collective (62 %), l’industrie agroalimentaire (52 %) et les autorités publiques (49 %).

La belle histoire des " Gueules cassées "

En matière de lutte contre le gaspillage alimentaire, l’une des initiatives d’origine privée qui a sans doute rencontré le plus grand succès a été celle des Gueules cassées. Le logo Les gueules cassées a été créé en 2012 par un groupe de producteurs de fruits et légumes et de consommateurs français. Il s’agit de la " première marque mondiale antigaspi ". Les produits qui ont le logo " Les Gueules cassées " et qui n’étaient pas conformes auparavant aux standards de la grande distribution et du goût des consommateurs, sont commercialisés à un prix réduit par rapport aux produits " calibrés ". Ce logo concerne trois types de produits : (1) des fruits et légumes ayant des petits défauts de forme, d’aspect ou de calibre (les producteurs collent alors l’étiquette des " Gueules cassées " sur ces produits qui seront vendus 30 % moins cher) ; (2) des produits proches de la date limite de consommation (DLC) vendus avec une réduction de 30 % ou de 50 % ; (3) des gammes de produits ayant des défauts d’aspect minimes ou ne correspondant pas au cahier des charges des fabricants, mais qui ont tout de même des qualités équivalentes aux produits " conformes ", par exemple un camembert (ils sont également vendus -30 %).

Le succès de cette initiative a été très important. D’après le site internet des " Gueules cassées ", plus de 12 millions de produits ont désormais ce label dans 5 000 points de vente. D’après le fondateur du collectif Les Gueules cassées, Nicolas Chabanne, ce succès serait lié en grande partie au logo lui-même, plutôt décalé et humoristique – il est représenté par une petite pomme édentée –, mais aussi au fait que chacun des acteurs impliqués, notamment les producteurs, s’est rapidement investi dans cette logique anti-gaspi. Les producteurs peuvent, en effet, valoriser et vendre des produits ayant un défaut alors qu’auparavant, ils devaient tout simplement les jeter. Nicolas Chabanne explique, en effet, que cette idée a émergé lorsque l’un de ses amis producteur d’abricots de qualité voyait ceux-ci systématiquement rejetés par les grandes surfaces parce qu’ils n’étaient pas " calibrés " : " lorsque vous voyez un abricot cueilli à maturité qui offre des qualités gustatives optimales mais qui est jeté parce qu’il n’est pas assez rond, pas assez gros ou pas de la bonne couleur, cela fait mal au cœur. On s’est dit qu’il fallait essayer de ne plus écarter ces produits uniquement pour des raisons esthétiques mais de les revendre 30 % moins cher que l’offre traditionnelle en GMS ". Il indique à ce propos que 30 % de la production de fruits et de légumes est ainsi jetée, dont une proportion entre 8 et 15 % pour des raisons esthétiques. Au total, quelque 800 producteurs participeraient à cette initiative. Les consommateurs, quant à eux, peuvent devenir les " ambassadeurs de la lutte anti-gaspi ", notamment en contactant le supermarché dans lequel ils font le plus souvent leurs courses pour leur proposer de participer à cette initiative.

Il existe quatre symptômes de la réussite des Gueules cassées : (1) cette initiative a été exportée dans 25 pays, (2) le fonds d’investissement américain Global Emerging Markets devrait investir 6 millions d’euros dans le développement de ce concept sur le continent américain et au Moyen-Orient, (3) en 2016, le collectif doit rédiger un rapport sur le sujet pour la FAO, (4) enfin, celui-ci a mis en place plusieurs partenariats avec des groupes de la grande distribution. C’est en particulier le cas avec le groupe Carrefour, qui a lancé fin 2015 sur la base de ce partenariat la marque " Tous antigaspi " avec le logo des " Gueules cassées ". D’autres groupes de distribution suivent la démarche du collectif : Monoprix avec la marque " Quoi ma gueule ? " ou Leclerc avec les produits " Gueules cassées ".

 
Commentaires

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  • Par ciorane - 14/03/2016 - 15:52 - Signaler un abus Ramassage des poubelles

    Il faut commencer par le paiement des ordures ménagères au poids (ou au volume). Certaines villes ont adopté cette méthode et ont vu le contenu des poubelles diminuer considérablement. Chez moi 2 ramassages par semaine de déchets ménagers. Ca ressemble fort à une incitation au gaspillage ou tout au moins au non-tri.

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Eddy Fougier pour WikiAgri

Eddy Fougier est politologue, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). Spécialiste des mouvements de contestation de la mondialisation, il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur ces thèmes : Dictionnaire analytique de l’altermondialisme (Ellipses, 2006), L’Altermondialisme (Le Cavalier bleu, 2008).

Plus récemment, il a publié Thèmes essentiels d’actualité en QCM (2000 QCM) aux éditions Ellipses (2012) ou encore Parlons mondialisation (La Documentation française, 2012)

Eddy Fougier est chargé d’enseignement dans plusieurs écoles, notamment Audencia Nantes – Ecole de management, l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, l’Institut européen des hautes études internationales (IEHEI, Nice) et l’Institut supérieur de formation au journalisme (ISFJ, Paris).

WikiAgri est un pôle multimédia agricole composé d’un magazine trimestriel et d’un site internet avec sa newsletter d’information. Il a pour philosophie de partager, avec les agriculteurs, les informations et les réflexions sur l’agriculture. Les articles partagés sur Atlantico sont accessibles au grand public, d'autres informations plus spécialisées figurent sur wikiagri.fr

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