Les freins à l'intégration des populations musulmanes de France sont multiples, et s'articulent aussi bien autour de thématiques sociologiques, que de problèmes propres à la religion musulmane ou à la façon dont les dirigeants et les intellectuels français ont abordé la question. Le point sur les principaux domaines où des barrières empêchent toute évolution notable de la situation.
L'aliénation a une "identité musulmane" mal définie
Atlantico : La plupart des musulmans qui souffrent de problèmes d'intégration – et la totalité de ceux qui sont tentés par le djihad – sont parfois la deuxième génération, le plus souvent la troisième, à vivre sur le territoire national.
Restent-ils aliénés à une "identité musulmane" qui entre en conflit avec leur intégration ?
Olivier Roy : L’islam des deuxième et troisième générations n’est jamais l’islam de la première génération. C’est un islam reconstruit selon des modalités très variées, mais qui a un point commun : il ne correspond à aucune culture musulmane traditionnelle ; il adapte des marqueurs purement religieux (hallal, pudeur) à un contexte culturel français. On a donc toute une gamme qui va de la burqa, en passant par le foulard, la barbe bien taillée avec costard-cravate, la consommation de vin mais sans porc à… l’athéisme.
Le salafisme est la forme la plus spectaculaire car il suppose à la fois un habillement et des comportements spécifiques, mais aussi parce qu’il induit une ghettoïsation, un refus de vivre avec les impies, un peu comme les Juifs ultra-orthodoxes. Il est donc très visible. Mais la visibilité n’a rien à voir avec la statistique : les musulmans intégrés ne sont pas visibles et surtout ne veulent pas être visibles. Cela ne veut pas dire qu’ils sont libéraux, ils peuvent l’être, mais comme beaucoup de Juifs conservateurs, ils ne sont pas communautaristes : ils pratiquent en famille, mais se fondent dans le paysage pour le reste. Enfin on a beaucoup de musulmans qui vont respecter quelques marqueurs religieux (refus du porc, nourriture hallal) par exemple tout en vivant comme les autres français. Un certain nombre de restaurants branchés de Paris font par exemple dans le bœuf bourguignon hallal.
Toutes ces formes diverses de vivre son islam n’ont rien à voir avec l’ "identité", elles correspondent à une pratique religieuse personnelle.
L’identification à la oummah universelle est faible. Paradoxalement la solidarité envers les Palestiniens, très forte chez les secondes générations éduquées (et moindre chez leurs parents) est un moyen de trouver un front commun avec l’extrême gauche française traditionnelle, peu branchée sur la religion. Alors que Daesh en Irak n’attire pas cette classe moyenne et recrute plus chez les marginaux et les convertis.
On confond en France identité et religion, mais les vrais croyants refusent que l’on ramène leur foi à leur identité. Bref on est dans le compromis, le mélange et le bricolage.
Ce phénomène n'est pas seulement français, puisque le Royaume-Uni constate le même phénomène avec des ressortissants britanniques jeunes se définissant par rapport à leur religion et un pays d'origine où ils ne sont souvent jamais allés. Quel est le point commun de tous ces musulmans, pourtant culturellement très différents, qui entravent l'intégration ?
Olivier Roy : Dans la deuxième génération les jeunes croyants ne s’identifient jamais au pays d’origine. Ceux qui font ça (drapeaux algériens lors des matchs de foot) sont … des laïcs (les croyants ne s’intéressent pas au foot). Les croyants qui veulent vivre dans un pays musulman ne reviennent jamais au pays (car ils savent que ce pays n’a rien d’islamique) : quand ils veulent faire du business, ils vont dans le Golfe, et quand ils veulent faire de l’islam, ils vont au Yémen ou au Pakistan. Encore une fois identité et religion sont deux choses différentes.
Si l’on s’en tient aux croyants, le clivage est entre ceux qui pensent que l’on peut articuler les marqueurs religieux (hallal) sur des marqueurs culturels occidentaux (le fast food hallal, le bourguignon hallal), et ceux (une minorité) qui pensent que le compromis n’est pas possible. Cette minorité a trois solutions (un peu encore une fois sur le modèle des juifs ultra-orthodoxes) : le ghetto (nous vivons entre nous dans un quartier précis), la « hijra » ou « exil » (équivalent de la alya chez les Juifs : il faut revenir vivre dans un pays musulman), et (sans équivalent chez les Juifs qui s’identifient à Israël) le jihad global. C’est bien sûr ces derniers qui font la Une des journaux (et pour de bonnes raisons), mais ils ne représentent que quelques milliers de personnes sur plusieurs millions.
Les aspects sociologiques
Quel est l'impact du fait historique que la majorité des musulmans habitant en France proviennent de son ex-empire colonial, avec qui les relations furent fréquemment tendues ? En quoi cette identité originelle entrave-t-elle le processus d'intégration, y compris chez des jeunes qui n'ont jamais connu cette époque (ni même leurs pères d'ailleurs) ?
Guylain Chevrier : La crise sociale que nous traversons par le fait d’une économie de sous-emploi chronique, donne l’occasion à certains d’exploiter leur fonds de commerce idéologique à coups de victimisation, qui consiste à rabattre la question sociale sur celle des discriminations. Non qu’elles n’existent pas, mais se trouvent grossies à l’extrême pour justifier une certaine grille de lecture. On instrumentalise le passé, en prétendant que les difficultés que rencontrent certains membres de notre communauté nationale en matière d’intégration sociale, découleraient essentiellement d’un néo-racisme post colonial des Français, dans le prolongement de l’origine des terres d’immigration des personnes concernées. C’est à l’envers qu’il faut décrypter ce discours qui prétend détenir la cause des difficultés ici, des difficultés qu’il encourage en fait, en agitant ce chiffon rouge pour créer un sentiment de rejet du pays d’accueil chez ceux qui sont censés s’y intégrer. On joue aussi sur l’autre face, par une culpabilisation à outrance des Français non issus de l’immigration rendus responsables des freins à l’intégration, au risque de rendre insupportable l’immigré promis ainsi au rejet.
Mais ce ressentiment auquel on pousse l’immigré vis-à-vis de la France, ne l’oublions pas, n’est pas sans but. Il est nourri à souhait, par ceux qui y voient l’opportunité de jouer en faveur d’une logique de séparation communautaire pour des raisons de reprise en main principalement religieuse d’une population, qui pèse son poids politique. Leur volonté est de s’attaquer à la démocratie et aux valeurs occidentales libérales, conçues comme sacrilège au regard d’une certaine idée de Dieu. Un mouvement idéologique qui rencontre ses fervents défenseurs aussi du côté d’une gauche de la gauche, qui joue les communautés contre la Nation parce qu’elle la hait avec la République, au nom d’un internationalisme aveugle qui rejette l’idée des frontières avec dogmatisme pour justifier une libéralisation totale de l’immigration. On voit les racines ici de l’islamo-gauchisme.
Un contexte qui rend donc bien plus complexe qu’il n’y parait la politique d’intégration, qui doit prendre en compte cette dimension idéologique pour en désamorcer les effets négatifs et favoriser au contraire, l’adhésion des personnes issues des migrations, anciennes ou récentes, françaises ou non, aux valeurs de notre République et à son si enviable contrat social, à son modèle de société égalitaire.
Le fait d'être musulman prime-t-il sur la nationalité et même l'origine ? Les musulmans se considèrent-ils comme un groupe social, au-delà des classifications traditionnelles françaises ?
Olivier Roy : Non. Il n’y pas de communautarisme musulman en France. Les musulmans de France, contrairement aux Juifs, n’ont jamais été capables de mettre sur pied des instances représentatives (le CFCM est une création de l’Etat français, pas des associations musulmanes, la mosquée de Paris est une émanation de l’Etat algérien, et ne représente pas les musulmans français) ; le réseau d’écoles musulmanes est dérisoires (moins de 10, alors qu’un tiers des enfants juifs sont scolarisés dans des écoles religieuses). Il n’y a pas de lobby musulman. C’est une population très éclatée, très divisée et … très individualiste. La preuve : alors qu’ils pourraient constituer une force électorale, ils ne jouent aucun rôle dans les élections (aucun parti ne cultive le vote musulman). C’est seulement à un niveau très local (le quartier) que l’on peut voir se mettre en place des formes de contrôle social qui peuvent sembler communautaristes, mais qui relèvent en fait plus de l’action de petites mafias ou de leaders locaux tentés de négocier avec les mairies leur influence locale (Corbeil par exemple). Mais on constate que les imams ne sont presque jamais concernés. Ce type de clientélisme n’a rien de religieux.
Faut-il rappeler que l’armée française compte environ 15 % de musulmans, qu’ils sont allés se battre en Afghanistan et au Mali, qu’il n’y a pas eu de désertions ou de sabotage, et que l’armée, qui a une bonne expérience en ce domaine, a su mettre sur pied une aumônerie musulmane dynamique et efficace (avec des aumôniers qui parlent le français sans accent, contrairement aux imams de tout poil que la télévision aime mettre en scène), et ces aumôniers savent comment concilier Islam et patriotisme. Mais de cela on ne parle jamais.
Rémi Brague : En principe, l’islam considère les nationalités et les origines sociales comme secondaires par rapport à l’appartenance à la « nation » (umma) islamique. Dans l’histoire, telle que les musulmans se la racontent, on attribue toute sorte de maux à l’attachement exclusif à une nation particulière. Quant à savoir comment « les » musulmans de France ressentent leur appartenance à la France, comment ils la situent par rapport à d’autres appartenances, cela varie selon les individus.
C’est aussi nous qui rabattons certaines personnes sur leur identité musulmane, alors que nous pourrions les considérer, comme ils se considèrent eux-mêmes, comme pouvant être certes musulmans en matière de religion, mais aussi comme originaires de tel pays du Maghreb, du Levant ou d’Afrique noire, comme parlant tel langage (« les Arabes », quelle insulte pour les Berbères !), comme exerçant tel métier, etc.
Quelles sont globalement les origines sociales des musulmans émigrants en France ? Comment progressent-ils par la suite au sein de la société française ? Quelles conséquences cela a-t-il sur leur intégration ?
Olivier Roy : Les musulmans de France sont issus d’une immigration de travail ce qui a évidemment des conséquences négatives dans leurs perspectives d’ascension sociale. On est "scotché" à l’image du ghetto du quartier difficile, des familles en lambeaux, du chômage, des trafics etc.
Tout cela est vrai. Mais on ne voit pas les changements profonds : l’émergence de classes moyennes qui quittent les quartiers difficiles et s’installent dans le centre-ville mais dans une stratégie individualiste : ils veulent se fondre dans le paysage, sans nécessairement renoncer à leur foi. Ce sont des parents de deuxième génération qui mettent leurs enfants dans les écoles catholiques, qui quittent les quartiers difficiles, qui poussent à, l’ascension sociale. Et ça marche. On se plaint qu’il n’y a pas de statistiques ethniques, interdites par la loi, qui permettraient de mesurer l’impact de cette ascension sociale. Mais il suffit de regarder les annuaires professionnels, les listes de médecins dans les hôpitaux, le nom des professeurs dans les collèges et les lycées, celui des journalistes locaux, des avocats, des conseillers financiers dans les agences bancaires : la promotion sociale des gens d’origine musulmans saute aux yeux.
Mais on ne veut pas le voir.
Le jeune de banlieue, trafiquant ou salafiste (ou les deux) est toujours perçu comme l’archétype du musulman de seconde génération. Il existe mais c’est un looser marginalisé. Il faut regarder les autres, même s’ils ne veulent pas qu’on les regarde, parce qu’ils veulent être comme tout le monde, qu’ils pratiquent ou non leur religion.
La société bouge, pas le regard que les media portent sur elle.





















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