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Génocides : l'histoire ne doit pas être l'otage de calculs électoralistes

Les députés discutent ce jeudi d'une proposition de loi qui entend punir les individus niant les génocides (une peine pouvant aller jusqu'à un an de prison et 45 000 euros d'amende en cas de négation). Le texte remet ainsi le génocide arménien - le seul légalement reconnu - au cœur des discussions. Il suscite aussi la colère de la Turquie et de l'historien Pierre Nora pour qui une telle loi "figerait totalement toute possibilité de recherche".

Liberté pour l'Histoire

Publié le - Mis à jour le 24 Janvier 2012

Atlantico : Les députés discutent ce jeudi d'une proposition de loi pénalisant la négation des génocides. La France doit-elle vraiment légiférer sur ce sujet ?

Pierre Nora : La loi française ne doit faire aucune loi sur le passé. En 2006, Jacques Chirac l’avait d’ailleurs dit au moment où une loi sur la colonisation était présentée à l’Assemblée nationale. Son président, Bernard Accoyer, avait alors constitué une commission de réflexion sur les questions mémorielles. Le rapport publié concluait très nettement sur le fait qu’il valait mieux s’abstenir de légiférer sur le sujet.

Les politiques doivent s’intéresser à ces questions mais sans faire de lois.

Ils peuvent proposer des commémorations, rédiger des résolutions, rendre des hommages, s’impliquer dans les programmes des classes, éventuellement voter des réparations financières. Le politique doit s’occuper d’agréer, d’orienter la mémoire collective de la Nation.

Valérie Boyer, la députée des Bouches-du-Rhône qui a introduit cette loi, est aussi vice-présidente du groupe d’amitié de l’Assemblée nationale avec l’Arménie. Comment peut-elle être indépendante en proposant un tel texte ? Pour Nicolas Sarkozy qui a déclaré être contre l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, c’est aussi un moyen de faire d’une pierre deux coups. Il empêche la Turquie de se rapprocher de l’Europe et il s’arroge 500 000 voix des Arméniens de France pour l’élection présidentielle.

 

Quel problème poserait une telle loi ? La justice n'est-elle pas un soutien pour le travail des historiens ?

Une loi figerait totalement toute possibilité de recherche. Pour reprendre l’exemple de l’Arménie, il est devenu presque impossible d’organiser un colloque avec des historiens turcs et arméniens. Ces derniers s’abritent derrière la loi de 2001 qui reconnaît le génocide : pour eux, l’affaire  est conclue et il n’y a absolument aucune raison de discuter.

Pour les historiens, le mot génocide est à bannir. Sa définition a été faite à Nuremberg en 1945 d’une manière très claire : il s’agissait de reconnaître un massacre de masse obéissant à une décision. Il fallait aussi à ce moment pouvoir poursuivre les auteurs jusqu’à leur mort. Depuis, l’expression a pris une ampleur et un vague complet. Employons les termes "anéantissement", "extermination", "crime de masse" sans évoquer ce terme de génocide qui renvoie à une réalité historique bien spécifique. Une telle terminologie serait plus précise et ne véhicule pas d’idéologie politique.

 

Lorsqu’il s’agit de parler des massacres de masse, les historiens sont-ils unanimes ?

Un historien arménien qui parle de l’Arménie est toujours militant. Les historiens ne sont pas toujours objectifs. Ils ne sont pas non plus d’accord mais justement, ils en discutent. Avec une telle loi, si les massacres de Vendéens de 1793 sont qualifiés de génocide, vous ne pouvez plus discuter de cette question. L’affaire est alors jugée et il n’y a plus de possibilité de recherche. Il ne s’agit pas de nier mais de faire de la recherche.

Les lois punissent, elles empêchent les historiens de réfléchir. Nous avons par exemple tenté d’organiser un colloque sur le problème arménien à Science Po sur la question arménienne. Les Turcs sont d’accords, mais pas les Arméniens. Normal : l’affaire est jugée par la loi de 2001, c’est un génocide donc il n’y a pas lieu d’en discuter. Pourtant, discuter ne veut pas dire diminuer. Il s’agit de sortir les archives et d’étudier le sujet.

 

Quelle est la position des autres pays sur les questions de génocides ?

Les autres pays ne font pas de loi. La France est la seule à avoir fait ce choix. Le Parlement pouvait auparavant proposer des résolutions sous la IVème République. Comme il en abusait, la Vème République a supprimé cette possibilité. Depuis, toute volonté de résolution a été transformée en loi. C’est le cas de celle de 2001 sur le génocide arménien. Elle se compose d’un unique article : "La France reconnaît publiquement le génocide arménien de 1915". Il n’y a aucun arrêté. Un tel texte relève de la résolution, pas de la loi. Depuis 2009, la réforme de la Constitution permet de nouveau de voter des résolutions, il faut s’en servir.


Propos recueillis par Romain Mielcarek

 
Commentaires

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  • Par Thomas Bishop-Garnier - 22/12/2011 - 08:00 - Signaler un abus A propos du "code civil" turc, sur l'identité nationale !

    Le code civil turc punit d'emprisonnement toute atteinte à la "dignité de l'identité turque" et il suffit d'evoquer les massacres commis par l'Empire ottoman, ou de la republique turque, pour subir un procès en bonne et due forme. Mais aussi des menaces de l'extreme-droite nationaliste turque, avec des assassinats comme vis à vis de l'ecrivain, Hrant Dink en 2007.

  • Par Le gorille - 22/12/2011 - 08:14 - Signaler un abus Non à cette loi

    Il suffit La France n'est pas juge de l'Histoire. Surtout celle de l'extérieur. Quant à celle de l'intérieur, la nôtre, elle a de sacrées zones d'ombres.

  • Par Alex de M. - 22/12/2011 - 10:35 - Signaler un abus OUI : Tous les génocides doivent être traité de la même façon

    Tout autre approche, ou certains génocides seraient plus des génocides que d'autres, est monstrueuse. Il devient impossible de dire non au génocide si l'on précise génocide de ceux-ci. Or le révisionnisme sur la Shoah a été condamné par les tribunaux français avec l'approbation de la plupart. Alors comment traiter différemment arméniens ou vendéens ? Nora s'est élevé contre le procès Faurisson ?

  • Par FIGAROCB - 22/12/2011 - 11:07 - Signaler un abus Non à cette loi !

    La France n'a pas à juger l'histoire des autres Pays, il y a plus urgent à travailler ! Quid du génocide des vendéens ? Là personne n'en parle, chut..... Regardons la poutre que nous avons dans nos yeux avant de s'intéresser à la paille du voisin !

  • Par Ann O'nymous - 22/12/2011 - 11:38 - Signaler un abus "Génocide des Vendéens" ? MDR

    En quoi est-ce un génocide ? J'ai beaucoup de respect pour Benjamin Stora, mais ne partage pas son point de vue sur la question.

  • Par OPENING - 22/12/2011 - 13:07 - Signaler un abus ... ET NOUS SOUS-ESTIMENT!

    Interdire par la loi de nier la Shoah (1ère loi du genre), c'est prendre les citoyens pour des enfants : le législateur considère sans doute que nous ne sommes pas assez grands pour résister aux délires négationnistes. De peur que Faurisson nous influence, on lui interdit de répandre son fumier. N'est-ce pas une insulte à notre intelligence ?

  • Par OPENING - 22/12/2011 - 13:12 - Signaler un abus CES LOIS SONT SANS FIN...

    Il restera donc à légiférer sur le Cambodge et le Rwanda. Puis viendra la Vendée. Ensuite, il y aura d'autres régions françaises qui demanderont à ce qu'on n'oublie pas leurs souffrances. Etc... Etc... Bref, nous avons mis le droit dans un engrenage interminable au lieu de laisser les historiens travailler.

  • Par ISABLEUE - 22/12/2011 - 15:19 - Signaler un abus Un peu de droit ne fait pas de mal

    .. "tels que définis aux articles 6 7 et 8 du Statut de la Cour Pénale internationale.... " vous n'avez pas donc été lire le projet de loi.... Sur le site de l'Assemblée nationale. Bravo à nos députés.

  • Par skylone - 22/12/2011 - 17:59 - Signaler un abus NON NON NON

    la france comme d'habitude érige des lois qui ressemblent à des leçons de conduite aux autres pays. De quoi se mêle-t-on? N'a-t-on pas autre chose à faire en ce moment? Relevons notre pays d'abord : faisons tout pour produire en france au lieu d'être empoisonné par la chine. vendéen- cathares- tous debout contre cette bouffonerie

  • Par Rosine - 22/12/2011 - 18:26 - Signaler un abus Constantinople, territoire occupé

    On devrait rappeler à la Turquie qu'elle n'est d'Europe que par l'occupation de Constantinople. Leur présence européenne n'est due qu'à des tentatives répétées d'invasion. Qu'ils rendent également la Grèce d'Asie Mineure.

  • Par mariecl29 - 22/12/2011 - 20:39 - Signaler un abus Exception française!

    Ce n'est pas à la loi de décider ce qu'on doit dire et penser. La liberté de penser est une liberté fondamentale et en faisant ce choix qu'elle est seule à avoir fait,une fois de plus,elle ne respecte pas les libertés fondamentales telles qu'elles figurent dans l'art.9 de la Convention européenne des droits de l'homme qu'elle a signée!

  • Par yoda - 22/12/2011 - 21:22 - Signaler un abus la france n'a rien à décider de celà !!!!

    mais ou va t'on ??? mais pour qui se prend t'il pour décider de se qu'on doit penser ou pas bordel !!!! la liberté de penser ce que l'on veut rétrécie de plus en plus avec un charlot pareil ! cela suffit !

  • Par OPENING - 22/12/2011 - 21:31 - Signaler un abus @ISABLEUE

    La cour pénale internationale définit le crime contre l'Humanité, mais ne prévoit pas de sanction pour qui conteste que tel ou tel crime soit un crime contre l'Humanité ou un génocide. Le négationnisme est une opinion, même si elle est nauséabonde. Et les opinions se combattent par les idées, pas par la loi. Cette loi, comme la loi Gayssot, est stupide, inefficace, et liberticide.

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Pierre Nora

Historien, membre de l'Académie française.

Président de l'association Liberté pour l'Histoire et auteur de l'ouvrage du même nom.

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