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Le libéralisme est-il mort (à son tour) ? En tous cas, du côté des Anglo-saxons, on s’inquiète sérieusement

Plusieurs livres anglo-saxons parus récemment considèrent que le libéralisme connait un réel déclin. Un des axes centraux défendus par leurs auteurs est la perte du "sentiment commun" dans les sociétés libérales, et l'inquiétude provoquée par la mondialisation.

Eloge funèbre

Publié le - Mis à jour le 26 Février 2018
Le libéralisme est-il mort (à son tour) ? En tous cas, du côté des Anglo-saxons, on s’inquiète sérieusement

Atlantico : Une vague de livres anglo-saxons parus récemment (Patrick Deneen avec Why liberalism failed, Edward Luce The retreat of Western liberalism ou Mark Lilla dans The once and future) considèrent que le libéralisme connait un réel déclin. Sur quoi se fondent ils et pourquoi un tel mouvement conjoint ?

Eric Deschavanne : Quand on évoque les auteurs américains qui traitent du « libéralisme », il faut avoir en tête que le mot n’a pas exactement les mêmes connotations politiques que pour nous Français.

Sur le plan politique, les libéraux sont aux Etats-Unis les partisans de l’Etat providence et de l’interventionnisme étatique, tandis que Reagan, dont le nom est associé au tournant de la mondialisation libérale des années 80, est aux yeux d’un Américain un « conservateur » hostile aux idées libérales.

Ces auteurs exposent cependant une problématique qui nous parle mais qui ne prend son sens que si l’on distingue le libéralisme comme idéologie politique et le libéralisme comme civilisation. La civilisation libérale est commune aux Américains et aux Européens. Elle repose en gros sur l’idée que la liberté est la condition de possibilité de la découverte de la vérité, de la croissance économique, de l’amélioration du bien-être, ainsi que d’une communauté morale et politique d’individus égaux, au sein de laquelle chacun bénéficie d’un égal respect ou d’une égale considération. Dans ce contexte civilisationnel, le « meilleur régime » est la démocratie libérale, et la liberté économique apparaît plus ou moins indissociable de la liberté politique. En ce sens, la civilisation libérale se confond avec la civilisation moderne, mais elle a depuis l’origine des ennemis. Elle se construit en ruinant la civilisation qui l’a précédée (l’aristocratie et la chrétienté) et se heurte à des aires de civilisations où elle apparaît comme exotique. Il est donc naturel qu’elles nourrissent des réactions hostiles susceptibles de menacer son existence même. Dans les années 30 du vingtième siècle, ne l’oublions pas, la mort du libéralisme comme civilisation n’avait rien d’une perspective improbable. Aujourd’hui, par exemple, l’islamisme politique se conçoit comme une idéologie politique visant à combattre l’emprise de la civilisation libérale sur le monde musulman. Il ne constitue sans doute pas pour celle-ci un véritable danger. Les sources d’inquiétude à long terme, concernant le « monde extérieur » se situent vraisemblablement davantage dans le devenir de la démographie mondiale ou dans la montée en puissance de la Chine, dont on ignore encore si elle sera soluble dans la civilisation libérale.

Le point essentiel lorsque l’on formule le diagnostic d’une « crise du libéralisme » concerne cependant les contradictions et fragilités internes de la civilisation libérale. Celle-ci génère de manière totalement inédite dans l’histoire de l’humanité, des forces de transformation historique qui bouleversent et désorganisent les sociétés humaines - détruisant les traditions, contestant les hiérarchies sociales, sapant l’unité des communautés, révolutionnant les mœurs. De sorte que l’on peut considérer que la civilisation libérale est une civilisation de la crise permanente. La liberté génère en permanence des forces qui déstabilisent les communautés humaines, y compris l’ordre social et politique qui tente de se construire sur la ruine des valeurs et des organisations traditionnelles. Les idéologies politiques sont des réponses apportées aux défis auxquels sont confrontés ces sociétés libérales toujours en construction et qui s’interrogent en permanence sur leurs propres fondements. Les trois orientations idéologiques constantes – le libéralisme, le socialisme et le conservatisme – se fondent sur trois inquiétudes fondamentales. Le libéralisme défend les valeurs et les principes de la civilisation libérale, dont il redoute qu’ils soient insuffisamment reconnus ou qu’ils soient trahis par les peuples. Le socialisme fait valoir que la société libérale, fondée sur le renversement des hiérarchies sociales traditionnelles et sur l’égalité des chances génère en réalité des inégalités économiques et sociales d’une ampleur inédite. Le conservatisme met en évidence la permanence de données anthropologiques – l’unité et la diversité des communautés politiques, l’importance pour la civilisation de la transmission d’un patrimoine culturel, moral et spirituel – qui ne sont pas solubles dans la civilisation libérale, ou dont la destruction pourrait entraîner celle des sociétés libérales (thème des « contradictions culturelles du libéralisme »). Ces débats sur la crise et le déclin du libéralisme sont donc à la fois pertinents passionnants, mais il faut toujours avoir en tête qu’ils accompagnent comme son ombre la civilisation libérale dans son devenir. Dans les années 70, Raymond Aron publiait un « Plaidoyer pour une Europe décadente » afin de répondre aux intellectuels occidentaux qui pensaient que le libéralisme s’effondrerait sous le poids de ses contradictions, tandis que l’Union soviétique apparaissait comme un bloc de stabilité.

 
Commentaires

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  • Par edac44 - 25/02/2018 - 13:44 - Signaler un abus Itinéraire de la liberté à la servitude : la fin du libéralisme?

    Et merde !... Atlantico vient de sabrer mon texte parce que j'ai pris trop de temps à le valider, c'est sympa !... Donc on va faire plus court !... Qui aura le courage de se farcir ces neuf pages sur un sujet ou tout le monde pense détenir sa vérité " ??? on trouve plus d'un million de références sur le sujet !... Qui osera s'y coller ??? Alors pour les feignants dans mon genre, on peut aussi se contenter de ceci ==> http://bit.ly/2ouGFJy Et puisque le libéralisme rime d’abord et avant tout avec le mot "liberté" (d'entreprendre ou pas), souvenons-nous d'une célèbre devise d'un canard concurrent : la liberté ne s'use que si l'on ne s'en sert pas " et que liberté et égalité sont souvent antagonistes !...

  • Par assougoudrel - 25/02/2018 - 16:10 - Signaler un abus @edac44

    Pour ne plus à avoir ce genre de désagrément, toutes les 4 lignes, je noircie (plutôt bleuit) et je fais un "copier" et si mon texte disparaît, je n'ai plus qu'à faire un "coller": de plus, cela me permet de me relire tranquillement.

  • Par Piwai - 25/02/2018 - 16:29 - Signaler un abus merci

    Pour cet excellent article

  • Par MonsieurD - 26/02/2018 - 01:35 - Signaler un abus Bravo et merci Atlantico

    Très rare un article de cet qualité, qui donne à son auteur l'espace nécessaire à son propos. Merci

  • Par adroitetoutemaintenant - 26/02/2018 - 02:38 - Signaler un abus @ edac44

    Merci pour votre lien qui amène à un texte excellent. Je ne le considère pas plus simple que celui ci-dessus mais moins embrouillé car écrit par un seul auteur. Néanmoins je suis impressionné ici par les commentaires très clairs de Jean-Baptiste Noé. Si vous ne relisez que ses commentaires vous serez plus satisfait. Et laissez tomber les deux autres qui viennent implanter leur démocratie sociale et leur néo-marxisme. Je m’étais spécialisé dans la lecture des textes communistes et c’est dans les trois premières phrases que l’on trouve leur mensonge de base. Le reste est toujours très bien construit pour noyer le poisson. Alors, je lis les trois premières phrases d’un texte et après y avoir découvert le mensonge de base je ne perds plus mon temps et je passe à autre chose.

  • Par vangog - 26/02/2018 - 13:51 - Signaler un abus Oui, le gauchisme-libéralisme (sens anglo.) décline furieusement

    car il ne peut que constater l'échec de ses expériences, partout. Il emporte avec lui, dans la tombe, le capitalisme de connivence gauchiste auquel il était lié. A l’inverse, un libéralisme (sens franco.) intelligent est en train d'émerger, à l’opposé de tout dogmatisme, un libéralisme de compromis, fondé sur l’adaptabilité et la réactivité...

  • Par guzy1971 - 05/03/2018 - 11:55 - Signaler un abus Pfou...

    Moi les ismes, ça me fatigue un peu.

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Eric Deschavanne

Eric Deschavanne est professeur de philosophie.

A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxième
humanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry
(Germina, 2010). Il est également l’auteur, avec Pierre-Henri Tavoillot, de Philosophie des âges de la vie (Grasset, 2007).

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Edouard Husson

Edouard Husson est spécialiste d’histoire politique contemporaine, en particulier de l’Allemagne et de la Grande-Bretagne. Il est professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (Université de Cergy-Pontoise). Il a été membre du cabinet de Valérie Pécresse, avant d’être vice-chancelier des universités de Paris puis directeur général d’ESCP Europe et, enfin, vice-président de l’université Paris Sciences et Lettres. Il est membre du conseil scientifique de la Fondation Charles de Gaulle. 

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Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé, historien, spécialiste de l’histoire du christianisme. Il est rédacteur dans la revue de géopolitique Conflits. Dernier ouvrage paru Géopolitique du Vatican (PUF), où il analyse l'influence de la diplomatie pontificale et élabore une réflexion sur la notion de puissance.

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