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Johnny Hallyday ou 60 ans de contre-culture imposée au nez et à la barbe des élites françaises

Johnny est décédé dans la nuit du cinq décembre provoquant la tristesse de millions de fans à travers l'hexagone. Mais au-delà de la figure du rock qu'il incarnait, Johnny c'était aussi celui qui avait bouleversé les codes d'une société française dont les élites ne juraient que par le cartésianisme.

Fin d'une époque

Publié le - Mis à jour le 9 Décembre 2017

Peut-on en déduire que Johnny Hallyday a pu ouvrir une brèche dans la culture française, facilitant l'introduction d'une américanité en France ?

Eric Deschavanne : Il y a toujours quelque chose de fascinant dans la rencontre entre le destin d'un individu et celui d'une communauté nationale.

En l'occurrence Johnny, l'homme sans père, qui s'est donné un père spirituel américain qui l'a conduit à passer de Brassens au rock, est devenu le fer de lance de cette culture jeune qui, dans les années 60, a fait table rase du classicisme français et contribué à l'américanisation de la culture française.

C'est peut-être le troisième « paradoxe Johnny »:  Le Maurice Chevalier de la fin du 20e siècle s'appelait Johnny Hallyday  ! Quel symbole dans un pays jaloux de sa singularité culturelle et volontiers anti-américain ! L'américanisation de la culture est toutefois autre chose que de l'impérialisme culturel. Elle a fait figure de cheval de Troie au service de la démocratisation de la culture – les États-Unis constituant l'avant-garde de la culture de masse et de la culture jeune, expression d'une nouvelle classe d'âge, l'adolescence. L'américanisation a permis de contourner l'héritage d'une culture classique inaccessible, parce que réservée à ceux qui avaient bénéficié d'une éducation bourgeoise. Elle s'est imposée par le bas, par la consommation et la culture populaire.

Éric Verhaeghe : En partie oui. Les États-Unis sont essentiellement nés de l'émigration de ces petites gens qui ne connaissaient pas la culture de l'élite. L'Amérique assume beaucoup mieux que nous, paradoxalement, la culture bacchique contre l'esprit apollinien des élites. Assez naturellement, donc, Johnny a puisé aux États-Unis une inspiration qui a fait son succès. Il est allé chercher là-bas l'exaltation du corps, de la présence sur scène, de l'affirmation de l'instinct contre la raison pour simplifier à outrance. Mais il a eu l'intelligence de comprendre que le piratage ou le plagiat ne fonctionnerait pas. Il a fait le choix de franciser l'inspiration américaine en l'adaptant à la culture populaire française.

D'où des chansons avec des textes finalement très français. En regardant de près le style poétique de Johnny Halliday, on peut se rendre compte qu'il est véritablement à cheval entre le rock américain et un certain romantisme latin. La particularité de Johnny est là: dans cette synthèse, et dans cette capacité à "miser" sur la permanence du fond non apollinien dans notre culture.

Il serait d'ailleurs intéressant ici de reprendre la lecture de Nietzsche, de la généalogie de la morale notamment, et de réinterroger la géopolitique contemporaine à la lumière de cette distinction. On s'apercevrait que les États-Unis sont en partie, mais en partie seulement, les héritiers de ce schématisme. À de nombreux égards, la culture populaire européenne a bien mieux conservé que la culture américaine les sources bacchiques de la culture. 

Pascal Engel : Les Français n'ont jamais aimé Johnny comme ils auraient pu aimer Elvis.  Ils l'ont aimé comme un traducteur de l'Amérique les dispensant d'apprendre l'anglais (le niveau des français en langues a un rapport avec çà). Le seul rocker anglophone qui ait essayé de mettre un pied en France est Vince Taylor. Il s'y est cassé les dents. De tous les styles de rock et blues que Johnny a imités, les seuls qu'il n'a jamais imité est le punk et le heavy metal. Ce n'est pas dans la culture française. Johnny a été aussi américain qu'Eddy Constantine dans les années 60, aussi pop que Petula Clark. C'est la raison pour laquelle il n'a jamais été connu outre manche ou outre Atlantique et est resté un phénomène purement français. Pourquoi les Américains auraient ils besoin d'écouter en français les versions imitées de leurs stars ? Pourquoi irait-on écouter "Les portes du pénitencier" quand on a les Animals, et des transcriptions des Beatles quand on a les originaux ? 

Johnny n'a ouvert aucune brèche de l'américanité en France. Son succès populaire est dû au fait même qu'il ne l'a jamais ouverte. Les Français de culture populaire n'aiment pas l'Amérique, et même ce que l'Amérique a de meilleur leur est inconnu.  

Quel peut être l'héritage de Johnny Hallyday dans ce classicisme français ?

Eric Deschavanne : Johnny était l'homme de la présence et de l'appétit de vivre au présent.  La génération des années 60, qui a introduit la culture jeune dans la culture classique, est en même temps celle qui s'identifie au jeunisme, à l'impératif de rester jeune. La rupture avec la culture classique est aussi une rupture avec la culture de l'héritage. Sur le plan existentiel, Johnny est le contraire d'un héritier. Il s'est orienté et s'est adapté à l'instinct. Et il a duré. Le destin de Johnny symbolise le basculement d'une société de la transmission vers une société de l'innovation et de l'adaptation permanente. Vivre, c'est s'adapter. Johnny ne laissera pas une œuvre en héritage, mais il aura incarné ce nouvel idéal.

Sur le plan artistique, l'impératif d'adaptation l'aura poussé à épouser son époque. Johnny n'était pas un créateur mais un interprète. Il a su notamment mettre à son service certains des auteurs - je pense à Michel Berger et à Jean-Jacques Goldman – qui, sur le plan de la création, ont réalisé à partir des années 80 une forme de synthèse entre le classicisme français et   l'américanisation de la culture, entre la chanson à texte et la musique pop rock (ce qu'à mon sens, Gainsbourg fut le premier à avoir fait). Le résultat, baptisé faute de mieux « variété française » représente un moment de l'histoire de la culture française, non une rupture complète avec l'héritage. La table-rase, en matière d'histoire et de culture, n'existe jamais vraiment.

Éric Verhaeghe : Johnny laissera derrière lui une forme de fétichisme de la liberté. Regardez ses fans, et notamment ses sosies: il a donné une fierté, une identité, un sentiment de puissance, à des masses d'anonymes, de petites gens, qui ont vécu avec lui le sentiment d'avoir une culture spécifique, digne et dans laquelle ils se retrouvaient. Cette culture a largement reposé sur l'exaltation de l'énergie, du désir individuel, de la liberté de choix contre la pression du groupe. D'une certaine façon, Johnny était le chantre du "rester vivant" à tout prix. Quel contraste avec la culture post-marxiste largement diffusée dans la culture de l'élite où les petites gens étaient (et sont encore) croquées comme des gens aliénés, soumis, victimes.

Pour beaucoup d'amateurs de Johnny, le chanteur leur a donné une vraie alternative au martèlement quotidien sur la lutte des classes, la dialectique du maître et de l'esclave, du patron et du salarié exploité. Le phénomène Johnny pourrait d'ailleurs être analysé comme une résistance française, honnie par les médias officiels, au tout marxisme bon teint véhiculé par la culture de l'élite depuis le conseil national de la résistance.

Le classicisme français le reconnaîtra tôt ou tard comme un grand résistant.

Pascal Engel : Il n'y a de classicisme français que marginalement et par hyperbole. Les Français ne sont pas "classiques". Leur passion n'est pas celle de la raison. Sans quoi ils seraient comme les Anglais, les Allemands, ou les Scandinaves. Mais ce sont des Latins, qui aiment les jeux du cirque.

Si l'on tient à se référer à l'âge classique, Johnny est un classique au sens où les grands concerts rock réunissant des foules sont aux processions religieuses des siècles passés, ou au toucher des écrouelles, dont  Marc Bloch dans Les rois Thaumaturges. Le classicisme, ce n'est pas Tennessee Williams. Il y a pourtant quelque chose du Cid dans Johnny, quelque chose de Chimène dans Sylvie. Mais tout, malheureusement, finit en Feydeau.

 
Commentaires

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  • Par cloette - 07/12/2017 - 10:32 - Signaler un abus je n'aimais pas

    ses chansons, trop de pathos, en revanche il avait des qualités d'acteur de cinéma. et bien sûr d'énergie et de charisme sur la scène. Il s'est inspiré d'Elvis Presley . Si on écoute les deux, quel est le meilleur ?

  • Par kelenborn - 07/12/2017 - 10:43 - Signaler un abus Mr Deschavanne

    joue au chien savant qui serait en même temps prestidigitateur. Il a sans doute piqué à Zemmour l'allusion aux Deschiens. On peut vraiment raconter tout et n'importe quoi ici et c'est tant mieux! Au moins avec ce monsieur , on a moins l'impression d'être pris pour des cons que quand on nous offre une part de Jacquet. Mais cette espèce de communion donne la vraie nausée: pas celle qui vient à Joffrin-Mouchard quand la fachosphère lui péte au nez, non la vraie: celle que l'on a , les lendemains de fête , en regardant le chapon ou le sanglier soldés au rayon viande de Leclerc! Je n'ai jamais eu le moindre disque de JH et si je n'ai pu éviter de l'entendre, je ne l'ai pas écouté!!! Un héros ? ben tiens! est -on certain que ce n'est pas lui qui conseillait Clémenceau, le père de la victoire? Attendons au moins la mort d'Eddie Mitchell , car lui , au moins a un peu de cervelle et de créativité. Sinon , rendez vous plus tard pour la mort de Joey Star dans lequel Deschavanne verra sans doute la réincarnation de Kellerman !

  • Par jurgio - 07/12/2017 - 14:56 - Signaler un abus La culture classique est née de la culture populaire

    C'est dans les foires d'autrefois qu'il y avait des chanteurs, des chansonniers, des pamphlétaires, des histrions, des saltimbanques, des arlequins.. qui ont fait naître l'opérette, l'opéra, la comédie, le théâtre... mais on en parle pas ou peu puisqu'il n'y avait pas alors de supports à mémoire. On sait, en revanche, les courants idéologiques qui se sont servi de la distribution électrique d'une culture populaire pour mépriser, voire abaisser la culture évoluée qui en était pourtant issue.

  • Par kelenborn - 07/12/2017 - 15:06 - Signaler un abus TIENS

    http://kelenborn.e-monsite.com/pages/nouvelles-1/les-aventures-de-macroleon/faut-il-aimer-le-peuple.html..................................................Cela faisait longtemps que le sujet me taraudait! Merci, messieurs de m'avoir donné l'occasion de l'écrire

  • Par von straffenberg - 07/12/2017 - 15:11 - Signaler un abus Ce qu'il nous reste....

    Au fil du vingtième notre esprit , notre culture musicale , artistique s est peu à peu appauvrie Je reconnais à Johnny une énergie ,un talent une vrai simplicité humaine .N'en déplaise aux jeunes talents même s ils existent la France manque de "héros " dans tous les domaines et cette célébration excessive de notre Johnny me laisse un gout amer .

  • Par von straffenberg - 07/12/2017 - 15:14 - Signaler un abus rectif

    Il faut lire vingtième siècle

  • Par essentimo - 07/12/2017 - 15:17 - Signaler un abus d'accord

    pour célébration excessive ! Jusqu'où irons-nous pour les prochains !

  • Par kelenborn - 07/12/2017 - 16:01 - Signaler un abus essentimo

    oh pour Joey Starr, trois jours de deuil national!!!ça vaut bien ça hé bouffon, je nique le cimetière!

  • Par Borgowrio - 07/12/2017 - 17:24 - Signaler un abus La récupération n'est jamais loin

    J'ai vécu cette période magique des années 60 . C'est la jeunesse de cette époque qui a révolutionné la société . Mai 68 n'a été qu'un événement plutôt pitoyable du changement , qui de toute façon était en route . Le rêve américain , avec Johnny mais aussi beaucoup d'autres , des groupes comme s'il en pleuvait , de la création , de Adamo à Christophe , etc . La récupération n'est jamais loin , les maoïstes et communistes de l'époque ont récupéré sans vergogne le mouvement

  • Par kelenborn - 07/12/2017 - 17:39 - Signaler un abus Non mais franchement!

    Je sais bien que le titre n'est pas la fait des auteurs mais quand même!!! Atlantico n'est pas obligé de les ridiculiser! La CONTRE CULTURE ah oui! On est heureux d'apprendre que la contre culture c'est Match, France Dimanche, Closer ou...Gala où De Rugy a enfin trouvé sa chèvre! Ben oui, pendant 50 ans on nous a lessivé les couilles avec ses histoires de coeur et surtout de cul ! Son grand engagement politique fut de soutenir le "regretté" Giscard, grand amateur de contre-culture dès lors que celle ci consiste à s'imaginer faire des galipettes avec la princesse de Galles! Voila le héros des coeurs et le bourreau des culs!!!SVP Atlantico! faut-il s'attendre à ce que, dès lundi prochain nous annonce sa dernière starteupe? Une agence de voyage pour aller à Saint Barth avec en prime une partie de fesses avec Line Renaud ! Pitoyable

  • Par kelenborn - 07/12/2017 - 17:48 - Signaler un abus et la meilleure

    dans le Figaro: "Avec l'hommage à Johnny Hallyday, l'opération Téléthon vire au casse-tête" AKEUOUAIS! jeu vu aurai fait chier jusqu'au BU!!!

  • Par JLH - 07/12/2017 - 20:40 - Signaler un abus culture / contre-culture,

    Johnny est mort et je partage les larmes de Drucker hier soir. mais est-il impossible de vibrer avec Gabrielle et de lire Machiavel, de lire les lettres d'une péruvienne et d'allumer le feu, peut on avoir envie d'avoir envie et de suivre Peguy à Chartres, et ainsi de suite : la longue histoire de notre culture, d'Homère à Johnny est un tout, qui passe par Descartes, mais aussi par Pascal, et laisser moi citer Bertrand de Chartres : "nous sommes des nains sur les épaules de géants", Johnny était de la race des géants.

  • Par Anouman - 07/12/2017 - 21:43 - Signaler un abus johnny

    Ils ont bu pour noyer leur chagrin ou c'est leur état normal?

  • Par pale rider - 08/12/2017 - 08:46 - Signaler un abus +1 @JLH J'ajouterai ceci :

    Johnny était vrai, authentique, il faisait ce qu'il aimait quand il était sur scène. C'est aussi à cela que les gens étaient sensibles , tous les gens, quel que soit leur milieu.

  • Par Citoyen-libre - 08/12/2017 - 09:50 - Signaler un abus JLH

    Merci pour ce commentaire, et si vous le permettez j'ajouterai la phrase de Stendhal :

  • Par Citoyen-libre - 08/12/2017 - 09:52 - Signaler un abus La phrase de Stendhal

    " L'essentiel est de fuir les sots et de nous maintenir en joie".

  • Par Anguerrand - 08/12/2017 - 17:23 - Signaler un abus Johnny et Jean d'O

    C'est la France qui fout le camp, le premier avec un talent évident de showman pour ceux qui l'on vu ( 30 millions de de spectateurs en salle) et des chansons merveilleuses comme Marie, ou Diego qui me hérissent les poils ( non limitatifs). Qu'avons nous de comparable, personne qui lui arrivé à la cheville et certainement pas les rappeurs d'inspiration musulmane. Quand à Jean d'Ormesson, grand penseur, écrivain, plein d'humour il a contribué à cette France que l'on aime. Nous avons profité des talents de ces deux hommes, la belle France, nous auront la gauche et l'islam et là on pensera à ces deux grands hommes. Pas si différents sur le fond, ils avaient chacun un immense talent.

  • Par lepaysan - 08/12/2017 - 21:56 - Signaler un abus Oui, maintenant ne reste que la France aseptisée

    France sur-administrée, politiquement correct, ou l'on ne peut plus rien dire, ni rien faire, nos écrivains font du Marketing et nos Rocker boivent du thé et chevauchent des vélos électriques. On va crever d'ennui.

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Eric Deschavanne

Eric Deschavanne est professeur de philosophie.

A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxième
humanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry
(Germina, 2010). Il est également l’auteur, avec Pierre-Henri Tavoillot, de Philosophie des âges de la vie (Grasset, 2007).

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Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est le fondateur du cabinet Parménide et président de Triapalio. Il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr Il vient de créer un nouveau site : www.lecourrierdesstrateges.fr
 

Diplômé de l'Ena (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un Dea d'histoire à l'université Paris-I, il est né à Liège en 1968.

 

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