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Jean-Baptiste Noé : "Si aujourd'hui les libéraux français regardent vers la City ou vers New York, c’est qu’ils ont oublié leur histoire"

Entre 1830 et 1848 régna le dernier roi de France, ou plutôt le dernier "Roi des Français" comme il convenait de l'appeler, Louis-Philippe d'Orléans. Un règne marqué par l'application d'un courant de pensée alors en plein essor : le libéralisme.

Règne libéral

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Jean-Baptiste Noé : "Si aujourd'hui les libéraux français regardent vers la City ou vers New York, c’est qu’ils ont oublié leur histoire"

Atlantico : Dans La parenthèse libérale, vous réhabilitez une période généralement peu connue dans l'Histoire de France, celle de la Monarchie de Juillet (1830-1848). Qu'est-ce qui fait que le règne du "Roi des Français" Louis-Philippe, seul roi libéral, est si peu apprécié des Français ? Faut-il y voir la confirmation de l'idée communément admise que les Français ne sont pas libéraux ? 

Jean-Baptiste Noé : Louis-Philippe est l’un des plus grands chefs d’État des deux derniers siècles. Il parvient à unir un pays qui était intellectuellement et politiquement divisé, à relancer l’économie et à remettre la France au centre de l’Europe. Sa force et son génie sont d’avoir réussi à concilier la soif de nouveauté et de liberté, les idéaux de la Révolution, avec le besoin de stabilité et d’enracinement, le souvenir de la monarchie absolue. Membre de la branche cadette des Bourbons, il arrive à assurer l’alliage entre l’Ancien Régime et la Révolution. 

Ce faisant, il se met à dos les ultras des deux partis : les républicains et les monarchistes intransigeants, qui n’ont eu de cesse ensuite de salir sa mémoire.

D’où cet oubli. Il était trop monarchiste pour les uns, trop libéral pour les autres. 

Il part en février 1848, se refusant à faire tirer sur la foule et à verser le sang. Ce que n’hésitera pas à faire la jeune république au mois de juin 1848 ni lors de la Commune en mars 1871. Malheur au vaincu. Ayant voulu régner avec pragmatisme et sans idéologie, il n’a pas assuré de postérité intellectuelle, d’où cet oubli.  

Vous rappelez que Louis-Philippe, tout comme Guizot et bien d'autres membres du parti "économiste" - qui deviendra par la suite le parti libéral - ont résidé et fréquenté les milieux libéraux anglais avant d'arriver au pouvoir. Aujourd'hui encore, les libéraux pointent très souvent du doigt la City quand on leur demande un modèle. Existe-t-il un véritable libéralisme français ?

S’ils ont été en Angleterre, c’est parce qu’ils ont été chassés de France au moment de la Révolution. Il fallait aller à Londres pour échapper à la guillotine. La génération de la Monarchie de Juillet a passé la première partie de sa vie en exil. 

Le libéralisme est né en France au cours du XVIIe siècle, et les penseurs libéraux comme Vauban (1633-1707) ou Pierre de Boisguilbert (1646-1714) ont influencé les auteurs anglo-saxons. Adam Smith et David Hume se sont inspirés d’eux, et non pas l’inverse. Les libéraux chassés de France ont donc trouvé en Angleterre des gens avec qui ils échangeaient depuis de nombreuses années, en français, et avec qui ils avaient déjà noué une relation intellectuelle. 

Si aujourd'hui les libéraux français regardent vers la City ou vers New York, c’est qu’ils ont oublié leur histoire. L’Éducation nationale aborde largement les auteurs socialistes, mais ne parle jamais des penseurs de la liberté. Les auteurs de l’école de Paris sont oubliés. Il y a une grave rupture de la transmission intellectuelle. Au XXe siècle, le libéralisme français a donné des auteurs et des praticiens aussi importants que Jacques Rueff, Jean Fourastié (l’inventeur du concept des Trente Glorieuses), Raymond Aron, Maurice Allais, René Girard ou Jacques Marseille, pour ne s’en tenir qu’aux morts. Il y a une véritable tradition libérale française, qui débute vers le milieu du XVIIe siècle et qui se poursuit jusqu’à aujourd'hui, tradition qui est occultée. 

Vous évoquez la City, ce qui suppose une mise au point. Le libéralisme n’est pas une pensée économique. Le libéralisme est d’abord et avant tout une pensée du droit et de la personne. La personne est-elle soumise à la collectivité et au groupe, qui peuvent la construire à leur guise, ou bien a-t-elle une existence juridique et humaine propre ? Là est le cœur de la pensée libérale. 

Le libéralisme, c’est reconnaître la primauté du droit naturel des personnes, donc de la propriété privée, de la subsidiarité et de l’échange. La personne n’appartient pas à l’État, comme le soutiennent les socialistes de droite et de gauche. Ce qui a des conséquences en matière économique, éducative, diplomatique, culturelle…    

Ce que résume Tocqueville : « La liberté n’existe pas sans morale, ni la morale sans foi. »

L'économie connait à l'époque un fort envol avec la première grande révolution industrielle qui touche l'agriculture et l'artisanat principalement. Peut-on parler de "17 glorieuses" ? 

La grande révolution de la productivité a commencé dans les années 1710. La France connaît alors un essor industriel et agricole sans précédent, marqué notamment par la disparition des famines. La France est le premier pays à envoyer un homme dans l’espace, les frères Montgolfier, en 1783. La Révolution et l’Empire ont ruiné cette dynamique. Vingt-cinq ans de guerre et de destruction ont mis le pays à genoux. Les entrepreneurs sont partis, comme Dupont de Nemours, où ont été exécutés, comme Lavoisier. 

En 1830, il faut donc tout reconstruire. L’économie nous paraît très archaïque par rapport à aujourd'hui, mais c’est une croissance majeure. Ce sont les premières lignes de chemin de fer et la rénovation des canaux et des routes. C’est la naissance de la grande banque, essentielle pour financer les projets. C’est la modernisation des mines de charbon et de fer et de l’agriculture, avec le début du machinisme. 

Grâce à l’essor de la productivité, les Français gagnent plus et le prix des produits diminue. La nourriture se diversifie, les maisons se meublent, les vêtements sont plus nombreux dans les foyers. 

Il faut mettre de côté les théories et aller voir les petites choses pour comprendre comment une société évolue : le nombre de chemises possédées, les livres qui apparaissent dans les maisons de la paysannerie, la viande qui se fait plus fréquente à côté du pain, la présence des couteaux dans la poche des paysans. Là sont les vrais éléments tangibles et compréhensibles de l’histoire économique.    

Éducation, liberté de la presse... Quelles sont les principales "avancées" politiques de cette période dont nous sommes encore aujourd'hui tributaires ?

L’éducation sans aucun doute. Les lois Guizot (1833) puis Falloux (1850) ont permis la création d’écoles, privées ou publiques, dans l’ensemble des communes de France. L’école est gratuite pour les plus pauvres. Ce n’est pas Jules Ferry qui a inventé l’école. Quand il devient ministre en 1879, presque tous les Français vont à l’école et savent lire et écrire. Le mythe républicain a effacé cela. 

 
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Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé, historien, spécialiste de l’histoire du christianisme. Il est rédacteur dans la revue de géopolitique Conflits. Dernier ouvrage paru Géopolitique du Vatican (PUF), où il analyse l'influence de la diplomatie pontificale et élabore une réflexion sur la notion de puissance.

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