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Intelligence artificielle contre le terrorisme : attention aux faux espoirs

Edouard Philippe a récemment abordé le rôle que pourrait prendre l'intelligence artificielle (IA) dans le cadre de la présentation du nouveau plan de lutte contre contre le terrorisme. Le Premier ministre a chargé le préfet Renaud Vedel de faire des propositions dans ce domaine avant la fin de l'année 2018. A quoi pourrait servir l'intelligence artificielle (IA) ?

Atout technologique

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N'est-ce pas là mettre la charrue avant les bœufs, dans le sens où la technologie en mesure de prédire n'est pas forcément mature, et que malgré la volonté affichée du gouvernement d'établir des critères communs aux terroristes qui permettraient d'identifier de leur part un possible passage à l'acte, cette idée ne reste qu'une extrapolation théorique qui ne se traduit par aucun exemple probant dans les faits ?

 
Comment trouver des informations pertinentes dans un grand ensemble de données disponibles, mais qui apparaissent de prime abord parfaitement chaotiques ànos modernes consciences ? Telle est l’ambition manifeste du pari proposé par Edouard Philippe. Les données massives et de nouvelles méthodes mathématiques, mais aussi la mise en commun des approches et concepts conjoints de plusieurs disciplines, ouvrent de prometteuses perspectives pour la modélisation des conduites socio-comportementales. Et nous touchons ici aux objectifs secrets que se fixent nos politiques, qui espèrent qu’un jour prochain les développements de l’IA permettront de modéliser certains comportements sociaux et faits extrêmes, afin de les anticiper à loisir.
À l’image des actes de terrorisme eux-mêmes que l’on espère circonscrire, à travers la génération de modèles de simulation des systèmes complexes toujours plus performants et prompts à intégrer ou simuler leur imprévisibilité. Comme si le monde pouvait être un jour « mathématisable », « calculable », « computable », et vu comme un « grand tissage universelle », une grande trame mise en équation. 
 
Cette problématique cruciale à l’ère du Big Data, s’éclaire d’un nouveau jour grâce à la recherche d’algorithmes « apprenant » toujours plus efficaces, pour résoudre des problèmes ouverts de mathématiques sociales. En somme, nous parlons ici d’IA. Et les interactions connexes entre statisticiens, physiciens, mathématiciens et probabilistes sont grosses de perspectives fructueuses, compte tenu de la complexité du réel à se laisser « mettre en boîte ». L’avènement des mégas données numériques issues du Web permet désormais aux chercheurs de poser un regard neuf sur les comportements collectifs. Ceux-ci peuvent être vus comme des propriétés émergentes de nos systèmes sociaux, dans une perspective d’approche des systèmes complexes. À l’image de l’évolution des communautés d’internautes sur les réseaux sociaux, qui contribuent dans une certaine mesure à la formation des opinions et des croyances collectives. Nous nous souvenons tous du jeu numérique entré dans la culture populaire « SimCity », crée en son temps par Will Wright, et qui mettait en scène des jeux de gestion globale permettant de créer et de modifier l’écosystème de villes entières, à volonté. Mais ceci, sans que l’on puisse pourtant agir à sa guise dans cette gestion tentaculaire des infrastructures en croissance, comme dans la vie réelle. Tel un véritable maire de commune, aux prises avec tout ce qui fait la richesse et les composantes quotidiennes de la vie urbaine réelle de sa collectivité… Premier jeu vidéo qualifié de « sans fin », et qui a d’ailleurs posé à l’époque de sa création de très nombreux problèmes à ses concepteurs pour le produire. A l’issue, Wright se lance d’ailleurs très vite dans des expérimentations pour améliorer son outil de création de villes initial. Il lui applique notamment diverses théories concernant la planification urbaine, et y implémente aussi diverses idées sorties en droite ligne de ses nombreuses lectures. Et plus particulièrement, celles tirées du travail de Jay Wright Forrester sur la systémique.
 
Ces jeux de simulation qui ont fait le bonheur de nos adolescences, ont aujourd’hui des prolongements bien réels en 2018. Mais servis cette fois par des outils de calcul et des modèles autrement plus performants, et d’une puissance inégalée dans l’histoire. A l’image du « Modeling Religion Project » récemment évoqué dans les colonnes de The Atlantic. Au départ, les chercheurs en charge de ce étonnant projet ont programmé des agents numériques, afin d’imiter les attributs et les croyances de la population d'un pays réel. Mais en utilisant les données véritables d'enquête de ce pays spécifique. Ils formalisent également le modèle considéré sur un ensemble de règles de sciences sociales validées empiriquement, sur la façon dont les individus considérés ont tendance à interagir entre eux quand ils sont soumis à diverses formes de pressions. Puis ils expérimentent alors les variables considérées, en fonction de l’arrivée inopinée de milliers de personnes supplémentaires dans cet écosystème homothétique à la réalité de référence. Et ceci, afin de percevoir comment cette société artificielle d’individus numériques « expérimentaux » change, compte tenu de la pression générée par l’introduction de ces nouveaux paramètres entrants.
 
Ce projet de modélisation de la religion qui bénéficie de la présence de collaborateurs du « Centre for Mind and Culture » de Boston, et du « Centre de Modélisation, d'Analyse et de Simulation de Virginie », ainsi que de l'Université d'Agder en Norvège, fonctionne lui depuis trois ans. Et avec le financement de la « John Templeton Fondation ». Cette expérimentation s'est terminé le mois dernier, mais a déjà donné naissance à plusieurs projets dérivés. D’autres initiatives existent également en la matière, comme le MODRN – pour « Modeling Religion in Norway » – qui n’en est encore qu’à ses balbutiements. Dans tous les cas considérés, le but poursuivi est de donner aux politiques un outil empirique qui les aidera à évaluer des options politiques concurrentes, afin qu'ils puissent choisir la plus efficace d‘entre elles, parmi celles qui se présentent. Bien que noble à la base, si les dirigeants ainsi renseignés par des initiatives à valeurs scientifiques peuvent utiliser l'intelligence artificielle pour prédire quelle politique produira le meilleur résultat en matière d’intégration de migrants – comme dans les cas cités ci-dessus – et cela afin de garantir que nous puissions peut-être nous retrouver dans un monde plus sain et plus heureux, a contrario cette idée peut très vite devenir dangereuse dès lors qu’elle se pare d’intérêts normatifs inverses. Dirigé par LeRon Shults, professeur de philosophie et de théologie à l'Université d'Agder en Norvège, ce projet est principalement financé par le Conseil norvégien de la recherche, qui compte sur les performances de ce modèle numérique expérimental pour délivrer des conseils utiles sur la meilleure façon pour le gouvernement norvégien d'intégrer les réfugiés. La Norvège est apparue comme l’endroit idéal pour mener ce type de recherche. Non seulement parce qu'elle lutte actuellement pour l'intégration des Syriens dans le pays, mais aussi parce que le pays a rassemblé des données massives sur sa propre population. En les utilisant pour calibrer son modèle, LeRon Shults vise à obtenir des prédictions très précises, en capacité de simuler ce qui va se passer dans une ville spécifique du pays, et même dans un quartier donné. On le voit, l’homothétie avec le réel est vivement recherchée, mais rien ne garantit pour autant que cela puisse toujours être le cas. C’est aussi, l’une des limites de l’exercice. 
 
 
Commentaires

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  • Par Anouman - 25/07/2018 - 19:19 - Signaler un abus IA

    Pour lutter contre le terrorisme peut-être pas. Mais pour remplacer Philippe, probablement. Et on pourrait faire tourner l'IA avec une puce 8086.

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Franck DeCloquement

Franck DeCloquement est praticien et expert en intelligence économique et stratégique (IES). Membre fondateur du Cercle K2 et ancien de l’Ecole de Guerre Economique de Paris (EGE), il est en outre professeur à l'IRIS (Institut de Relations internationales et stratégiques) en "Géo-économie et intelligence stratégique". Il enseigne également la "Géopolitique des médias" en Master 2 recherche "Médias et Mondialisation", à l'IFP (Institut français de presse) de l'université de Paris II Panthéon-Assas. 

Franck DeCloquement est aussi spécialiste sur les menaces Cyber-émergentes liées aux actions d'espionnage économique et les déstabilisations de nature informationnelle et humaine. Il est en outre intervenu pour la SCIA (Swiss Competitive Intelligence Association) à Genève, aux assises de la FNCDS (Fédération Nationale des Cadres Dirigeants et Supérieurs), à la FER (Fédération des Entreprises Romandes à Genève) à l’occasion de débats organisés par le CLUSIS - l'association d’experts helvétiques dédiée à la sécurité de l'information - autour des réalités des actions de contre-ingérence économique et des menaces dans la sphère digitale. 

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