Atlantico, c'est qui? c'est quoi ?
Dimanche 26 Mars 2017 | Créer un compte | Connexion
Extra

Intégration, assimilation : le débat totalement dépassé par la réalité de la société française

Au-delà des différences entre les individus, la question est surtout le partage (ou pas) des valeurs qui fondent le socle de la République française. Des valeurs de moins en moins communes dans la société française.

Retour à l'essentiel

Publié le
Intégration, assimilation : le débat totalement dépassé par la réalité de la société française

Atlantico.fr : Les questions d'immigration en France sont souvent abordées à travers un biais très intellectuel et très politique plus que pragmatique, quel bilan tirer du débat intégration / assimilation mené depuis bientôt 30 ans ?

Guylain Chevrier : La mesure phare, en a été la création du Contrat d’accueil et d’intégration, obligatoire pour les migrants (2007), qui comprend une formation à la langue, une formation civique et à la connaissance de la société française. Mais derrière, les choses n’ont pas suivi. On est passé de la promotion de l’égalité à celle de la discrimination positive, en adoptant de plus en plus une ligne multiculturelle comme le rapport Tuot, commandé par le gouvernement y invitait. Dans son prolongement, Jean-Marc Ayrault, Premier ministre, proposait une nouvelle feuille de route sur l’intégration rompant avec le creuset français, pour faire prévaloir le clientélisme religieux et la dérive communautariste.

On allait jusqu’à la proposition d’abrogation de la loi d’interdiction des signes religieux à l’école, jugée discriminatoire. On promeut à présent un nouveau modèle appelé le "community organizing". Venu des pays anglo-saxons, il vise la mise en place de conseils de quartier dit "réellement représentatifs (…) sélectionnés en fonction de leur pays d’origine, de leur genre, de leur âge…" (Rapport du think-tank, Terra Nova, proche du PS -Le Monde du 12/04/ 2012). Voilà l’écueil où on a échoué ! En réalité, la reconnaissance d’une certaine diversité n’implique pas la nécessité du multiculturalisme, car ce sur quoi on fait société peut être plus important que ce qui nous différencie, sans pour autant devoir renoncer à nos identités particulières.

Le bilan chiffré de l’intégration, contrairement à la rumeur politique, est bon, sinon très bon. Une étude de l’observatoire des inégalités a montré que les enfants d’immigrés réussissaient à l’école aussi bien que les autres (37%). L’étude TeO (Trajectoires et Origines) de l’INED a aussi montré qu’en termes de mobilité sociale, si les pères étaient positionnés sur des professions peu qualifiées, l’évolution est spectaculaire pour leurs fils, puisqu’ils passent en une génération de 7 à 22% pour les professions intermédiaires et de 4 à 9 % pour les cadres. Les filles réussissent encore mieux. En politique de la ville, pour le seul secteur de la rénovation urbaine, l'État a consenti sur 10 ans pas moins de 43 milliards. Il faudrait y ajouter l’action des politiques spécifiques au coût élevé, telles les ZEP, les ZUS, les zones franches urbaines, sans quoi notre cohésion sociale aurait été pulvérisée.

Mais là où on est véritablement passé à côté, c’est en ce qui concerne le partage des valeurs de la République. Trente ans, c’est bien l’échelle sur laquelle il faut travailler pour comprendre pourquoi. Si on se réfère aux premiers voiles à l’école en juin 1989, ce ne fut qu’atermoiements sinon refus de trancher au nom d’un respect de la diversité sur lequel nous nous sommes fait piéger, au lieu de faire respecter tout simplement la laïcité à l’école, principe historique qui en est le marqueur égalitaire. "L’organisation de l’enseignement public gratuit et laïque à tous les degrés est un devoir de l’Etat", voilà ce que l’on trouve dans notre Constitution.  Il a fallu quinze ans pour qu’une loi, celle du 15 mars 2004, d’interdiction des signes religieux ostensibles dans l’école publique, vienne simplement le rappeler. La confusion a ainsi régné et nous n’en sommes pas sortis, par un manque de clairvoyance politique. Entre temps, c’est toute une génération d’enfants d’immigrés venus tout particulièrement du Maghreb et d’Afrique qui est passé à travers ces valeurs, à côté de la laïcité.

C’est dans ce contexte que la religion est venue progressivement à s’affirmer comme première dans l’ordre de l’identité pour beaucoup de ces jeunes, créant un risque d’affrontement avec la République. A laisser se développer cette forme de foi faisant passer les valeurs religieuses avant celles de la République, on a favorisé l’idée que la laïcité ne servirait qu’à empêcher les musulmans de pratiquer leur religion, puisqu’elle impose la primauté sur la religion des droits et libertés de chacun. L’idée d’un complot de la République contre les musulmans, argument des islamistes pour enrôler des jeunes, n’est pas bien loin.

On a ainsi encouragé une victimisation justifiant de rabattre des difficultés sociales, liées à une économie de sous-emploi chronique, sur des discriminations massives fantasmées, avec une haine de la République à la clé que certains n’hésitent pas à instrumentaliser. Il ne s’agit pas de nier qu’il en existe, mais rien à voir avec le fonds de commerce que certains en font. L’ensemble des personnes vivant sur notre territoire bénéficient des mêmes droits économiques et sociaux et des mêmes libertés publiques, voire des mêmes droits politiques lorsqu’ils sont Français ! Le critère religieux ne représente que 2% des discriminations, 1500 plaintes environ par an pour l’ensemble des discriminations en France. On parle de ghettos ethnico-religieux, mais ces situations sont nées d’abord du fait d’un accueil massif par certaines municipalités des immigrés dans leur parc social, ce qui était perçu comme positif alors. Que les choses aient évolué ainsi est d’abord le fait d’un enfermement religieux qui déborde les contours du problème de la concentration de population de même condition sociale. En réalité, si la République a failli, c’est en raison de ne pas avoir su se faire respecter, c’est là le principal enseignement du bilan des loupés de l’intégration et de l’assimilation aujourd’hui.

Atlantico.fr : Manuel Valls dans une tribune publiée vendredi sur Facebook juste avant les attentats évoquait son adhésion au modèle de l'assimilation, assumant par-là de prendre à revers une bonne partie de la gauche plus attachée au respect des différences culturelles. Ce genre de position est-il encore pertinent pour faire face à ce qui menace la société française ? En quoi l'existence de djihadistes français fait-elle exploser ce cadre puisque ni l'intégration ni l'assimilation n'apportent une réponse au défi qu'ils représentent ?

Guylain Chevrier : Il ne suffit pas d’affirmer son attachement à l’assimilation, côté Premier ministre, pour tout régler, dans un contexte où les cartes sont à ce point brouillées. Après les attentats de janvier, la mesure phare a été le renforcement de l’enseignement dit "laïque" du fait religieux à l’école, que l’on pourrait résumer par "plus d’islam" dans les programmes, avec une charte de la laïcité à l’école à signer par les parents qui n’aurait jamais dû être négociable. On a cru encore une fois pouvoir intégrer par des concessions à la reconnaissance des différences, en continuant à favoriser cette confusion sur la place du religieux dans notre société, qui doit se soumettre aux lois de la République, point à la ligne. Aussi, la République est illisible pour nos concitoyens de confession musulmane. L’extension du port du voile islamique a connu depuis 1989 un mouvement exponentiel, qui a été banalisé. Il a pourtant pour signification un refus du mélange au-delà de la communauté de croyance, de l’ouverture aux autres et à notre société, à sa culture, un repli identitaire religieux à l’enfermement inquiétant.

Les Français ne s’y trompent pas, qui étaient majoritairement favorables, il y a quelques années, au vote des étrangers aux élections locales et sont largement contre aujourd’hui, qui sont dans toutes les enquêtes d’opinion, autour de 80% à être pour l’interdiction du voile dans l’entreprise, à l’université, qui sont pour plus de discrétion des signes religieux dans l’espace public, alors que 56% des musulmans disent faire passer leur valeurs religieuses avant celles de la société, selon l’enquête de l’institut Sociovision de décembre 2014. En 2005, dans un ouvrage intitulé "Droit et religion musulmane" publié aux éditions Dalloz, par les avocats de la mosquée de Lyon et de la mosquée de Paris, était expliqué que "le droit n’a pas de prise sur la foi", on a laissé cela sans réponse ! L’un des deux auteurs, Chems-eddine Hafiz, est aujourd’hui vice-président du Conseil français du culte musulman. Il en ressort une forme de foi incompatible avec notre République, antagonique avec elle, car c’est la liberté de l’individu s’écartant de la domination avant tout de la foi qui est ainsi fondamentalement combattue.

On parle d’unité nationale, mais on voit bien ici que c’est l’éclatement de notre société qui est déjà consommée, avec une forme de foi qui s’affirme comme la référence à une partie croissante des musulmans de France, se pensant au-dessus des lois de la République. Le djihadisme français est révélateur de cette situation d’éclatement sourd, mais de plus en plus patent, poussé dans ses retranchements. Bien des musulmans eux-mêmes subissent cette pression religieuse communautaire contre leur liberté de choix de pratiquer comme ils l’entendent leur religion ou pas. Mais on contrecarre la possibilité de leur expression publique, à ne vouloir voir les musulmans que comme des pratiquants inscrits dans une logique communautaire désastreuse, uniforme, en poussant ainsi dans le sens d’une séparation, d’assignation et d’enfermement.

 
Commentaires

Nos articles sont ouverts aux commentaires sur une période de 7 jours.
Face à certains abus et dérives, nous vous rappelons que cet espace a vocation à partager vos avis sur nos contenus et à débattre mais en aucun cas à proférer des propos calomnieux, violents ou injurieux. Nous vous rappelons également que nous modérons ces commentaires et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à nos conditions d'utilisation.

  • Par MONEO98 - 18/11/2015 - 10:27 - Signaler un abus Plus simplement

    la France s'est construite par l'immigration de gens qui voulaient devenir Français c'est à dire accepter les codes et usages français.Là nous avons des gens qui veulent changer la France de l'intérieur c'est nous qui devons nous adapter au Coran ou à l'interprétation qu'ils en font;L 'imam de Bordeaux tout mielleux à le TV ne disait pas autre chose la laïcité doit s'adapter à la religion musulmane.tout un programme qui conduira nécessairement à la guerre civile A force de refuser l'obstacle nos politiques et nos intellectuels nous mènent au chaos

  • Par Ganesha - 18/11/2015 - 11:07 - Signaler un abus C'est une plaisanterie ?

    Trois citations, trouvées dans la première page : 1) ''Une étude de l’observatoire des inégalités a montré que les enfants d’immigrés réussissaient à l’école aussi bien que les autres (37%)'' 2) ''si les pères étaient positionnés sur des professions peu qualifiées, l’évolution est spectaculaire pour leurs fils'' 3) Le critère religieux ne représente que 2% des discriminations''. Un tel niveau de contre-vérité, de négation de la réalité telle qu'on peut la constater au jour le jour, cela s'appelle ''Se foutre de la gueule de ses lecteurs'' !

  • Par vangog - 19/11/2015 - 00:46 - Signaler un abus "Community organising"??????

    C'est ça! La France doit faire face à un grave problème de ghettoïsation et de communautarisme exacerbé, à cause de quarante années de politiques irresponsables UMPSECOLOCOCOS, pour de minables raisons électorales (à gauche), pseudo-économiques (à droite), et les mauvais Medecins de Molière veulent en rajouter! Ces assassins veulent prescrire au malade France une nouvelle saignée, ouvrir un peu plus le flot des immigrés, alimenter un peu plus la discrimination positive, laisser ces communautés s'organiser à l'intérieur d'une Nation en lambeaux d'arlequin...langues différentes, cultures différentes, religions différentes, tous cœur de cible électorale de nos pitoyables UMPS, qui redoubleront de subventions et de politiques ciblées pour satisfaire ces Francais-de-bouche à séduire, à nourrir...pauvre France! De dépit, De Gaulle doit s'être étouffé avec ses guenilles, après s'être retourné dans sa tombe, tant de fois!

  • Par mado83@free.fr - 09/12/2015 - 11:10 - Signaler un abus les paroles et les actes

    Les intégristes de tous poils s'infiltrent comme un cancer dans notre Société. Ils ne respectent que la force, or nos politiques et même magistrats pensent que la tolérance, la bienveillance et la compréhension résoudront les problèmes.. ils pensent que les mots République et laïcité sont des garde-fous devant cette menace, c'est à mourir de rire, les Bartelone et cie ne voient pas la réalité des quartiers qui pourrissent lentement avec ses habitants qui méprisent nos valeurs et nous haïssent.. La réponse, c'est la sévérité de l'Etat et l'application sans faille de nos lois.

Pour commenter :

Depuis son lancement Atlantico avait fait le choix de laisser ouvert à tous la possibilité de commenter ses articles avec un système de modération a posteriori. Sous couvert d'anonymat, une minorité d'internautes a trop souvent détourné l’esprit constructif et respectueux de cet espace d’échanges. Suite aux nombreuses remarques de nos lecteurs, nous avons décidé de réserver les commentaires à notre communauté d’abonnés.

Guylain Chevrier

Guylain Chevrier est docteur en histoire, enseignant , formateur et consultant.

Il est membre du groupe de réflexion sur la laïcité auprès du Haut conseil à l’intégration.

Voir la bio en entier

Je m'abonne
à partir de 4,90€