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Inégalités : Dani Rodrik ou Branko Milanovic, les économistes de la mondialisation que devrait lire la droite française pour retrouver un projet et pas seulement des "valeurs"

Le 12 décembre sur LCI, Patrick Buisson a entrevu une possibilité d'unir l'électorat LR à celui du FN, proche sociologiquement et sur les valeurs. Mais cette alliance, ne reposant pas sur un projet économique cohérent, aurait du mal à répondre aux attentes de cet électorat souvent qualifié de "perdants de la mondialisation".

Deux aspects à concilier

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Inégalités : Dani Rodrik ou Branko Milanovic, les économistes de la mondialisation que devrait lire la droite française pour retrouver un projet et pas seulement des "valeurs"

Atlantico : Le 12 décembre, Patrick Buisson a déclaré sur LCI : "Entre l'électorat conservateur qui a élu François Fillon, pas du tout sur un programme économique mais sur la vision sociétale qu'il prêtait à Fillon, la France de la province, des villes moyennes (…) et l'électorat populaire la tension sociologique et idéologique est beaucoup moindre, il y a des passerelles et des possibilités de les faire converger", entrevoit une possibilité d'unir l'électorat LR à celui du FN. Cependant, en se reposant sur un discours essentiellement basé sur les "valeurs" et non sur l'économie, et en imaginant une prise de pouvoir, que pourrait-on anticiper des effets à attendre pour cet électorat qui est souvent qualifié de "perdants de la mondialisation" ?

Nicolas Goetzmann : Il s’agit ici de la cause de la faiblesse de la droite française, mais c’est ce qui peut aussi se vérifier du côté gauche de l’échiquier politique. C’est-à-dire l’incapacité à produire un discours économique cohérent, puisant dans les sources des difficultés actuelles que traversent les Français. Patrick Buisson tire la pelote de laine de son obsession au sujet des valeurs, sans avoir l’idée de comprendre ce qui se passe économiquement dans le pays, et sans même essayer de vouloir s’approprier une thématique qui reste pourtant le mur porteur de la vie des électeurs. C’est d’ailleurs ce point qui le différencie (le minimise en réalité) profondément de Steve Bannon auquel il est curieusement comparé parfois ; une véritable approche économique du monde, quoi que l’on puisse penser de celle-ci. Parce que les « valeurs » ne sont pas un programme.

L’enjeu pour la classe politique, mais aussi pour les électeurs, qui ne se reconnaissent pas dans le projet d’Emmanuel Macron, c’est de pouvoir se projeter dans un discours économique cohérent, qui ne soit pas aussi exotique que ce que peuvent proposer les partis situés aux extrêmes de l’échiquier, et qui ait une validité établie. Et c’est là que l’on peut se rendre compte que les propositions faites par le gouvernement ne sont que des dérivées datées de ce qui peut être appelé le « néolibéralisme », c’est-à-dire l’antithèse d’un système cohérent et qui repose sur la volonté d’avantager les « premiers de cordée » en supposant que cela puisse suffire pour tirer tout le pays vers le haut. Autant le dire tout de suite, cette vision du monde relève d’un discours politique, mais pas d’un discours économique.

Pour chercher cette cohérence, il faudrait s’intéresser aux économistes influents du moment ; Branko Milanovic pour les inégalités, ou Dani Rodrik pour l’articulation de l’économique avec le politique, ou d’autres encore, qui sont capables de proposer une vision économique, politique et historique. L’ironie est ici. Le gouvernement se pense le représentant d’un certain rationalisme, or, la simple lecture des grands économistes de notre époque suffit à comprendre que cette vision du monde n’est qu’une représentation de la vision du monde des « gagnants » de la mondialisation que sont les grandes entreprises multinationales et les premiers détenteurs de capital. C’est l’illustration d’une fausse conscience de classe ; ou comment penser le monde en croyant naïvement que l’extrapolation de ses propres intérêts profitera à tous.

Alexandre Delaigue : Le problème de fond ici, c'est que ce sont des gens qui ne proposent pas grand-chose sur le plan économique.

Le problème vient du fait que lorsque l'on regarde ce que ce type de mouvements réalise quand il est au pouvoir, le moins que l'on puisse, c'est que cela ne marche pas très bien. Pour l'instant, on ne pas dire que le bilan de Donald Trump soit particulièrement satisfaisant et je parle ici sous l'angle de ce qui a été fait pour l'électeur "petit blanc", pour être pragmatique.

Les gens prévoyaient une catastrophe économique, alors soyons honnêtes, il n'y a pas de catastrophe économique. Il y a des politiques pour lesquelles on peut être en désaccord, mais ce que l'on peut constater quand même, c'est que la seule réalisation économique qui a été faite pour l'instant, c'est un vaste programme de redistribution pour les très riches. Mais pour les "petits blancs", pour être très schématique, il n'y a rien du tout qui a été fait au point de vue strictement économique. Aucune mesure ne peut être associée avec l'amélioration de leur situation.

Mais pour Patrick Buisson, on peut aussi parler de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007, qui était justement très économique en réalité, elle était axée sur le travail, avec le slogan "travailler plus pour gagner plus" qui avait sa cohérence. Il n'a certainement pas été bien réalisé mais il était un slogan très "attrape-tout", et qui pouvait très bien attirer une personne de banlieue de 2e génération qui n'a pas beaucoup de perspectives. Il y avait une réponse, avec un discours notamment très anti-fonctionnaires et anti-institutionnel qui était un discours centré autour de l'entrepreneur. Un propriétaire de Kebab pouvait très bien être attiré par un discours qui évoquait la question des réglementations excessives. En 2007, Nicolas Sarkozy avait avec lui des économistes plutôt centristes, autour de cette question de l'augmentation du travail, soit l'opposé intégral de l'idée des 35 heures. Ce programme n'a pas fonctionné parce qu'il y avait des mesures qui tout simplement ne marchaient pas. Mais il faut reconnaître aussi que c'est un discours qui est tombé de plein fouet sur la crise économique ou il n'était plus possible de proposer aux gens une sortie de crise par le travail qui augmente, dans une économie ou le chômage n'arrête pas de progresser et ou les priorités sont ailleurs. Donc, ce discours était complètement à côté de la plaque étant donné les circonstances mais il faut reconnaître qu'initialement, il y avait un propos qui avait une cohérence économique.

Par contre, l'autre campagne de Nicolas Sarkozy et de Patrick Buisson, celle de 2012 contre François Hollande, qui était bien plus basée sur les "valeurs" mais sans contenu politique concret, de mémoire, n'a pas bien réussi…

Et si l'on prend le cas du Royaume Uni, on cherche encore les bénéfices économiques qu'il va y avoir pour les personnes qui ont voté pour le Brexit.

 
Commentaires

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  • Par Ganesha - 16/12/2017 - 11:26 - Signaler un abus Vaste programme !

    Quel courage ! Bravo Atlantico ! Vous persévérez à vouloir expliquer à une population d'abonnés, en majorité composée de retraités aisés octogénaires, que la pauvreté et les inégalités cela existe, que les associations caritatives en contact direct avec la réalité (Restos du Coeur, Secours catholique, Secours populaire) sont unanimes : cette misère a fortement augmenté depuis des décennies, et qu'il serait urgent d'y remédier ! Apporter un peu de lucidité chez des pré-Alzheimer, vaste programme !

  • Par Ganesha - 16/12/2017 - 11:29 - Signaler un abus Le Japon fait-il partie de la ''Zone Euro'' ?

    Quelques remarques sur le contenu de cet article : vouloir juger aujourd'hui des résultats de Donald Trump est une plaisanterie ! Il ne pourra appliquer son programme que s'il gagne les élections ''mid-term'' dans un an. Quant à Thérésa May, son projet de ''ré-industrialiser'' l'Angleterre ne pourra commencer qu'une fois le Brexit en place. Quant à nous présenter le Japon comme ''ouvert à l'immigration'', c'est à hurler de rire ! Allez-vous aussi nous prétendre que l'Empire du Soleil Levant est, comme la Commission Européenne, un fervent adepte de la ''Recette Miracle'', de la ''Concurrence Libre et non Faussée'' ? Le Japon fait-il partie de la ''Zone Euro'' ?

  • Par ajm - 16/12/2017 - 12:42 - Signaler un abus Politique d'immigration Japonaise.

    AD ne dit pas que le Japon est ouvert à l'immigration en general mais uniquement aux personnes très qualifiées. Il aurait du ajouter "aux personnes très qualifiées dans des domaines où il y a très peu de Japonais formés et expérimentés " . C'est effectivement le cas dans la finance dans des domaines très pointus des produits de marché. Mais cela concerne très peu de monde, européens et anglo-saxons en general. Il faut y ajouter les cadres dirigeants des filiales locales de grands groupes étrangers. Au total , de très petits flux , en provenance le plus souvent de pays riches.

  • Par gerard JOURDAIN - 16/12/2017 - 12:59 - Signaler un abus le curseur n'est pas au bon endroit....

    nous pourrons parler et parler .. en amont de tout cela, il faut que tout le monde travail; tout le monde consomme, et que les gens soient en empathie avec sa communauté. pour ce faire, il faut redevenir compétitif, et faire quelques protectionnismes. donc, baisser dra

  • Par gerard JOURDAIN - 16/12/2017 - 13:01 - Signaler un abus le curseur n'est pas au bon endroit....

    nous pourrons parler et parler .. en amont de tout cela, il faut que tout le monde travail; tout le monde consomme, et que les gens soient en empathie avec sa communauté. pour ce faire, il faut redevenir compétitif, et faire quelques protectionnismes. donc, baisser drastiquement les charges et les impôts. ramener la valeur travail à sa place. éradiquer l'assistanat chronique. écarter fermement tout les risques de désaccords culturels ou identitaires.

  • Par ajm - 16/12/2017 - 14:24 - Signaler un abus Transfert de richesses continental.

    Ce qui n'est pas clairement exprimé dans cet article qui est un peu biaisé par le faux débat liberalisme, neo-libéralisme ( c'est quoi le neo-libéralisme ? ) c'est qu'il s'est produit depuis cinquante ans un gigantesque transfert de richesses vers l'Asie, la Chine en premier. Cette montée en flèche de l'Asie a aspiré une grande partie des industries de l'Europe de l'Ouest et de l'Amérique du Nord vers l'Asie. Ces pays en même temps ont orienté leurs economies justement dans la direction d'un capitalisme sans états d'âme avec des gouvernements très nationalistes " à l'ancienne " pendant que dans l'Europe de Bruxelles on s'occupait des droits de l'homme et de l'écologie et qu'en plus , comme chacun pouvait le constater, on accueillait " toute la misère du monde" .

  • Par Ganesha - 16/12/2017 - 14:26 - Signaler un abus Gérard JOURDAIN

    Donner des conseils généraux, apparemment de bon sens, mais concernant un pays non précisé (imaginaire ?), si l'on s'autorise à être un peu agressif, cela s'appelle du ''Yaka-Faukon'' ! Pour mettre tout le monde au travail, il faudrait qu'une majorité des biens de consommation vendus en France soient fabriqués chez nous. Que la comptabilité et autres tâches administratives des entreprises soient réalisées chez nous, par des français... et non pas en Inde ou au Maghreb ! Bien sûr qu'il faut stopper l'immigration, mais il faudra bien finir par intégrer les quelques millions de musulmans titulaires de notre Carte Nationale d'Identité ! Enfin, je sais que la simple évocation d'une réforme de l'Euro vous plonge aussitôt dans un abîme de terreur au sujet de votre précieux patrimoine, mais il s'agit d'une condition indispensable pour sortir un certain nombre de pays européens de la Crise dans laquelle ils s'enfoncent inexorablement...

  • Par vangog - 16/12/2017 - 18:06 - Signaler un abus Un projet commun, oui!

    mais je n'ai rien lu de tel dans ces trois pages vaseuses...C'est pourtant simple! nous sommes d'accord sur le contrôle de l'immigration, la défense de la France, sur le rétablissement des fonctions régaliennes, sur l'amaigrissement du mille-feuille et sur le rétablissement d'un système social performant (économique, mais optimisé pour ceux qui le nécessitent vraiment). Les divergences concernent les lois sociétales, la négociation avec l'UE pour réformer Schengen, les directives travailleurs détachés, la PAC etc...alors, pourquoi ne pas discuter autour d'une table pour un "projet pour gagner"?

  • Par brennec - 16/12/2017 - 20:49 - Signaler un abus Brexit

    Les votants du brexit ne l'ont pas fait pour un bénéfice économique, mais contre une imigration non désirée et la perte de souveraineté. ça leur coûtera sans doute cher mais ils ne changeront pas d'avis. En appliquant le raisonnement de l'article il y a trés peu d'indépendances qui se sont avérées bénéfiques sur le plan éconmique, et même politique.

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Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann est responsable du pôle Economie pour Atlantico.fr.
 
Il est l'auteur chez Atlantico Editions de l'ouvrage :

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Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue est professeur d'économie à l'université de Lille. Il est le co-auteur avec Stéphane Ménia des livres Nos phobies économiques et Sexe, drogue... et économie : pas de sujet tabou pour les économistes (parus chez Pearson). Son site : econoclaste.net

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