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Hitler : naissance d'une vocation et origines du mal

Comment un personnage aussi antipathique que le Führer a-t-il bien pu fasciner des millions de gens ? Laurence Rees apporte des éléments de réponses. Extrait de "Adolf Hitler : la séduction du diable" (1/2), Editions Albin Michel.

Bonnes feuilles

Publié le - Mis à jour le 14 Mai 2013
Hitler : naissance d'une vocation et origines du mal

A 24 ans, Hitler trouvait impossible d’entretenir une amitié durable et n’avait jamais eu de petite amie. Crédit Flickr - Recuerdos de Pandora

En 1913, Adolf Hitler avait vingt-quatre ans et rien dans sa vie ne le désignait comme un futur dirigeant charismatique de l’Allemagne. Ni sa profession : il vivotait à Munich en peignant des tableaux pour touristes. Ni son logement : il louait une petite pièce à Josef Popp, un tailleur, au troisième étage d’un immeuble sis au 34 de la rue Schleissheimer, au nord de la gare principale de Munich. Ni les vêtements qu’il portait : il s’habillait de façon classique, quoique miteuse, avec le costume traditionnel du bourgeois de son temps – pantalon et veston noirs.

Ni son apparence physique : il était d’allure particulièrement peu avenante, avec ses joues creuses, ses dents jaunes, sa moustache mal taillée et une mèche de cheveux noirs pendant mollement sur son front. Ni sa vie émotionnelle : il trouvait impossible d’entretenir une amitié durable et n’avait jamais eu de petite amie. Sa principale caractéristique distinctive était sa capacité à haïr. « Il était brouillé avec le monde entier, écrivit August Kubizek qui, des années auparavant, avait longtemps partagé son logement à Linz en Autriche, ne voyant partout qu’injustice, haine, inimitié. Son esprit critique n’épargnait rien. […] Il se torturait, se faisait des reproches, accusait son époque, le monde, l’humanité tout entière de ne pas le comprendre et de ne pas lui donner sa chance. Il se sentait trahi, persécuté1. »

Comment expliquer que cet homme, si parfaitement quelconque à l’âge de vingt-quatre ans, ait pu devenir un des personnages les plus puissants et tristement célèbres de l’histoire du monde – et qui plus est un dirigeant connu pour son « charisme » ?

Les circonstances, bien évidemment, devaient jouer un rôle considérable dans cette transformation. Mais il reste aussi à comprendre une des dimensions les plus incroyables de cette histoire : comment il se fait que plusieurs traits de personnalité du peintre excentrique nommé Hitler errant dans les rues de Munich en 1913 – et qui contribuaient à cette date à son absence de succès professionnel et personnel – allaient non seulement perdurer chez lui, mais devaient même être perçus par la suite non pas comme des faiblesses, mais comme autant de forces. L’intolérance monumentale d’Hitler, par exemple, se manifestait en ce qu’il estimait impossible de débattre de quelque sujet que ce soit. Il énonçait son point de vue, puis se mettait en colère à la première question ou critique rationnelle qu’on lui adressait. Mais ce qui était perçu en 1913 comme la profération aveugle d’un slogan passerait plus tard pour la certitude d’une vision. Puis il y avait cette confiance, massive et démesurée, qu’il avait en ses propres capacités. Pendant sa période viennoise, quelques années auparavant, il avait annoncé à son colocataire perplexe sa décision de composer un opéra – sans doute ne savait-il ni lire ni écrire correctement la musique, mais cela n’était pas un handicap. Plus tard, cette confiance en soi excessive serait interprétée comme une marque de génie.

Au moment de son arrivée à Munich, il avait déjà connu au fil des années maints déboires. Né le 20 avril 1889 à Braunau am Inn, en Autriche, à la frontière avec l’Allemagne, Hitler ne s’entendait pas avec son père, un homme âgé, un agent des douanes qui le battait. Son père mourut en janvier 1903 à l’âge de soixante-six ans, et sa mère décéda d’un cancer quatre ans plus tard, en décembre 1907, alors qu’elle venait juste d’avoir quarante-sept ans. Orphelin à dix-huit ans, Hitler erra, entre Linz en Autriche et Vienne, la capitale de l’Empire, et il connut en 1909 quelques mois de véritable indigence avant qu’une petite donation pécuniaire d’une tante lui permît de s’installer comme peintre. Il méprisait cependant Vienne, ville pour lui minable, impure, submergée de prostitution et de corruption. Il dut attendre ses vingtquatre ans, âge auquel, selon le testament de son père, il reçut un héritage différé de 800 couronnes pour pouvoir quitter l’Autriche et chercher un meublé à Munich, cette ville « allemande », un lieu dont il dirait plus tard qu’il lui était « plus attaché […] qu’à tout autre endroit de la terre en ce monde ».

Mais il avait beau vivre, au moins, dans une ville à son goût, Hitler n’en semblait pas moins en partance vers l’obscurité absolue. Malgré l’impression qu’il voulut donner au monde – dans son autobiographie Mein Kampf, écrite onze ans plus tard, il essaya de convaincre ses lecteurs que, durant cette époque, il y avait presque joué le rôle d’un politicien à l’état embryonnaire2 –, en 1913, il était un individu inadapté aux plans social et émotionnel et dont la vie partait à la dérive. Fait capital, ce qui lui manquait à vingtquatre ans – et que tant d’autres personnages historiques perçus comme des chefs charismatiques possédaient déjà à cet âge –, c’était le sentiment d’une mission personnelle. Il ne découvrit ce dont il crut avec passion que c’était sa « mission » dans la vie qu’à la faveur de la Première Guerre mondiale et de la manière dont elle se termina. Sans ces événements épiques, il n’aurait très certainement pas quitté Munich et serait resté un inconnu pour l’Histoire.

À l’inverse, il commença son voyage dans la conscience du monde le 3 août 1914, en accomplissant une démarche officielle – en tant qu’Autrichien – pour rejoindre les rangs de l’armée bavaroise. Cela faisait seulement deux jours que l’Allemagne avait déclaré la guerre à la Russie, le 1er août. Hitler brûlait de servir l’État allemand qu’il admirait tant, et son désir fut exaucé en septembre 1914 quand il intégra comme soldat ordinaire le régiment « List ». Le mois suivant, il connut son baptême du feu près d’Ypres. Il décrit la scène dans une lettre qu’il adressa à un ami à Munich : « À gauche et à droite les obus éclataient, et dans l’intervalle les balles anglaises sifflaient. Mais nous n’y prêtions pas attention […] ; au-dessus de nous les obus sifflaient et hurlaient, des débris de troncs d’arbres et de branches volaient autour de nous. Et puis à nouveau les grenades tombaient dans le bois, dégageant des nuages de pierres, de terre, noyant tout dans une vapeur puante, écoeurante, d’une couleur jaunâtre teintée de vert […]. Je pense souvent à Munich, et chacun d’entre nous fait le même voeu que ceux d’en face verront leur compte réglé une fois pour toutes. Nous voulons un combat à outrance, à n’importe quel prix […]. »

Ce sont les mots d’un homme qui a trouvé quelque chose. Non pas seulement – pour la première fois – le sentiment d’avoir un but dans une entreprise menée en commun avec d’autres êtres humains, mais une révélation des spectaculaires possibilités de l’existence. Et ce conflit aurait un effet analogue non seulement sur Hitler, mais sur bien d’autres également. « Le combat, père de toutes choses, est aussi le nôtre, écrivit Ernst Jünger, un autre vétéran de la Première Guerre mondiale. C’est lui qui nous a martelés, ciselés et trempés pour faire de nous ce que nous sommes. Et toujours, si longtemps que la roue de la vie danse en nous sa danse puissante, cette guerre sera l’essieu autour duquel elle vrombit. Elle nous a formés au combat, et tant que nous serons, nous resterons des combattants2. »

La guerre que connurent Hitler, Jünger et des millions d’autres sur le front occidental ne ressembla à aucune de celles qui l’avaient précédée dans l’histoire. Une guerre cantonnée par la puissance des armes défensives comme la mitrailleuse et les barbelés dans des champs de bataille sanglants et restreints. Une guerre marquée par les effets dévastateurs des lance-flammes, des explosifs puissants et des gaz toxiques. Avec cette conséquence que, pour Hitler, le « romantisme » de la bataille « fit place à l’épouvante1 ». Il n’est guère étonnant qu’il ait conçu l’idée que la vie était un combat continuel et brutal : c’était exactement ce qu’elle était pour un soldat ordinaire de la Première Guerre mondiale. Mais pas seulement. Il y avait aussi – surtout pour Adolf Hitler – le sentiment que l’expérience de cette guerre serait une épreuve qualifiante, ouvrant à de possibles actes d’héroïsme. Malgré les travaux universitaires récents qui confirment qu’il n’était pas dans les tranchées, mais servait comme estafette basée dans le quartier général du régiment juste derrière la ligne de front2, le courage du soldat Adolf Hitler ne fait aucun doute. Il fut blessé en octobre 1916 à la bataille de la Somme, puis, deux ans plus tard, récompensé de la croix de fer de première classe. Son nom avait été avancé pour cette distinction par un officier juif, Hugo Gutmann, et la recommandation officielle signée du commandant du régiment, Emmerich von Godin, indiquait que, « dans son rôle d’estafette [Hitler était] un modèle de sang-froid et de détermination dans la guerre de mouvement tant que de position » et qu’il était « toujours prêt à se porter volontaire pour acheminer un message dans les situations les plus difficiles et en courant les plus grands risques pour sa propre vie3 ».

Pourtant, malgré sa bravoure, le caractère insolite d’Hitler restait une énigme pour ses camarades du régiment List, comme il l’avait été aux yeux de ses relations d’avant-guerre. Comme Balthasar Brandmayer, un des soldats qui servirent avec lui, l’expliqua plus tard : « Hitler avait quelque chose de spécial1. » Ses compagnons trouvaient étrange qu’il ne veuille jamais se saouler ni coucher avec une prostituée ; qu’il préfère occuper ses moments de loisir à lire ou à dessiner – ou quelquefois à haranguer son entourage sur le premier sujet qui lui passait par la cervelle ; qu’il semble n’avoir ni amis ni famille et que, par conséquent, il soit un homme résolument seul2. Quant au « charisme »… Hitler ne donnait pas l’impression d’en posséder, sous quelque forme que ce soit.

 
Commentaires

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  • Par la saucisse intello - 08/05/2013 - 11:50 - Signaler un abus En fait....

    le parti nazi embryonnaire se cherchait un leader qui devait répondre à TROIS critères : Ne pas avoir peur d'entendre tirer une mitrailleuse (c'est par ce moyen que les partis politiques dee ce temps vidaient leurs différents !), être "fort en gueule" pour pouvoir haranguer des foules prêtes à suivre qui parlerait le plus fort ! ET célibataire, pour capter les voix des femmes. Hitler correspondait pile à, ce portrait. Il ne faut (peut-être) pas chercher plus loin les raisons de sa carrière.

  • Par Thot7 - 08/05/2013 - 15:25 - Signaler un abus manipuleur manipulé

    C'était un pauvre type dans les mains de personnes fort puissantes. Que des grandes puissances, y compris l'église, aient fermé si longtemps les yeux !!! ...... Saura-t-on un jour qui tirait les ficelles de ce pantin ?

  • Par Spinoza - 08/05/2013 - 16:06 - Signaler un abus Surtout pas manipulé.

    Hitler fou, Hitler manipulé ! C'est une opinion non seulement fausse mais aussi dangereuse. En effet, cela revient à minimiser cette part de "banalité du mal" qui existe chez beaucoup d'individus et ainsi de s'aveugler sur les futurs Hitler qui avec un discours dans l'air du temps sauront entraîner d'autres peuples vers des abîmes de souffrance. Le mal est d'une grande banalité; ils sont nombreux celles et ceux qui en sont porteurs sans que quiconque ne les manipule.

  • Par Decebal - 09/05/2013 - 00:43 - Signaler un abus Il lui a fallut des Annees

    Il lui a fallut des Annees Pour accéder au pouvoir et il avait travailler ces qualités oratoire, mais surtout l Allemagne était dans un gouffre politique, économique,financier et social. Et la nos démocraties de l'époque sont responsables de la suite, par leurs non intervention. Nous ne sommes pas a l'abri de tels dangers et nous pouvons remercier nos elites politiques encore plus frileuses qu'à l'époque.

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Laurence Rees

Diplômé d’Oxford, Laurence Rees, auteur, réalisateur et producteur pour BBC TV de la série documentaire « La séduction du diable-Adolf Hitler » (Novembre 2012), est aussi l’ancien directeur de la chaîne Histoire de la BBC. Il s’est spécialisé dans l’écriture de livres et la réalisation de documentaires télé sur les nazis et la Seconde Guerre mondiale.

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