Atlantico, c'est qui? c'est quoi ?
Vendredi 29 Juillet 2016 | Créer un compte | Connexion
Extra

Hausse des morts civils en Afghanistan en 2015 : comment le retrait de l’Otan a favorisé une offensive tous azimuts des talibans et l’implantation de la branche afghane de l’Etat Islamique

En 2015, année du retrait des forces de l'Otan, le nombre de morts civils en Afghanistan a connu une forte hausse. Face à une armée non préparée et soumise à une forte désertion de ses membres, les talibans en ont profité pour multiplier les attentats suicide de masse.

Offensive talibane et désertion de l’armée

Publié le - Mis à jour le 16 Mai 2016
Hausse des morts civils en Afghanistan en 2015 : comment le retrait de l’Otan a favorisé une offensive tous azimuts des talibans et l’implantation de la branche afghane de l’Etat Islamique

L'armée afghane est à l'image de la société afghane, c’est-à-dire une société multiethnique traversée par d'énormes conflits. Les conflits ne se limitent pas à la guerre contre les talibans. Crédit Reuters

Atlantico : Treize ans après avoir été́ chassés du pouvoir, les talibans restent toujours à l'offensive et la menace est toujours aussi forte. Les troupes de l’Otan sont passées le 1er janvier 2015 d’une mission de combat à une mission de formation et d’appui aux troupes afghanes. Depuis cette date, l'armée afghane n'a pas réussi à vaincre militairement les talibans ni à assurer la sécurité du territoire. Quelles sont aujourd'hui les forces et les faiblesses de l'armée afghane ?

Karim Pakzad : Lorsque les Américains ont décidé dès le début de l'année 2013 de mettre fin à la mission de combat de l'Otan fin 2014, leur objectif était de former une armée afghane qui puisse prendre le relais. Il ne faut pas négliger les efforts des Américains dans la mesure où ils sont partis de rien. Ils ont malgré tout réussi à mettre en place une armée quantitativement nombreuse - l'armée et les forces de sécurité afghanes représentent plus de 300 000 personnes - dont certaines unités sont bien entraînées, les forces spéciales notamment.

Néanmoins, la cohésion et la force d'une armée, peu importe le pays, dépend de la situation politique. Plus un Etat est homogène, légitime et capable d'administrer le pays, moins l'armée est faible et plus elle est disciplinée et cohérente. Or les Américains ont échoué à mettre en place, sur le plan politique, une administration efficace, compétente et non corrompue en Afghanistan. Aujourd'hui, l'Afghanistan est gouverné par un gouvernement d'union nationale. Ce terme d'"union nationale" ne veut pas dire grand-chose dans la mesure où c'est un gouvernement qui a été formé à la suite de l'échec des élections présidentielles d'il y a deux ans. Deux candidats revendiquaient la victoire, donc les Américains ont décidé qu'ils partageraient le pouvoir. Ce n'est donc pas un gouvernement légitime, ce n'est d'ailleurs même pas un gouvernement puisque la Constitution ne prévoit pas la mise en place d'un tel gouvernement. Le pouvoir politique est tellement faible que deux ans après les élections, l'Afghanistan n'a toujours pas de ministre de la Défense. Dans un pays en guerre, comment voulez-vous assurer la cohérence de l'armée sans ministre de la Défense ?

Par ailleurs, l'armée afghane est à l'image de la société afghane, c’est-à-dire une société multiethnique traversée par d'énormes conflits. Les conflits ne se limitent pas à la guerre contre les talibans. En effet, la société afghane est traversée par d'autres conflits tels que les conflits contre les seigneurs de la guerre, les conflits à caractère ethnique ou à caractère linguistique. L'armée afghane n'est pas une armée nationale.

Enfin, l'armée n'est pas bien équipée et n'est pas bien formée.  Elle n'a par exemple pas de forces aériennes et n'a que quelques hélicoptères donnés par les Américains et par les Indiens. Cette armée est donc dans l'incapacité de mener une guerre contre les talibans qui, par ailleurs, se renforcent de jour en jour.

Selon un rapport de l'ONU, l’année 2015 a été la plus sanglante pour les civils en Afghanistan, une hausse qui coïncide avec la fin de la mission de combat de l’Otan. Cette hausse du nombre de morts civils est-elle directement liée au départ des troupes de l'Otan ? 

Le rapport de l'ONU indique qu'une grande augmentation du nombre de morts civils a eu lieu en 2015 avec en tout plus de 11 000 morts et blessés. Plusieurs raisons peuvent être avancées pour expliquer cette hausse du nombre de morts, certaines d'entre elles sont effectivement directement liées au retrait de l'Otan. 

Premièrement, les talibans ont profité du retrait des troupes de l'Otan pour multiplier les initiatives sur le terrain et mener des offensives tous azimuts.

Deuxièmement, les talibans ont changé leurs façons d'opérer. Alors que leurs forces étaient auparavant mobilisées pour se défendre et se battre contre les Américains, depuis le désengagement de l'Otan, les talibans ont eu plus de possibilités de manœuvre dans le pays. Ils ont adopté les mêmes méthodes que l'Etat Islamique en Irak sous l'occupation américaine, à savoir le recours à des attentats suicide de masse. On peut par exemple rappeler l'attentat qui a eu lieu à l'occasion d'une rencontre sportive (un match de volley) qui a fait plusieurs centaines de morts ou encore l'attentat commis à l'occasion du mariage d'un chef anti-taliban qui a fait énormément de dégâts.

Troisièmement, dans le passé étaient utilisés ce que l'on appelle les engins improvisés, qui étaient cachés au bord des routes contre les convois américains. Aujourd'hui, ces engins sont utilisés pour faire sauter des bus remplis de voyageurs.

Quatrièmement, à partir du mois de juin 2015 et l'annonce de la mort du mollah Omar - l'ancien chef des talibans - et la nomination du nouveau chef, le mollah Akhtar Mansour, ce dernier, pour assurer et affirmer son pouvoir face à ses opposants - les talibans étant très divisés - s'est massivement impliqué dans la guerre. C'est la raison pour laquelle nous avons assisté à une recrudescence des attentats violents contre des civils à Kaboul, dans les marchés, etc.

Cinquièmement, et c'est très important, nous avons assisté au cours de l'année 2015 à la naissance ou à l'apparition de la branche afghane de l'Etat Islamique qui est aujourd'hui massivement présente au sud, à l'est et au centre du pays. Pour montrer sa force et assurer sa présence, l'Etat Islamique a mené des attaques à caractère religieux et ethnique contre des civils similaires à celles perpétrées en Syrie et en Irak. L'Etat Islamique en Afghanistan a par exemple attaqué des bus, opéré un tri au sein des voyageurs et rassemblé la minorité hazara et chiite afin de la décapiter.

Au total, 17% des victimes civiles en 2015 ont été causées par l'armée afghane. En quoi les forces afghanes ne sont-elles pas assez préparées pour lutter seules contre la menace talibane ?

Il est indéniable que les forces afghanes ne sont absolument pas préparées. On en revient aux faiblesses de l'armée afghane. Même si l'armée afghane est numériquement importante, elle n'a aucune cohésion. Une armée doit avoir un objectif clair et net, or l'armée afghane n'en a pas.

Par ailleurs, au sein de l'armée afghane, certains éléments sont proches des talibans, ce qui explique qu'il y ait parfois des complicités avec ces derniers.

Par ailleurs, étant donné que l'Afghanistan se trouve dans une situation économique catastrophique, certains veulent rejoindre l'armée non pas pour des raisons politiques ou idéologiques ou pour se battre contre les talibans, mais pour le salaire. Au sein de l'armée, le salaire moyen oscille autour de 200 à 300 dollars par mois, ce qui est très satisfaisant à l'échelle de l'Afghanistan. Parfois, au bout de quelques mois, après avoir touché leurs salaires, les gens partent en permission et ne reviennent plus. La désertion est énorme. On parle d'au moins 3000 désertions par mois.

Justement, en quoi cette désertion élevée est-elle liée au retrait des Etats-Unis et de l'Otan ? Les troupes afghanes ont-elles eu le sentiment d'avoir perdu le soutien des Etats-Unis, ce qui expliquerait une désertion en hausse ?

Le retrait des Etats-Unis a évidemment joué un rôle et poussé certains Afghans à déserter l'armée. Néanmoins, les Américains sont encore présents : ils ont encore 9 800 soldats en Afghanistan et ils continuent à dépenser 4 milliards de dollars par an pour l'armée afghane. L'Afghanistan ne dépense pas un centime pour son armée et dépend entièrement de l'aide américaine.

La désertion trouve son explication principale dans le manque de motivation de la grande majorité des membres de l'armée. En effet, seule une infime partie de l'armée afghane est combattive : il s'agit de certains moudjahidines anti-talibans, d'individus motivés sur le plan idéologique ou ethnique - les éléments les plus motivés de l'armée étant les tadjiks ou les hazaras qui savent que si les talibans (qui sont des pachtouns) reviennent au pouvoir, ils seront massacrés. En dehors de ces éléments, la majorité de l'armée (environ deux tiers), est traversée par des hésitations ethniques, religieuses, politiques et économiques. En réalité, c'est ce manque de motivation qui explique l'incapacité de l'armée afghane à vaincre les talibans.

Mais comment peut-on attendre de l'armée afghane qu'elle réussisse à défaire les talibans alors même que les Américains n'y sont pas parvenus ? C'est la raison pour laquelle, depuis quelques mois, des efforts de négociations politiques sont menés par les Américains et les Chinois pour trouver une solution, c’est-à-dire pour associer les talibans au pouvoir afghan afin de trouver une issue à cette guerre.

Propos recueillis par Emilia Capitaine

 
Pour commenter :

Depuis son lancement Atlantico avait fait le choix de laisser ouvert à tous la possibilité de commenter ses articles avec un système de modération a posteriori. Sous couvert d'anonymat, une minorité d'internautes a trop souvent détourné l’esprit constructif et respectueux de cet espace d’échanges. Suite aux nombreuses remarques de nos lecteurs, nous avons décidé de réserver les commentaires à notre communauté d’abonnés.

Karim Pakzad

Karim Pakzad est chercheur associé à l’Institut de recherches Internationales et Stratégiques (IRIS). Il a été professeur de sciences politiques à Kaboul.

Voir la bio en entier

Je m'abonne
à partir de 4,90€