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Pétrole et financements troubles : la guerre invisible que mène l’Arabie saoudite contre l’Occident

En cette période de baisse continue des prix du pétrole, on aurait pu s'attendre à ce que que les Pays du Golfe diminuent leur production pour rééquilibrer les prix. Or surprise, l'Arabie saoudite fait tout pour que le cour de l'or noir continue de chuter.

Stratego

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L'Arabie saoudite s'est depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale mise sous la protection des Etats-Unis. Dans quelle mesure est-ce aussi une manière pour le royaume de s'assurer que les Etats-Unis ne se désengagent pas de la région, surtout dans le contexte actuel ?

Thomas Porcher : Cela dépend a quel scénario on adhère !

Ceux qui prônent que l’Arabie Saoudite veut tuer la révolution américaine du pétrole de schiste en abaissant les prix, pensent qu’elle marque son désaccord avec les dernières prises de position des Etats-Unis notamment dans le dossier iranien. Ceux qui croient au deuxième scénario affirment que l’Arabie Saoudite en jouant le jeu des Etats-Unis cherche à s’assurer leur soutien. Honnêtement, très peu de gens connaissent la réponse. 

Alain Rodier : Les Etats-Unis ne se désengageront pas complètement de la région, car la protection d'Israël est considérée comme vitale par Washington. Le retour aux affaires des Républicains qui viennent de remporter les élections à mi-mandat du président Obama, vont encore accentuer ce facteur. En effet, l'Etat hébreu ne considère pas que les Démocrates sont leur plus solide soutien et d'ailleurs, il ne regrettera certainement pas la fin de la présidence Obama. En effet, Israël ne comprend pas que les Etats Unis défendent, même indirectement, les intérêts chiites en Syrie et en Irak.

La protection d'Israël passe par la bonne entente avec Riyad. En effet, l'Arabie saoudite a un rôle majeur dans la lutte contre les ennemis d'Israël qui sont : le pouvoir en place à Téhéran et les Frères musulmans.

Le fait d’exercer cette pression sur les prix du pétrole est-il aussi pour l’Arabie saoudite une manière de s’assurer de ne pas avoir un jour à rendre des comptes aux Etats-Unis - trop effrayés par son influence - pour son soutien apporté aux djihadistes de l’Etat islamique ?

Alain Rodier : je ne pense pas que la famille royale des Saoud craigne grand chose à ce sujet d'autant que l'Arabie saoudite n'est pas le seul pays à avoir soutenu les rebelles de l'opposition syrienne dont une partie a mué en Etat Islamique. A savoir la Turquie, les Etats-Unis et l'Europe, même si ce résultat n'était pas le but recherché initialement. C'est un peu l'histoire des moudjahidines afghans soutenus par l'Occident pendant la guerre contre les Soviétiques. Certains ont ensuite formé Al-Qaida.  

De quelle manière l’Etat islamique, qui se livre au trafic de pétrole, peut-il être affecté par des prix bas durables ?

Alain Rodier : beaucoup de choses ont été dites sur les gains faramineux faits par l'EI avec le trafic de pétrole. Je pense qu'ils ont été moins importants qu'annoncés car une partie des installations saisies ne pouvaient être exploitées au maximum de leurs capacités en raison de manque de personnels qualifiés dont une bonne partie avait pris la fuite. Ensuite, acheminer le pétrole en bidons, en camions citerne et grâce à des pipelines de fortune, limitait matériellement les transferts. Enfin, les frappes américaines ont considérablement réduit les capacités de production. Le souci majeur des insurgés est de continuer à s'approvisionner en carburant pour faire rouler leurs propres véhicules et pour faire vivre les huit millions de personnes qu'ils ont sous leur coupe. Maintenant, il est vrai que les prix bas du marché légal rendent moins attractifs ceux du pétrole trafiqué dont la qualité est souvent sujette à caution (les trafiquants n'hésitent pas à le couper avec de l'eau). Il est aussi surprenant que l'on ne se soit pas vraiment intéressé aux destinataires de ces trafics.  

Si l'Arabie saoudite et le Qatar ont des réserves financières qui leur permettent de tenir quelque temps avec des prix bas, il n'en va pas de même pour des pays comme l'Iran ou le Venezuela. Jusqu'où cette stratégie est-elle tenable ?

Thomas Porcher : Au sein même de l’OPEP, il y a un gros débat. La plupart des pays sont plutôt favorables à un prix de 100$ minimum, c’est le cas du Venezuela, du Nigéria, de l’Iran et de l’Irak mais également du Koweït qui s’apprêtait à mener des politiques de restrictions budgétaires. De manière générale, il faut savoir qu’à chaque dollar en moins sur le prix du pétrole : l’Arabie Saoudite perd 10 millions de dollars par jour, le Venezuela 3 millions et le Nigéria 2 millions. 

Alain Rodier : L'Iran est effectivement pris à la gorge. Mais la meilleure défense étant l'attaque, il est possible que les récentes conquêtes au Yémen des tribus al-Houthi soutenues par Téhéran, ne soient pas étrangères à cette lutte sourde. Les Houthis se sont emparés de la capitale yéménite, Sanaa et surtout du port d'Hodeida qui commande l'entrée de la Mer Rouge.

A terme, cette stratégie pourrait-elle se retourner contre l'Arabie saoudite ?

Thomas Porcher : La marge de manœuvre de l’Arabie Saoudite est extrêmement limitée car une baisse trop longue du prix du pétrole aurait des conséquences négatives tant au niveau interne qu’avec ses partenaires. Car sa manne pétrolière lui permet de maintenir une certaine paix sociale comme d’autres pays de la région, et, à terme, on pourrait voir apparaitre des tensions avec ses voisins qui ont besoin d’un prix du pétrole plus élevé. Mais peut-être que l’OPEP n’aura pas besoin d’ajuster ces quotas car si le prix du pétrole reste plusieurs mois en dessous de 85 $, il va y avoir un ralentissement des investissements des compagnies pétrolières et à terme, une contraction de l’offre qui fera remonter les prix. 

Alain Rodier : Si l'Iran est trop acculé et que la crise dégénère, les forces iraniennes pourraient, à terme, bloquer simultanément le Golfe persique et la Mer Rouge (donc, le canal de Suez). Les Américains sont conscients de ce risque puisqu'ils mènent, depuis le début novembre, un important exercice naval multinational dont l'objectif est de s'entrainer à une telle éventualité. L'Arabie saoudite serait alors durement impactée par ce blocus. Personne ne peut dire combien de temps il pourrait durer (militairement, le danger provient surtout des batteries de missiles sol-mer et des mines marines qui pourraient être déployées par les pasdaran). Il pourrait même constituer le casus belli dont les conséquences sont imprévisibles.

Propos recueillis par Gilles Boutin

 
Commentaires

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  • Par valencia77 - 12/11/2014 - 14:43 - Signaler un abus valencia77

    Couper du petrole avec de l'eau? SVP, montrez moi comment faire ca!! Les Emirats ne dependent plus beaucoup des hydrocarbures. Vous ne suivait pas tres bien les developements economiques dans le monde. Prenez vos prochaines vacances dans les emirats!

  • Par Texas - 12/11/2014 - 19:26 - Signaler un abus Les cours ...

    ...sont en phase avec la courbe de réference des prévisions du Departement de l'energie U.S , malgré la volatilité qui pourrait régner dans ce contexte . La préeminence de l'offre et de la demande semble supérieure aux jeux d' influences entre Iraniens et Saoudiens ....pour l' instant .

  • Par Texas - 12/11/2014 - 19:39 - Signaler un abus Information

    Qui vient juste d' être confirmée par Mr Ali Al Naimi sur Reuters .

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Thomas Porcher

Thomas Porcher est Docteur en économie, professeur en marché des matières premières à PSB (Paris School of Buisness) et chargé de cours à l'université Paris-Descartes.

Son dernier livre est Introduction inquiète à la Macron-économie (Les Petits matins, octobre 2016) co-écrit avec Frédéric Farah. 

Il est également l'auteur de TAFTA : l'accord du plus fort (Max Milo Editions, octobre 2014) ; Le mirage du gaz de schiste (Max Milo Editions, mai 2013).

Il a coordonné l’ouvrage collectif Regards sur un XXI siècle en mouvement (Ellipses, aout 2012) préfacé par Jacques Attali.

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Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Il est l’auteur, en 2017 de Grand angle sur l'espionnage russe chez Uppr et de Proche-Orient : coup de projecteur pour comprendre chez Balland, en 2015, de Grand angle sur les mafias et de Grand angle sur le terrorisme aux éditions Uppr ; en 2013 du livre Le crime organisé du Canada à la Terre de feuen 2012 de l'ouvrage Les triades, la menace occultée (éditions du Rocher); en 2007 de Iran : la prochaine guerre ?; et en 2006 de Al-Qaida. Les connexions mondiales du terrorisme (éditions Ellipse). Il a également participé à la rédaction de nombreux ouvrages collectifs dont le dernier, La face cachée des révolutions arabesest paru chez Ellipses en 2012. Il collabore depuis plus de dix ans à la revue RAIDS. 

 

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