Atlantico, c'est qui? c'est quoi ?
Jeudi 08 Décembre 2016 | Créer un compte | Connexion
Extra

Grèves massives chez Lufthansa : derrière le conflit social, les premières fissures dans le "modèle allemand"

Les pilotes de Lufthansa, la compagnie aérienne nationale allemande, ont entamé leur quinzième grève en deux ans et demi cette semaine. Ce conflit social, durable et complexe, reflète en réalité un modèle faiblissant.

Deutsch Qualität

Publié le - Mis à jour le 2 Décembre 2016
Grèves massives chez Lufthansa : derrière le conflit social, les premières fissures dans le "modèle allemand"

Atlantico : Lufthansa est frappée par une quinzième grève en deux ans et demi. Ce mercredi 30 novembre 2016, près de 900 vols ont été annulés. Ce mouvement de grève dure depuis 2014. Faut-il y voir une "simple" grève ou, finalement, les débuts d'une remise en cause du modèle allemand ? Quels sont les principaux points d'accrochage ?

Edouard Husson : L'Allemagne n'étant pas un pays centralisé, nous devons nous garder, nous Français, de plaquer sur notre voisin un scénario à la française. D'autant plus que les "grèves politiques" sont interdites en Allemagne : lorsqu'un syndicat de branche appelle à cesser le travail, cela doit obligatoirement avoir un rapport avec les conditions de travail et/ou les conditions tarifaires. Le droit de grève est très encadré. Il obéit même à un véritable rituel : lorsqu'un accord sur l'augmentation des salaires n'est pas trouvé entre le syndicat XXe branche et ses interlocuteurs patronaux, il y a d'abord, en général, une ou plusieurs grèves d'avertissement, et, habituellement, la négociation reprend, un compromis est trouvé.

Toutes choses égales par ailleurs, c'est aussi codifié que la guerre entre États européens au XVIIIè siècle, que l'on appelait "guerre en dentelles" ! Cela n'en rend que d'autant plus frappant la durée et la répétition de grèves chez Lufthansa et Germanwings, à l'appel du syndicat des pilotes de ligne, Cockpit. D'une manière générale, le nombre de jours de grève a doublé en Allemagne sur les deux dernières années. Avec huit jours de grèves pour 1000 salariés, on est encore loin des records danois (120 jours) et français (117). Cependant, le droit de grève étant plus encadré en Allemagne, cela rend le phénomène d'autant plus frappant. 

Doit-on parler d'une remise en cause du "modèle allemand" ? Je parlerais de symptôme d'une lente érosion de la cohésion sociale. Les pilotes de ligne sont au cœur des contradictions auxquelles l'Allemagne commence à se confronter : alors qu'ils sont mieux payés que leurs homologues d'autres compagnies européennes, ils ont réclamé 22% d'augmentation, en cumulé, depuis trois ans ; ils se sont de fait désolidarisé des autres employés de l'entreprise. La direction de l'entreprise a un tableau de bord qui lui indique la concurrence croissante du low cost - qui commence à occuper le ciel du "long courrier" ; mais les pilotes de Lufthansa se comportent comme si l'Allemagne pouvait encore s'offrir les conditions tarifaires des années 1980. Le plus frappant, c'est l'indifférence à l'image négative qui est soudain donnée de l'Allemagne.

La figure d'Angela Merkel, si elle reste solide, a également été ébranlée. Dans la mesure où elle incarne ce modèle plus qu'elle ne le régit, peut-on supposer qu'elle en subira plus rapidement le contre-coup ? Cela suffirait-il à apaiser les tensions et régler les problèmes ?

Vous avez raison, Angela Merkel a incarné à merveille la force tranquille de la première puissance économique du continent. Elle a eu pendant plusieurs années une cote de popularité à 70%. Là aussi, on peut parler de lente érosion. L'ouverture des frontières allemandes à deux millions de réfugiés, décidée en solitaire par la chancelière, a commencé à ébranler la confiance des Allemands. Il est probable que la confiance des Allemands et des partenaires européens en Madame Merkel s'érodera plus vite que la confiance, plus générale, dans le modèle allemand. Mais on identifie une série de symptômes d'une crise plus profonde : l'usure de la chancelière en est un, tout comme les quinze grèves des pilotes, les fraudes de Volkswagen aux États-Unis sur les véhicules roulant au diesel ou, plus significative encore, la faillite camouflée de la Deutsche Bank, au chevet de laquelle tout le monde s'est pressé, pour éviter un effet systémique dévastateur. Derrière la respectabilité du "modèle allemand", la Deutsche Bank s'est adonnée avec détermination à toutes les pratiques critiquées chez les partenaires, à commencer par la financiarisation à outrance. Madame Merkel est appelée à se transformer toujours plus en pompier car les incendies se multiplient.

Le président sortant du Parlement européen, Martin Schulz, a décidé de revenir dans la politique allemande en espérant être le candidat du SPD à la chancellerie et profiter des difficultés politiques de la CDU. Mais sa décision est aussi un symptôme du désarroi de la classe politique allemande, qui voit monter les populismes et un anti-germanisme plus ou moins avoué dans toute l'Europe. Et cet homme, que je connais surtout pour ses tirades impuissantes contre l'égoïsme des États européens, a encore moins de réponses que Madame Merkel à la montée de la pauvreté ou à la percée de l'Alternative für Deutschland ou de Pegida, symptômes d'une droitisation de la vie politique allemande.

 
Commentaires

Nos articles sont ouverts aux commentaires sur une période de 7 jours.
Face à certains abus et dérives, nous vous rappelons que cet espace a vocation à partager vos avis sur nos contenus et à débattre mais en aucun cas à proférer des propos calomnieux, violents ou injurieux. Nous vous rappelons également que nous modérons ces commentaires et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à nos conditions d'utilisation.

  • Par edac44 - 01/12/2016 - 08:38 - Signaler un abus De la Lufthansa à la Germanwings : nouveau crash en vue ?

    Les bienfaits et méfaits du "low-cost" : Le salaire de base d'un copilote chez Ryanair est de 28.691 euros par an. A titre de comparaison: un copilote chez British Airways gagne 72.708 euros par an. A la Lufthansa, c'est 64.600 euros et chez KLM 48.762 euros. Il n'y a que chez Air Asia que le salaire annuel d'un copilote est inférieur à celui chez Ryanair, avec 11.688 euros. Salaire annuel d'un pilote Le salaire, bien plus élevé, d'un commandant de bord (captain) chez Ryanair est de 85.000 euros par an. Combien gagne vraiment un pilote chez Ryanair ? À titre de comparaison: un capitaine chez British Airways gagne 206.985 euros par an. À la Lufthansa, c'est 225.000 euros et chez KLM 256.718 euros. Il n'y a que chez Air Asia que le salaire annuel d'un pilote est plus bas que celui de Ryanair, avec 75.990 euros.

  • Par edac44 - 01/12/2016 - 08:42 - Signaler un abus De la Lufthansa à la Germanwings : suite

    Peu de pilotes ont un CDI Par ailleurs, il apparaît que seuls 34% des pilotes chez Ryanair bénéficient d'un contrat à durée indéterminée. Le reste des pilotes volent avec un contrat temporaire ou sous le statut d'intérimaire (19%) ou celui de free-lance (zzp) (28%). Ces constructions dénommées pay-to-fly sont controversées par certains hommes politiques européens, parce qu'elles mettraient la sécurité de l'aviation en danger. Les free-lance, de par leur statut précaire, seraient notamment moins enclins à signaler les problèmes de sécurité. Qu'en est-il encore aujourd'hui à la Germanwings ???

  • Par ikaris - 01/12/2016 - 11:14 - Signaler un abus Conjonctions hasardeuses

    merci à edac44 pour ses chiffres. La conjonction qui est faite entre la fronde d'une bande de salariés surpayés en tarif horaire qui nous rappelle furieusement les pilotes Air France ou les conducteurs de trains SNCF est un peu légère avec les autres faits qui sont évoqués ... la "francisation de l'Allemagne" est encore loin, heureusement pour les teutons ! Tout au plus peut on parler d'image moins lisse qu'avant et je pense que la fin de la domination de l'Allemagne sur son "hinterland" européen a de beaux jours devant lui. J'aimerais bien que ce qui est auguré soit vrai (frein au libre-échangisme débridé) mais au delà des volontés populaires qui se sont exprimées par de courtes majorité les mass-médias, la finance apatride et le grand remplacement et sont à la manoeuvre pour condamner les issues de secours !

Pour commenter :

Depuis son lancement Atlantico avait fait le choix de laisser ouvert à tous la possibilité de commenter ses articles avec un système de modération a posteriori. Sous couvert d'anonymat, une minorité d'internautes a trop souvent détourné l’esprit constructif et respectueux de cet espace d’échanges. Suite aux nombreuses remarques de nos lecteurs, nous avons décidé de réserver les commentaires à notre communauté d’abonnés.

Edouard Husson

Edouard Husson est historien. Ancien vice-chancelier des universités de Paris, ancien directeur général d'ESCP Europe, il a fait ses études à l'Ecole Normale Supérieure et à Paris Sorbonne, dont il est docteur en histoire. Edouard Husson a été chercheur à l'Institut für Zeitgeschichte de Munich (1999-2001) et chercheur invité au Center For Advanced Holocaust Studies de Washington (en 2005 et 2006). Il a également été fait docteur honoris causa de l'Académie de Philosophie du Brésil (Rio de Janeiro) pour l'ensemble de ses travaux sur l'histoire de la Shoah.

Il est aussi Vice-Président de l'université Paris Sciences et Lettres (www.univ-psl.fr)

 

Voir la bio en entier

Je m'abonne
à partir de 4,90€