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Grèce, Portugal, Espagne : l’austérité est-elle en train d’avoir la peau du bipartisme à la papa ?

Après la Grèce en janvier, puis le Portugal, c'est au tour de l'Espagne de voir son gouvernement perdre sa majorité, dans un climat de fin du bipartisme. Les politiques d'austérité européennes s'avèrent être une arme redoutable au service de la refondation de l'offre politique.

Bye-bye le bipartisme

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Atlantico : Après la Grèce en janvier, puis le Portugal, c'est au tour de l'Espagne de voir son gouvernement perdre sa majorité. Est-il déjà possible de conclure que les politiques de restriction budgétaire mises en place par ces trois exécutifs ont mis hors-jeu les anciens bipartismes en vigueur ? Pour quelles raisons ?

Christophe Bouillaud : En fait, il faut prendre en compte deux éléments supplémentaires en plus des politiques de restriction budgétaire et leurs effets sur la société concernée : le mode de scrutin et le niveau perçu par les électeurs de corruption de leur classe politique. En effet, en fonction du mode de scrutin, le même résultat en % des suffrages exprimés peut signifier des résultats politiques très différents. Le PP de M. Rajoy opérerait-il dans le cadre du scrutin uninominal à un tour britannique, il serait probablement le net vainqueur de l’élection de dimanche dernier.

On a pu faire la même remarque avec l’application du mode de scrutin grec à l’Espagne. Bien sûr, les résultats de ces hypothèses sont des fictions, puisque les électeurs espagnols voteraient autrement avec un autre mode de scrutin, mais ces résultats hypothétiques donnent une idée plus exacte de la réalité des rapports de force dans tel ou tel pays. Par ailleurs, la mise en cause des partis en place est d’autant plus forte qu’ils apparaissent par ailleurs comme corrompus, c’est ce qui s’est passé en Grèce. En dehors de leur échec économique, Nouvelle Démocratie et surtout le PASOK ont aussi souffert de leur image de vieux partis clientélistes aux politiciens très corrompus. C’est aussi dans une certaine mesure ce qu’on observe en Espagne, ou ce qu’on vu en Italie en 2013.

 

En dehors de ces deux aspects (mode de scrutin et niveau de corruption perçu), il est difficile de ne pas voir que la crise économique lorsqu’elle a débouché sur la mise en œuvre de plans d’austérité drastique a mis en mouvement l’électorat. Tous les pays sous mémorandum (Grèce, Espagne, Irlande, Portugal) ou sous un équivalent auto-administré (Italie) ont vu l’électorat se détacher de ses anciennes allégeances. De fait, ce n’est pas seulement la question de la mise en question d’anciens bipartismes, mais plus généralement de l’ébranlement des bases des partis politiques qui avaient géré les pays européens depuis des décennies. On observe presque partout ce phénomène quand la crise économique s’aggrave trop. Il est particulièrement prononcé en Grèce bien sûr.

 

Il s’explique par le fait qu’au-delà d’un certain degré d’austérité et d’échec perçu des forces politiques en place depuis des décennies, de vastes masses d’électeurs se décident enfin à changer leurs allégeances historiques à un parti ou bien parce que de nouveaux électeurs (jeunes ou abstentionnistes) se décident à opter pour la nouveauté offerte par des challengers. Dans ces évolutions, il y a souvent en arrière-plan un conflit vieux électeurs/jeunes électeurs. En Espagne, c’est caricatural : deux partis de la jeunesse mobilisée (les moins de 40 ans), Podemos à gauche et Ciudadanos à droite, s’opposent aux « vieux partis des vieux », le PP et le PSOE en particulier. Il faut dire que, globalement, depuis 2008, au moins à l’ouest de l’Europe, tous les partis de gouvernement ont décidé d’honorer la dette envers les anciennes générations sous forme de retraites qui restent versées rubis sur l’ongle (même si on les parfois baissées nettement) et sous forme de titres de dettes publiques qui restent valables (sauf en Grèce), tout en laissant filer à des niveaux inédits le chômage des jeunes et en encourageant de fait la précarisation et l’appauvrissement de la jeunesse salariée ou aspirant à l’être pour rétablir la compétitivité.

 

Nicolas Goetzmann : Lors de l’épisode de crise relatif à la dette des pays périphériques, Italie, Grèce, Espagne, et Portugal se sont retrouvés au pied du mur. Les taux d’intérêts naviguaient à des niveaux intenables sur le long terme et les capacités de négociation de ces états étaient réduites à peau de chagrin. La peur du vide n’a pas été favorable à la réflexion et les grands partis de gouvernement, de droite comme de gauche se sont rapidement inclinés face aux programmes d’austérité proposés à l’échelon européen. Cette situation exceptionnelle a tout simplement provoqué une sorte d’unanimité de ces partis sur ce qu’il y avait à faire, c’est-à-dire tout tenter pour rester européen à travers la consolidation fiscale.

 

Dans une telle configuration, le traditionnel jeu d’opposition entre des partis pro-européens devient alors inaudible. Il n’existe plus de réelle différence. Et cette absence de diversité de l’offre politique a pu favoriser l’émergence des nouveaux partis, et ce, en parfaite corrélation avec le désastre provoqué par la mise en place des mesures d’austérité. En appliquant ces programmes tête baissée, sans discernement, les grands partis de gouvernement sont totalement passés à côté de l’enjeu réel, qui était de déterminer si ces mesures n’étaient pas contreproductives pour leurs économies, et donc de s’opposer, par simple bon sens, aux prescriptions de la commission européenne. Cependant, il n’est pas facile de s’opposer avec un couteau sous la gorge, ce qui était le cas en 2012.

 

Le précédent de la disparition du Pasok en Grèce est-il de nature à pousser ces partis affaiblis à faire des alliances à priori contre-nature ?

Christophe Bouillaud : Si vous pensez à une possible alliance entre le PP et le PSOE à la suite du résultat des élections de ce dimanche, le précédent grec aura vraiment de quoi faire réfléchir le parti socialiste espagnol. On peut d’ailleurs citer d’autres exemples, comme les cas hollandais et allemand. Etre le partenaire junior de gauche d’une grande coalition dominée par la droite conservatrice n’est pas une très bonne affaire électorale pour un parti socialiste : en effet, à force de souscrire entièrement à l’austérité voulue par la droite, les socialistes y perdent ce qui leur reste de leur base électorale. Personne ne vote en effet « socialiste » pour souscrire à la disparition pure et simple des acquis sociaux obtenus depuis 1890. Donc, s’il n’est pas suicidaire, le PSOE va se méfier, et éviter de gouverner avec le PP. Inversement, le PP, pour rester au pouvoir, a vraiment besoin du PSOE et sera bien content de lui donner le baiser de la mort…

 

Pourtant, dans le cas de l'Espagne, ces politiques d'austérité sont réputées avoir eu un effet positif sur la croissance des années 2014 et 2015, ce qui explique en partie le fait que Mariano Rajoy est en tête des élections. Ces gouvernements ne payent-ils pas injustement une facture à court terme ?

Christophe Bouillaud : J’aurais tendance à dire que les électeurs ont toujours raison. Si le PP a nettement reculé, c’est tout de même que les électeurs espagnols ne sont pas aussi contents qu’ils devraient l’être à en croire la propagande du PP. Par ailleurs, en dehors du chiffre encore très élevé du chômage, celui des jeunes en particulier, il faudrait voir à quelles conditions ces nouveaux emplois ont été créés : très mal payés, précaires, sans intérêt intrinsèque et sans possibilité d’évolution professionnelle. Dans une société développée comme l’Espagne, pour la plupart des gens, il ne suffit pas d’avoir un emploi qui leur permettra simplement de manger et de ne pas être à la rue, mais il faut aussi que cet emploi permette de faire des projets personnels sur la durée. C’est en fait une problématique que l’Italie a découverte dès les années 1990 : un emploi oui, mais un « emploi de qualité », pour reprendre un slogan électoral de S. Berlusconi en 2001.

 

Aujourd’hui, la plupart des pays occidentaux sont confrontés à cette réalité : on sait à coup de flexibilisation du marché du travail encore créer des mauvais jobs (par exemple de serveurs de restaurant ou d’aides à domicile), mais on ne sait pas créer en masse des jobs qui vous portent vers l’avenir. Par ailleurs, on devrait aussi se demander à qui profite la croissance. La répartition de ces richesses nouvelles est rarement favorable aux plus démunis. Enfin, il faut bien rappeler que l’austérité budgétaire signifie en pratique sacrifier l’avenir au présent : avec moins de dépenses de santé, il y a des gens supplémentaires qui vont mourir ; avec moins de policiers, des gens seront agressés et en souffriront psychiquement pendant des années ; avec moins de dépenses d’éducation et de recherche, les nouvelles générations seront moins bien éduquées et les chercheurs mèneront à moins d’innovations, etc.. Avec les politiques d’austérité, on est obnubilé par la dette publique, et on oublie presque complètement que la dépense publique pour sa plus grande part constitue de l’investissement social en savoir, connaissance, sécurité, infrastructure, etc. Les gouvernements pro-austérité payent aussi le fait d’avoir préféré assurer la richesse financière des vieux ménages (retraités ou rentiers) contre les espérances des jeunes générations (salariés ou indépendants).

 
Commentaires

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  • Par Ganesha - 23/12/2015 - 10:22 - Signaler un abus Les articles de mr. Goetzmann

    Les articles de mr. Goetzmann sur le ''Modèle Allemand'' restent indispensables : il devient de plus en plus rare de lire ici des ''Vive Angela'', mais il semble exister une prime (versée en liquide?) pour tout auteur d'article qui réussira à insérer dans son texte une référence aux ''Réformes Indispensables'', sans jamais indiquer, bien sûr, ce que cela implique… Je suis heureux de lire aussi au moins un petit début de discussion sur un aspect du récent scrutin espagnol : le parti de mr. Rajoy pourrait sans problème obtenir la majorité parlementaire en s’alliant avec les Socialistes, mais, pour l'instant, ceux-ci s'y refusent ! Reconnaissance qu’être de gauche ou de droite, ce n'est pas ''bonnet blanc et blanc bonnet'' ? Quelle différence avec le ''tremble ment de terre'' qu'a constitué le désistement des socialistes français aux Régionales ! Mais il semble qu'en France, on cherche surtout à oublier cette ''petite péripétie' le plus rapidement possible...

  • Par Ganesha - 23/12/2015 - 10:35 - Signaler un abus Argument Massue

    Mr. Bouillaud, quant à lui, il écrit à propos de l'Espagne : ''il faudrait voir à quelles conditions ces nouveaux emplois ont été créés : très mal payés, précaires, sans intérêt intrinsèque et sans possibilité d’évolution professionnelle''. C'est une réponse à un article triomphaliste du ''Monde'' qui, au moins dans son titre, se réjouissait des 500.000 emplois saisonniers qui se créent chaque été en Espagne dans le tourisme. Quelques commentateurs de droite d'Atlantico ne s'étaient même pas donnés la peine de lire l'article, et ils avaient aussitôt repris cet ''argument massue'' !

  • Par Borgowrio - 23/12/2015 - 12:21 - Signaler un abus La démagogie passe , la misère reste

    Cela me fait penser au film Pinochio , quand les enfants choisissent le parc d'attraction et sucreries et deviennent des ânes . Ceux qui en Grèce Portugal , Espagne refusent l'austérité sont ceux qui veulent continuer à jouir de l'argent des autres . Hélas , c'est le point noir de la démocratie , qui fait les beaux jours de la démagogie

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Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann est responsable du pôle Economie pour Atlantico.fr.

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