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La grande friche : pourquoi les politiques français risquent de payer cash (et nous avec...) leur absence quasi totale d'idées nouvelles sur l'Europe

François Fillon a récemment présenté son nouveau projet pour l'Europe, sortant très clairement des sentiers battus des partis de gouvernement. En dépit de l'enjeu politique majeur que représente ce débat, une majorité de nos politiques ne prend pas la peine de réfléchir sur le fond. Une attitude à risque, s'il en est.

Cachez-moi cette Union que je ne saurais voir

Publié le - Mis à jour le 29 Janvier 2016
La grande friche : pourquoi les politiques français risquent de payer cash (et nous avec...) leur absence quasi totale d'idées nouvelles sur l'Europe

Atlantico : A l'occasion d'une interview, François Fillon est revenu sur son nouveau projet européen, sortant des sentiers battus, de ce qu'on entend habituellement sur l'Europe dans la bouche des partis de gouvernement. Que peut-on dire aujourd'hui de l'évolution du logiciel de pensée de nos dirigeants, concernant l'Europe ? La vision de cette dernière a-t-elle fondamentalement changé, depuis les débuts de la construction européenne ?

Christophe Bouillaud : Il est difficile de savoir exactement quels étaient les objectifs des dirigeants français à chaque étape de la construction européenne. Toutefois, les quelques éléments que nous fournissent les historiens travaillant sur archives (comme Laurent Warlouzet par exemple sur les années 1950-60) indiquent l’importance, sinon la priorité absolue, des considérations économiques. Les dirigeants français, politiques mais aussi économiques, ont participé à la construction européenne pour assurer la puissance économique du pays, pour rendre son industrie d’abord, ses services ensuite, compétitifs à l’échelle européenne et mondiale.

Malgré les grandes déclarations en direction du caractère politique de l’Europe, c’est-à-dire du fédéralisme, lors de chaque grand débat référendaire (1992, 2005), il est bien peu probable que cette priorité à l’économie nationale ait été vraiment mise en cause par les dirigeants français, et cela d’autant moins qu’ils ont pu constater lors de ces votes le peu d’appétence de l’électorat français pour une telle issue fédéraliste. On remarquera aussi que toutes les mesures prises à l’occasion de la crise dite des dettes souveraines en Europe depuis 2010 par les dirigeants européens, donc français, sont  exclusivement de nature économique. Aucune grande initiative sociale, culturelle ou stratégique n’a été prise et mise en avant depuis 2010. Au contraire, c’est à des reculs que l’on assiste, comme avec cette revendication britannique de ne plus verser d’aides sociales aux Européens présents sur leur territoire avant des délais les plus longs possibles, ou comme avec la fermeture progressive de l’espace Schengen à l’occasion de la "crise des migrants".

De fait, sur le temps long de la construction européenne, la visée économique de renforcement des acteurs économiques français (par exemple des grands groupes du CAC40) domine complètement toute visée politique ou fédéraliste. Elle aurait supposé de mobiliser en profondeur la population française pour la préparer à l’idée des "Etats-Unis d’Europe", mais elle n’a jamais été portée que par des groupes de militants marginaux, comme le "Mouvement européen". Par exemple, les dirigeants français n’ont jamais pensé à changer les programmes de l’école primaire pour faire de l’Europe l’horizon évident des futurs citoyens, de même qu’il n’a jamais été question de participer aux compétitions sportives internationales sous les seules couleurs européennes. Le nationalisme ordinaire des sports de masse médiatisés a donc continué à se développer depuis les années 1950, et ce n’est pas des initiatives comme les "capitales européennes de la culture" qui peuvent contrebalancer cette propagande au jour le jour pour le sentiment national. De fait, quand aujourd’hui il y a des victimes du terrorisme djihadiste sur le territoire européen ou ailleurs dans le monde, les médias indiquent d’abord la qualité française ou non de ces dernières – ce qui est un signe indubitable de prégnance des sentiments nationaux de solidarité et d’empathie. 

Du coup, les grands partis de gouvernement, qu’ils soient de droite ou de gauche, se méfient des questions européennes. Ils ont peur de se diviser sur le sujet. Ils tendent donc à ne pas en parler ou bien à tenir une attitude de plus en plus hypocrite. Typiquement, lors des élections européennes, ils déclarent à leurs électeurs que rien ne va en Europe et qu’il faut donc tout changer de fond en comble. Ils singent donc une attitude eurosceptique, voire europhobe, typique des partis extrémistes, mais une fois l’élection passée, tout continue comme avant, que ce soit au niveau national ou au niveau européen. Pour prendre un exemple, lorsque François Hollande se fait élire sur la promesse de renégocier le TSCG, il n’en fait rien, et ratifie le traité tel qu’il avait été négocié par Nicolas Sarkozy. Pourquoi ? Tout simplement, entre autres choses, parce que François Hollande a voulu rester dans les règles de bienséance européenne qui interdisent d’aller au conflit et de tout remettre en cause à chaque élection nationale. Jean-Claude Juncker l’a bien précisé ensuite à l’occasion des élections grecques de janvier 2015 : une élection nationale ne peut pas changer les règles européennes établies. Les grands partis de gouvernement sont à l’origine de l’Union européenne actuelle, ils ne peuvent que difficilement se déjuger, et considérer leur propre œuvre comme mauvaise. Ils peuvent la critiquer devant l’électorat pour gagner les élections, mais, ensuite, il faut bien ensuite continuer à la faire fonctionner. S’ils ne le font pas, tout s’écroulera, et les électeurs finiront bien par leur faire passer l’addition…

Jean-Daniel Levy : Difficile de considérer les "partis de gouvernement" comme un ensemble. Avant même la création de la CEE, le projet européen porté en France par Guy Mollet ne suscitait pas un consensus en France. En trame de fond se posait la question de la défense de notre modèle social d’un côté, de la libéralisation de l’économie de l’autre. Et les intentions des protagonistes politiques différaient : ainsi De Gaulle apparaissait favorable au traité de Rome parce qu’il entrevoyait – notamment – la possibilité de limiter l’implantation de la Grande-Bretagne sur le marché européen qui portait elle le projet d’une zone de libre échange.

Si l’on revient à l’époque de François Mitterrand, l’Europe était dans l’ensemble présentée par le Président comme une chance pour la France et – à certains égards – comme une capacité de la France à pouvoir faire valoir ses arguments, ses valeurs, son système de fonctionnement par-delà nos frontières. On peut se rappeler que le maintien de la France au sein du Système monétaire européen a suscité des débats au sein de la gauche. A l’époque on voyait s’affronter deux visions qui perdurent aujourd’hui : pour schématiser, d’un côté ceux prônant la rigueur et le maintien de la France au sein du SME, et de l’autre ceux souhaitant sa sortie. Et il existait en France un espoir. La signature, en 1986, de l’Acte Unique ne s’est pas faite sans débat en France. On peut se rappeler Maastricht et le TCE qui ont amené des responsables politiques de gouvernement à prendre fait et cause – dans le cadre de chacun des référendums portant sur ces traités – pour le "oui" ou le "non". Le débat européen traverse les clivages politique gauche/droite qui rejaillissent dès que la question européenne est posée.

S’il est une évolution notoire à constater, c’est que l’Europe ne suscite pratiquement plus d’enthousiasme chez les dirigeants politiques. Bouc-émissaire de nos difficultés, structure nécessaire pour survivre dans le cadre de la mondialisation, les mots ne font plus rêver et le projet européen est présenté pragmatiquement et sans émotion.

 
Commentaires

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  • Par zouk - 24/01/2016 - 10:53 - Signaler un abus Projet européen? Et mutisme politique

    Divisions, certainement oui, mais il y a lieu de craindre que cet immobilisme ne traduise avant tout un profond refus des réformes indispensables. Une Europe plus intégrée les exigerait, pour notre bien, mais pas celui des politiciens lâches qui nous gouvernent, droite et gauche, depuis trop longtemps: il est trop facile de répéter que l'Europe est la "protection", en vérité le refus du moindre risque électoral.

  • Par vangog - 24/01/2016 - 12:42 - Signaler un abus L'erreur de l'UE fut d'abandonner le "régalien"

    au profit du "sociétal". Dans la vieille tradition gauchiste, elle a préféré abandonner les règles régaliennes aux états: défense internationale, frontières, police, Éducation, système social, alors qu'elle s'arrogeait un droit de contrôle usurpé sur la morale publique et les règles sociétales. Il fallait réaliser exactement l'inverse! la technostructure moralisante fut créé par les plus odieusement "moralistes" de nos Politiciens, les Mitterrand, Delors, Lamy, Giscard, politiciens corrompus par une idéologie passéiste et sans vision globale...la seul question que se posent les citoyens: "peut-on réformer cette Europe-là sans mettre à bas ses structures technocratiques anti-démocratiques?" La réponse est "non", bien-entendu! Alors, jusqu'où faut-il revenir? Avant Schengen, avant la CEDJ, avant la commission et ses normes aberrantes qui détruisent notre pêche, notre agriculture à petits feux...tout casser? Certes pas, car l'union économique fonctionnait parfaitement bien avant l'UE. Il faut donc revenir à cette étape, renvoyer les Pharisiens du temple Bruxellois, écolo-trotskystes régressifs comme banquiers-lobbyistes-internationalistes et reconstruire un Euro d'échange (ECU)...

  • Par pierre de robion - 24/01/2016 - 13:52 - Signaler un abus Mirage et aveuglement!

    Les dirigeants se sont laissés aveugler par le Zollverein, sans penser que compte tenu de la diversité de langues, de situations économiques et d'absence d'une structure militaire, comme l'était la Prusse après Sadowa, une Union Economique et Douanière pouvait suffire à unir, sur la base du volontariat des peuples divisés depuis la fin de Rome, soit 1500 ans! Si encore on était allé posément, à 6 d'abord en n'acceptant de nouveaux membres qu'une fois l'unification faite (j'ai bien aimé la référence aux programmes scolaires et aux clubs sportifs) et aux conditions des pays d'accueil! Mais on a voulu avoir les yeux plus gros que le ventre, résultat: une indigestion d'Europe à la plus grande satisfaction des USA mais aussi des Anglais! De Gaulle avait raison!

  • Par Vipas - 24/01/2016 - 15:58 - Signaler un abus Pub vide

    Et qu'a dit François Fillon ?

  • Par Clodo31 - 24/01/2016 - 16:30 - Signaler un abus Pourquoi l'UE n'avance pas.....

    C'est essentiellement du à nos chers politiques, ils ont peur de perdre leur job.......... On en a déjà prés de 600 000 et comme cela ne suffit pas, on vient de rajouter le "Grand Paris" au mille-feuilles existant.

  • Par A M A - 24/01/2016 - 16:54 - Signaler un abus AMA

    Une France qui stagne dans une Europe paralysante, dont le principe est défendu avec acharnement par les sociétés politiques, intellectuelles et économiques, par ailleurs complètement décrébilisées, tout ceci a de quoi surprendre. Ces gens-là ne sont-ils pas en train de sacrifier ce pays à un dogme destructeur dont ils sont les défenseurs ...et les bénéficiaires? Pour la France de 2016, l'Europe est-elle encore une bonne idée, ou est-ce un système fini qui fut utile dans les années 1950 et qui devient de plus en plus pesant et contraignant? Efficacité à démontrer, toujours vantée et jamais prouvée. La Grande-Bretagne montre bien à quel point il est possible de ne supporter que les avantages d'une situation.

  • Par lémire - 24/01/2016 - 23:10 - Signaler un abus Cette paralysie est-elle un mal ?

    Les Français sont maintenant résignés, depuis 30 ans, aux coups de menton sans suite tangible de nos politiques, dont ils se satisfont sur le moment et se désabusent par la suite. Les britanniques et une bonne partie des pays de l'Est veulent geler le projet européen, sans démonter l'Europe, pour des raisons que l'on peut partager en France : - garder l'Otan comme structure de défense (et de contre-offensive), pour continuer à bénéficier du protectorat US sans regonfler leur budget militaire - mettre en laisse la Commission et ses innombrables fonctionnaires surpayés et surprotégés, done la raison d'être est d'ajouter des volumes à la réglementation - empêcher toute hégémonie régionale, que ce soit par le couple franco-allemand ou l'Allemagne seule (cf. la vaine menace de ne pas verser les subventions aux récalcitrants aux quotas !) - ne pas se laisser imposer, au nom des prétendues valeurs du projet européen (cela ne prend pas auprès des anglais) et de la dilution des responsabilités, un laisser-faire, laisser-passer (subventionné) de tous les migrants qui auront assez d'argent pour payer les passeurs vers chez eux Ce ne serait pas l'apocalypse dont on nous menace.

  • Par Ganesha - 25/01/2016 - 06:05 - Signaler un abus Résumé

    Résumé de cet article long et répétitif : les français, dans une majorité d'au moins 55 %, sont contre l'Europe Fédérale, contre la ''Concurrence libre et non faussée'' ! Mais, par conformisme social et religieux, ils votent depuis quarante ans, alternativement pour le PS et les Ripoublicains, alors que ces deux partis mènent, en essayant de ne pas trop le dire, exactement la politique dont les français ne veulent pas ! Pauvres idiots, vous qui avez voté PS ou UMP aux dernières Élections européennes, vous rendez vous compte que vos députés, à Bruxelles et Strasbourg, soutiennent activement Juncker et Merkel ? Y compris lorsque ces personnages organisent l'invasion de notre continent par les immigrés ?

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Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Jean-Daniel Lévy

Jean-Daniel Lévy est directeur du département politique & opinion d'Harris Interactive.

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