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La glorification de Maurice Thorez façon Staline : un 50e anniversaire fêté avec affiches, cartes... et même un timbre à son effigie

En 1934, Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, dit à Jeannette Vermeersch, jeune militante : "Je vais chez toi. Pour toujours." Leur intense vie commune ne prendra fin qu'avec la mort de Maurice, en 1964. Grâce à des archives souvent inédites, ce livre retrace le destin exceptionnel de ces deux enfants du Nord, aux prises avec les grands drames du XXe siècle. Extrait de "Maurice et Jeannette", d'Annette Wieviorka, aux éditions Tempus (extrait 1/2).

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La glorification de Maurice Thorez façon Staline : un 50e anniversaire fêté avec affiches, cartes... et même un timbre à son effigie

Timbre soviétique à l'effigie de Maurice Thorez en 1965. Crédit Andrei Sdobnikov

Trois mois après la glorification de Staline, dans laquelle Thorez joue le rôle central, vient le temps de sa propre glorification, à l’occasion de son cinquantième anniversaire. Chaintron, fort de l’expérience réussie de l’anniversaire de Staline, se met au travail. La célébration se déroule dans la capitale du communisme français, à la mairie d’Ivry-sur-Seine. « L’expérience acquise nous permit de faire peut-être encore mieux que pour Staline, écrit Chaintron. La préparation commença en mars pour que la célébration soit engagée au moment du Congrès, la première semaine de mars, et batte son plein du 24 avril au 7 mai.

»

Une campagne de presse est ouverte dans les journaux du parti. 40 000 affiches, 200 000 invitations, 50 000 cartes représentant Thorez en diverses attitudes sont imprimées. Un timbre est émis à son effigie. 

« Tout le monde communiste se mit en branle : sur des centaines de mètres, les voies d’accès au lieu d’exposition furent balisées d’oriflammes et de banderoles. Trois sièges du parti furent abondamment décorés, et les habitants d’Ivry invités à pavoiser. Quant à la mairie, sa façade entière fut recouverte de drapeaux, de tentures, de bandes d’étamine et de mots d’ordre. Au milieu de la place, un kiosque à musique… De l’entrée jusqu’à l’exposition installée au premier étage, de chaque côté de l’imposant escalier dans le hall, on disposa une vingtaine de peintures immenses, exécutées par les meilleurs artistes du parti, évoquant en grandeur nature les différentes étapes de la vie de Thorez. En outre, il y eut près de 200 tableaux exécutés sur des thèmes établis et répartis. En voici quelques-unes parmi les mieux réalisées : Les Dockers, Le Piquet de grève, Les Matraqueurs, L’Insurrection, On vote pour la paix, Accident de mine, La Famille de Maurice Thorez, L’Exécution d’un FTP, Staline et Lénine… »

Parmi les peintres, les noms les plus célèbres du moment : Fougeron, Mireille Miaille, Taslitzky, Amblard, Lauger, Noël, Anne Miracle. Les sculpteurs ne sont pas en reste, et les spectateurs peuvent admirer un buste de Beethoven ou un bas-relief en bois représentant un vigneron.

Au centre de l’exposition, un immense dressoir en forme de bateau de plus de 30 mètres de long et 3 de large a été installé pour la présentation des cadeaux d’anniversaire. À sa proue, une inscription inspirée par Hugo : « Vers un avenir d’humanité, de liberté, de fraternité, de paix, il va ce glorieux navire. » Près de la poupe, une vitrine où sont exposées les belles éditions de Fils du peuple que nous avons mentionnées, ainsi que ses traductions.

Chaintron, comme Jean-Marie Goulemot, énumère les multiples cadeaux. Certains sont de vrais cadeaux, c’est-à-dire des objets destinés au plaisir du secrétaire général du parti et de sa famille. Chacun connaît son goût de la lecture, le soin qu’il porte à sa bibliothèque. On lui offre donc des livres, des caricatures de Daumier, une Encyclopédie de Diderot, des oeuvres de Voltaire, de Goethe, de Shakespeare, d’Anatole France, de Barbusse, ses propres oeuvres reliées, un recueil de dessins de Picasso, des poèmes d’Éluard ; des autographes de Marx, d’Élisée Reclus, de Babeuf, d’Edgar Quinet, de Jaurès, d’Abd el-Kader… Des objets plus personnels figurent parmi les présents, comme des cravates. D’autres, utilitaires, sont destinés à la maisonnée : vases, lampe, ménagère en argent, belles broderies… Simone Téry (Annie Kriegel lui accole l’épithète de « calamiteuse », Jean-Marie Goulemot d’« inoubliable ») commente ainsi : « C’est Jeannette qui va être contente ! » Le lecteur n’a pas oublié que la fédération de la Creuse a offert à Thorez la maison de Clugnat, dont le titre de propriété est porté à Paris après une cérémonie déjà évoquée. Cette modeste maison n’est pas destinée à être habitée par la famille du secrétaire général. Elle est une borne témoin de la vie du « Fils du peuple », comme le sont les innombrables lampes de mineurs.

Les enfants ne sont pas oubliés : un vélo, une trottinette, des ballons, des bateaux, une table de ping-pong et autres jouets…

Ces cadeaux étaient bien des cadeaux, destinés vraiment aux Thorez. Ils furent transportés à leur domicile, dans la grande maison de Choisy. Ce qui pouvait servir (les denrées comestibles, les objets utilitaires, les jouets…) servit. Les ouvrages rejoignirent la bibliothèque. Les autres cadeaux (notamment les tableaux) furent exposés dans une partie de la maison que la famille Thorez baptisa le « musée ». Quand, en 1953, Maurice habita la grande propriété de Bazainville que le parti avait achetée à cet effet, les objets et la bibliothèque quittèrent Choisy, où Jeannette continuait d’habiter avec les enfants, et l’y rejoignirent. Ils furent installés dans une grange, dans laquelle deux balcons se faisaient face. La bibliothèque y fut pour partie rangée, les tableaux accrochés au mur, les objets entreposés sur les deux balcons. Le tout resta à Bazainville après le décès de Thorez, tandis qu’était élaboré un projet d’Institut Maurice Thorez.

L’Institut Maurice Thorez n’ayant pas tenu, selon Jeannette, les promesses qui avaient présidé à sa création dans l’émotion de la disparition de son mari, la maison de Bazainville fut, comme d’ailleurs l’avait été auparavant celle de Choisy, rendue au parti. Jeannette conserva les archives, la bibliothèque, les cadeaux, qu’elle fit transporter à Callian. Elle fit construire dans le jardin de sa maison un petit bâtiment pour entreposer pieusement le tout. Après la disparition de Jeannette, la bibliothèque et un millier de cadeaux, principalement ceux du cinquantième anniversaire, furent donnés par les héritiers aux archives municipales d’Ivry-sur-Seine, tandis que les Archives rejoignaient les archives nationales.

Parmi les cadeaux sans valeur d’usage, les saintes reliques des martyrs du parti : une cellule d’Arras envoie le violon de Paul Camphin, un des frères de René, fusillé par les nazis. Les codétenues de Danielle Casanova donnent à Maurice le coffret qu’elle avait reçu pour son anniversaire le 9 janvier 1943, une quinzaine de jours avant sa déportation pour Auschwitz. C’est une boîte en forme de chapeau marin avec sur le couvercle simplement « Corse ». À l’intérieur, un mouchoir où sont brodés ces mots : « J’aide les jeunes du maquis. » Laurent Casanova et sa compagne Claudine Chomat font, quant à eux, don du miroir dans lequel Danielle aimait à se regarder. Marcelle Rousseau offre la ceinture de sa soeur, Lucie Pécheux, morte à Auschwitz. Arrêtée à la suite de la manifestation de femmes de la rue de Buci, le 31 mai 1942, elle y avait brodé lors de son internement à Romainville cette phrase de Victor Hugo : « Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent. » Les militants et sympathisants du 14e arrondissement envoient un paquet de lettres pliées dans le sens de la longueur, attachées à une planchette de bois par un ruban orange. À la première de ces lettres est fixée une étoile jaune.

Extrait de "Maurice et Jeannette", d'Annette Wieviorka, publié aux éditions Tempus, 2016. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

 
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Annette Wieviorka

Directrice de recherche émérite au CNRS, Annette Wieviorka est internationalement connue pour ses travaux sur la mémoire de la Shoah et aussi sur le communisme. Elle a publié chez Perrin, avec Michel Laffitte, "A l’intérieur du camp de Drancy". Son nouvel ouvrage, "Maurice et Jeannette", retrace le parcours du couple Thorez.

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