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Gel du SMIC ? Tout ce qu’il faut savoir pour se faire un avis sur un casse-tête 100 % Made in France

Dans un rapport transmis aux partenaires sociaux, un groupe d’experts recommande "de modifier la formule de revalorisation du SMIC". Une proposition qui fait débat.

Migraines à venir

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Quelles sont les limites d'une telle logique ? Ne serait-il pas abusif de penser que les problématiques relatives au SMIC permettraient de corriger une part importante du chômage en France, comparativement, par exemple aux politiques macroéconomiques européennes ? N'y a t-il pas un risque à surestimer les effets d'une telle réforme ? 

Yannick L’Horty : L’esprit du SMIC, hérité des accords de Grenelle de 1969, n’est pas celui d’une indexation automatique sur les salaires ouvriers. Le principe d’une demi-indexation avait d’ailleurs été retenu par le législateur pour laisser aux gouvernements l’opportunité de conduire une politique de court-moyen terme. Les fameux coups de pouce sur le Smic avaient pour fonction d’organiser à moyen-long terme l’indexation complète du Smic sur les salaires sans supporter les contreparties négatives d’une indexation automatique.

L’idée même de réduire les automatismes, qui sont aussi des rigidités, n’est donc pas étrangère à l’esprit de la législation sur le salaire minimum en France.

Quant aux politiques macroéconomiques, elles ont pour fonction de stabiliser la croissance et l’inflation, c’est-à-dire de protéger nos économies des chocs récessifs. Leur rôle n’est pas de réduire le niveau élevé de chômage qui s’est installé en France depuis quarante ans. Or le niveau élevé de chômage s’explique en partie par le coût du travail au voisinage du salaire minimum. On dispose aujourd’hui d’un grand nombre de travaux convergents qui indiquent qu’une baisse du coût du travail peut produire des effets puissants sur l’emploi. La question est de savoir quelle est la meilleure façon de l’organiser. Or la désindexation du Smic sur les prix ne peut produire des effets ni massifs, ni rapides. Ce n’est pas forcément le moyen le plus efficace d’alléger le coût du travail pour les entreprises, tout en préservant le pouvoir d’achat des salariés.

Jean-Paul Betbeze : La logique française actuelle n’est pas seulement celle de l’indexation, c’est plus encore celle de la baisse des charges. Encore une fois, soyons sérieux : il n’y a pas de « baisse » ou « d’exonération de charges », il y a transfert, payé par « les autres », salaires plus élevés et « plus tard », par la dette. Les « charges » ne disparaissent pas. Le cas du CICE est exemplaire de cette faille de « logique ». Le CICE a permis la baisse des charges internes, largement dans les services, avec creusement du déficit public à la clef, mais sans effet sur le commerce extérieur. Le CICE, c’est de la dette publique qui soutient l’emploi au SMIC ou proche du SMIC ! On comprend donc l’idée d’arrêter actuellement cette « logique », en sanctifiant la baisse des charges du CICE, impossible de rebrousser chemin, mais en explorant d’autres voies. Moins chères et plus efficaces.

Les experts auteurs du Rapport en viennent alors à noter que la revalorisation du SMIC combine deux objectifs : le pouvoir d’achat des moins qualifiés et la lutte contre la pauvreté. Comme toujours en France, deux objectifs (économique et social) avec un seul outil, ce qui ne marche jamais. Le SMIC en hausse a des effets négatifs sur la compétitivité et les comptes publics, et très faibles contre la pauvreté. D’où l’idée des auteurs d’augmenter la Prime d’activité et de mettre plus l’accent sur la mobilité salariale, la formation et la négociation sociale que sur une formule mathématique pour lutter contre la pauvreté. Souhaitons que nous ne surestimions pas les effets d’une telle proposition : ce serait à désespérer !

Gilles Saint-Paul : Le SMIC est un problème peu important dans certains pays, mais dans le cas français il s’agit d’un point majeur. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous avons connu des politiques de baisse de charges dont le but était de réduire le coût du travail des moins qualifiés, jugé très problématique, sans toucher au pouvoir d’achat du SMIC net. Mais sur longue période ces politiques ont surtout servi à financer des mesures démagogiques en faveur des employés en place : coups de pouce, trente-cinq heures, plutôt qu’à réellement créer des emplois pourles « outsiders » en réduisant le coût total pour l’employeur. Il est donc important de graduellement réduire l’emprise du SMIC sur le marché du travail français, comme le propose le rapport. En l’indexant sur le coût de la vie mais pas sur le salaire moyen, on maintient une garantie de pouvoir d’achat tout en s’assurant que sous l’effet de la croissance de la productivité et donc des salaires moyens, le SMIC devienne de moins en moins contraignant à long terme. Il serait heureux de le différencier selon les régions en le faisant dépendre d’une estimation du coût de la vie au niveau local. Si un SMIC net permet de vivre fort mal en région parisienne, il garantit un pouvoir d’achat nettement plus conséquent dans les régions pauvres où le niveau des prix (notamment celui du logement) est plus faible. Mais pour cette même raison, il a un effet bien plus destructeur sur les marges des entreprises et sur l’emploi local du fait des prix plus faibles que celles-ci sont contraintes de pratiquer. Le risque d’un SMIC uniforme sur tout le territoire, c’est celui de voir s’établir des mezzogiornos où l’activité économique ayant perdu toute rentabilité s’est étiolée au point où la région ne survit que grâce aux subventions publiques et autres emplois aidés, tandis que la jeunesse et le talent vont s’établir dans les grandes villes. Cette dynamique est paradoxale au regard des préoccupations affichées par ailleurs par les politiques en faveur des « territoires ».

Alors qu'Emmanuel Macron est régulièrement accusé d'être le "président des riches", n'y a t-il pas également un risque politique à s'attaquer à cette problématique du SMIC, tout en évacuant les problématiques découlant de l'accumulation des richesses par les "0.1%" les plus riches du pays ? En quoi un traitement parallèle de ces questions pourrait-il permettre un résultat ?

Jean-Paul Betbeze : Le problème majeur est le chômage de masse en France, en liaison avec la faiblesse de notre compétitivité : regardons le déficit extérieur, le déficit budgétaire et la montée de la dette publique. Dans ce contexte, parler d’Emmanuel Macron comme « Président des riches » parce qu’il veut renforcer les marges des entreprises et soutenir l’investissement et les prises de participation dans les entreprises est, au mieux, pitoyable. Les marges des entreprises françaises vont vers 31% de la valeur ajoutée, contre 27% en leur point bas, grâce au CICE pour moitié, mais restent loin des 37% du cas allemand. Les écarts de salaires en France ne sont pas considérables. Et la concentration des richesses n’est pas le problème si nos entreprises, moins rentables, en deviennent moins chères pour les meilleures d’entre elles, et donc achetées par des entreprises étrangères, et trop petites pour les « autres ». « Autres » entreprises qui embaucheront moins et n’investiront pas assez !

 
Commentaires

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  • Par Ganesha - 06/12/2017 - 09:02 - Signaler un abus Votre concierge vous monte le courrier ?

    Excellent article ! Exactement ce que la quasi totalité des abonnés d'Atlantico a envie de lire au petit déjeuner ! Pour trouver le même style de propagande avariée dans le Figaro, vous êtes obligés de descendre à la boite aux lettres. A moins que votre concierge ne vous monte le courrier ? C'était le programme du révérend père Fillon : ''Charité bien ordonnée commence par soi-même !''. Le problème, c'est que Macron s'attaque aussi aux retraités et aux classes moyennes !

  • Par Ganesha - 06/12/2017 - 09:07 - Signaler un abus Cassoulet

    Ce raisonnement a déjà été explicité sur ce site : le motif qui fera que Macron va très rapidement s'écrabouiller contre le mur de la réalité, c'est qu'il se lance dans un programme libéral, thatchéro-merkellien, alors que Trump et Thérésa May ont inauguré une nouvelle ère, et qu'après le Portugal, d'autres pays vont suivre. ''A Contre-Courant'', tout comme l'était le Programme Commun de Mitterand, en pleine euphorie des débuts resplendissants de Thatcher-Reagan. Comme le cassoulet : une ''Spécialité bien-française'' ?

  • Par ajm - 06/12/2017 - 11:52 - Signaler un abus Cercle vertueux.

    En tout cas, la reforme fiscale de Trump , que l'on l'approuve ou pas, se situe typiquement dans le sillage de Reagan et de Thatcher. Les remarques des trois economistes de l'article n'apportent pas de nouveau sur les sujets abordés. On sait qu'il y a une insuffisance de la marge brute dégagée par les entreprises françaises par rappor5 à nos voisins, pas seulement Allemand, notamment dans l'industrie, à la fois pour des questions de coût mais aussi de positionnement de gamme. Le problème pour monter en gamme c'est qu' il faut beaucouo investir dans la durée, materiel, formation et recherche, marketing et image. Pour investir il faut de l'argent, donc de bonnes marges, c'est le cercle vicieux ou vertueux.

  • Par vangog - 06/12/2017 - 12:53 - Signaler un abus Trump réussit à baisser les impôts de 33% à 22%...

    Entièrement d’accord avec la remarque d’ajm. La France souffre de rigidité Socialiste de toutes ses structures sociales, économiques, d’ajustement automatique etc...et un manque de visibilité des citoyens et des entreprises sur l’avenir! Les cadeaux électoraux qui ont permis l'élection du gourou de la finance internationale ne sont pas financés et réclameront des contreparties. Les impôts fonciers seront certainement augmentés, et les communes pauvres qui verront disparaître plus de 60% de leurs ressources fiscales devront faire appel à l’état PS: il y a donc de fortes perspectives d’augmentations des impôts socialistes exceptionnels (RSG, CRDS...) dans des proportions importantes...l’investissement immobilier est plombé pour longtemps par les lois Allur-Dufflot-baisse des APL. Les loyers vont donc augmenter exagérément dans les grandes métropoles favorisées par la politique gauchiste. Dans le même temps, ce gouvernement baisse le SMIC...incompréhensible!

  • Par Ganesha - 07/12/2017 - 10:03 - Signaler un abus Hors sujet !

    Si possible, essayez d'éviter les commentaires ''hors sujet'' ! La question que pose cet article, c'est : Macron réussira-t-il à faire baisser significativement le chômage par un mélange des ''mini-jobs'' allemands et des ''contrat zéro heure'' anglais ? Des travailleurs pauvres et précaires, voilà ''l'avenir radieux'' que nous promet cet article ! Les deux tiers des votants français ont donné leur accord. En toute connaissance de cause ?

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Jean-Paul Betbeze

Jean-Paul Betbeze est président de Betbeze Conseil SAS. Il a également  été Chef économiste et directeur des études économiques de Crédit Agricole SA jusqu'en 2012.

Il a notamment publié Crise une chance pour la France ; Crise : par ici la sortie ; 2012 : 100 jours pour défaire ou refaire la France, et en mars 2013 Si ça nous arrivait demain... (Plon). En 2016, il publie La Guerre des Mondialisations, aux éditions Economica et en 2017 "La France, ce malade imaginaire" chez le même éditeur.

Son site internet est le suivant : www.betbezeconseil.com

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Gilles Saint-Paul

Gilles Saint- Paul est un économiste spécialiste du marché du travail.

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Yannick L’Horty

Yannick L’Horty est Professeur à l’Université Paris-Est, directeur de la fédération de recherche « Travail, Emploi et Politiques Publiques » du CNRS.

Il est spécialiste du marché du travail et de l’évaluation des politiques publiques dans le domaine de l’insertion et de l’emploi.

Dernier ouvrage paru : Les nouvelles politiques de l’emploi, Collection Repères, la découverte.

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