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Foin des PowerPoint, pour mieux mieux enseigner le management, la tendance, c’est la littérature

Après la crise financière, les business schools se remettent en question et se demandent comment enseigner les aspects humains du management. L'enseignement du management par la grande littérature peut apporter une réponse.

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Foin des PowerPoint, pour mieux mieux enseigner le management, la tendance, c’est la littérature

Quand on pense à l'enseignement du management, on pense à la comptabilité, à la finance, à la stratégie. Mais lorsqu'on regarde la réalité du management, on se rend compte que le centre du management, ce n'est pas les chiffres, mais c'est l'humain. Et, après des crises financières en répétition, et dans un contexte où se posent des questions morales sur le système capitaliste, la question de l'éthique se fait également jour. 

D'où l'idée, de plus en plus prisée, d'enseigner le management à travers l'étude de la grande littérature. 

Cela peut peut être sembler absurde à certains, mais en réalité cela fait profondément sens--si l'humain est au coeur du management, la grande littérature est peut être ce qui nous permet le plus d'appréhender et de comprendre l'humain. 

La tendance de l'étude du management à travers la littérature a commencé après une autre crise financière : le "lundi noir" de 1987, la baisse de la bourse la plus importante en un jour de l'histoire.

Une semaine après, Robert Coles, professeur de psychiatrie et d'humanités à Harvard, publie un article, "La réflexion morale et sociale à travers la fiction."

Pour Coles, l'idée est surtout d'apprendre l'éthique aux managers. Pour lui, la littérature a une "magie", celle de l'identification empathique. Lorsque nous lisons un grand roman, nous sommes absorbés dans une expérience narrative à laquelle nous nous identifions de manière profonde et forte, et cette expérience peut nourrir, et surtout renforcer, notre réflexion éthique. 

Par exemple, un des thèmes du cours de Coles à Harvard Business School est l'enseignement des dangers de l'ambition, à travers l'exemple de Gatsby le magnifique. C'est l'ambition démesurée de Gatsby qui mène à sa chute.

Un autre sujet que permet d'enseigner la littérature, c'est ce sujet aussi vague que crucial pour le manager, le "leadership." Comme le dit(https://hbr.org/2006/03/leadership-in-literature) Joseph L. Badaracco, Jr. de Harvard, on peut en apprendre au moins autant sur le leadership du "Jules César" de Shakespeare que d'une étude de cas ou d'un livre de business. Et d'ailleurs, l'étude en management étant fondée sur l'étude de cas, on peut voir la grande littérature comme une étude de cas.

Un des cours de Badaracco, donné à des cadres dirigeants, se centre sur la nouvelle "Le Partageur secret", de Joseph Conrad. La nouvelle raconte l'histoire d'un capitaine de navire qui cache un homme accusé de meurtre sur son bateau. Sa décision est illégale, mais le capitaine est persuadé que l'accusé est innocent. Dans le cours de Badaracco, cette histoire génère souvent des discussions animées, mais beaucoup de cadres retrouvent des expériences vécues dans la nouvelle de Conrad. 

Une autre intérêt de l'enseignement de la littérature pour le manager, c'est l'empathie. Il faut comprendre les gens avec qui on travaille pour travailler en bonne intelligence avec eux, et pour obtenir des choses d'eux. La psychologie peut aider, mais la littérature va souvent plus loin. Sandra Sucher, également professeur à Harvard, explique que la littérature permet de "plonger profondément dans le monde de l'autre", ce que tout bon manager doit savoir faire.

Si cette tendance ré-émerge aujourd'hui, c'est parce que le monde des écoles en management est en période de recherche de soi. L'étude en management est en effet fortement critiquée. Les scandales sur Wall Street et dans le monde des grandes entreprises mettraient en cause des business schools qui ne priorisent que le rendement économique au détriment de l'éthique et de l'humain, comme le prétend en France le livre de Florence Noiville, "J'ai fait HEC et je m'en excuse." La financiarisation de l'économie aurait encouragé les business schools à se concentrer sur la finance et ses aspects techniques et mathématiques, au détriment d'un enseignement plus large. Et plus généralement, on constate depuis plusieurs années que les plus grands leaders du monde du business sont le plus souvent des entrepreneurs du monde de la technologie qui n'ont pas fini leurs études et n'ont jamais fait d'études de commerce, tels Bill Gates et Mark Zuckerberg. Dans la Silicon Valley, un MBA de Harvard est plutôt un détriment qu'un bon point pour rentrer dans une startup. En parallèle, la plupart des étudiants de MBA ont déjà plusieurs années d'expériences, et ont souvent déjà étudié le commerce en premier cycle, et donc maîtrisent déjà des matières techniques comme la comptabilité ou la finance, ce qui pose la question de quoi leur apporter en plus.

Tout cela a généré une demande d'un recentrage des cursus des grandes business schools sur l'aspect éthique et humain du management, mais la question du comment est épineuse. Enseigner la finance est relativement facile. Enseigner l'empathie et l'éthique... L'enseignement du management par la littérature fournit, sinon la réponse, du moins une réponse fort intéressante.

En France, les business schools d'élite comme HEC sont tellement obsédées par l'idée d'obtenir une reconnaissance internationale, notamment dans les classements, qu'elles offrent souvent un copier-coller de l'enseignement fourni par les autres business schools internationales, alors que--comme on l'apprend à HEC--le meilleur moyen de tirer son épingle du jeu d'une compétition est de se différencier. A la grande école, de nombreux étudiants se retrouvent démoralisés en arrivant sur le campus, ayant étudié la philosophie et l'histoire en prépa et se retrouvant à étudier la comptabilité et le Powerpoint. A l'étranger, la France est reconnue comme la patrie de la culture, et les marques françaises qui ont capitalisé sur leur origine française, tels L'Oréal et LVMH, ont réussi. Enseigner le management par la grande littérature serait donc un élément différenciant à l'international pour les grandes écoles de management françaises. 

 
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Pascal-Emmanuel Gobry

Pascal-Emmanuel Gobry est journaliste pour Atlantico.

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